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« Surveillez vos arrières aujourd’hui, mon garçon. » La voix de Lamgwin roulait avec une sonorité de gravillons dans une casserole. « Quand la bagarre commencera, vous serez précieux à avoir ici, pas ailleurs avec un poignard dans le dos. »

Rand jeta un coup d’œil au colosse, mais sa surprise était mitigée. Il s’efforçait toujours de garder l’épée hors de vue, cependant ce n’était pas la première fois qu’un des employés de Maître Gill présumait qu’il saurait tenir sa partie dans une bataille. Lamgwin ne se retourna pas. Son travail était de garder l’auberge, et il s’en acquittait.

Renfonçant son épée un peu plus sous sa cape, Rand se joignit au flot des passants. Il aperçut les deux personnages dont Maître Gill avait parlé, debout sur des tonneaux retournés, de l’autre côté de la rue en face de l’auberge, pour voir par-dessus la foule. Ils ne faisaient pas mystère de leur allégeance. Non seulement leurs épées étaient drapées de blanc lié avec du rouge, mais ils portaient des brassards blancs et, sur leurs chapeaux, des cocardes blanches.

Il n’avait pas eu à séjourner longtemps à Caemlyn pour apprendre que le tissu rouge autour d’une épée, ou un brassard ou une cocarde rouges, signalait le soutien à la Reine Morgase. Le blanc proclamait que la Reine et ses accointances avec des Aes Sedai et Tar Valon étaient responsables de tout ce qui allait mal. Du temps qu’il faisait, des récoltes qui ne poussaient pas. Peut-être même du faux Dragon.

Il ne voulait pas s’impliquer dans les querelles politiques de Caemlyn. Seulement, c’était trop tard maintenant. Non pas simplement parce qu’il avait déjà choisi – par hasard, mais le fait était là. Les choses dans Caemlyn avaient dépassé le stade où se garder neutre était une option. Même les étrangers à la ville arboraient cocardes et brassards, ou enveloppaient leur épée, et le blanc était davantage porté que le rouge. Peut-être que d’aucuns ne pensaient pas de cette façon, mais ils étaient loin de chez eux et c’était l’opinion qui prévalait dans Caemlyn. Les hommes qui soutenaient la Reine se déplaçaient en groupes pour leur propre protection, si tant est qu’ils sortaient.

Aujourd’hui, toutefois, l’atmosphère était différente. En surface, du moins. Aujourd’hui, Caemlyn célébrait une victoire de la Lumière sur l’Ombre. Aujourd’hui, le faux Dragon était amené dans la cité pour être présenté à la Reine avant d’être conduit dans le nord à Tar Valon.

Personne ne parlait de cette ultime étape. Nul sauf les Aes Sedai n’était de force à s’occuper d’un homme qui avait la faculté d’utiliser le Pouvoir Unique, bien sûr, mais personne ne voulait en parler. La Lumière avait vaincu l’ombre, et des soldats d’Andor s’étaient battus en première ligne. Pour aujourd’hui cela seul était important, pour aujourd’hui, tout le reste pouvait être oublié.

Ou était-ce possible, Rand se le demanda. La foule courait en chantant, en agitant des banderoles, en riant, mais les hommes qui arboraient le rouge demeuraient en bandes de dix ou vingt, et ni femmes ni enfants ne les accompagnaient. Il estima qu’il y avait au moins dix porteurs du blanc pour un proclamant son allégeance à la Reine. Pas pour la première fois, il regretta que le tissu blanc n’ait pas été le meilleur marché. Mais Maître Gill aurait-il donné son aide si tu avais arboré le blanc ?

La foule était si dense que les bousculades étaient inévitables. Même les Blancs Manteaux ne jouissaient pas aujourd’hui de leur petit espace libre dans cette affluence. Tandis que Rand laissait la cohue l’emporter vers la Cité Intérieure, il se rendit compte que toutes les animosités n’étaient pas réfrénées. Il vit un des Enfants de la Lumière, l’un de trois, heurté si violemment qu’il faillit tomber. Le Blanc Manteau reprit de justesse son équilibre et commençait à proférer un juron furieux à l’adresse de l’homme qui était entré rudement en contact avec lui quand un autre passant l’ébranla d’un coup d’épaule délibérément dirigé. Avant que les choses se soient envenimées, les compagnons du Blanc Manteau l’entraînèrent vers le côté de la rue où une embrasure de porte leur offrait un refuge. Les trois Enfants semblaient partagés entre leur habituel mépris coléreux et l’incrédulité. La foule continuait à s’écouler comme si personne n’avait rien remarqué, et peut-être était-ce effectivement le cas.

Nul n’aurait osé se risquer à un acte pareil deux jours auparavant. Plus encore, Rand s’en avisa, les hommes qui s’étaient livrés à cette provocation portaient des cocardes blanches à leurs chapeaux. La croyance générale était que les Blancs Manteaux soutenaient ceux qui étaient hostiles à la Reine et à l’Aes Sedai sa conseillère, mais cela n’y changeait rien. Les gens faisaient des choses auxquelles ils n’avaient jamais pensé auparavant. Bousculer un Blanc Manteau, aujourd’hui. Demain, peut-être renverser une Reine ? Brusquement, il regretta qu’il n’y ait pas autour de lui un peu plus d’hommes arborant du rouge ; au coude à coude avec des cocardes et des brassards de couleur blanche, il se sentit soudain très isolé.

Les Blancs Manteaux remarquèrent qu’il les regardait et le dévisagèrent comme s’ils relevaient un défi. Il laissa un mouvement de foule qui chantait l’emporter hors de leur champ de vision dans son remous et il joignit sa voix au chœur.

En avant, le Lion, En avant, le Lion, Le Lion Blanc s’en va-t-en guerre. Il rugit son défi à l’Ombre. En avant, le Lion, En avant, Andor triomphant.

L’itinéraire qui devait amener le faux Dragon dans Caemlyn était bien connu. Ces rues-là étaient maintenues dégagées par des rangées imperturbables de Gardes de la Reine et de piquiers en tunique rouge mais les gens s’étaient massés épaule contre épaule juste derrière, et même aux fenêtres et sur les toits. Rand se fraya un chemin dans la Cité Intérieure, en s’efforçant de se rapprocher du Palais. Il caressait l’espoir de voir de ses yeux Logain amené devant la Reine. Voir à la fois le faux Dragon et une Reine… c’était quelque chose à quoi il n’avait jamais rêvé quand il était à la maison.

La Cité Intérieure était bâtie sur des collines et une bonne partie de ce qu’avaient construit les Ogiers subsistait encore. Alors que les rues dans la Ville Nouvelle partaient pour la plupart dans tous les sens à la manière des coutures d’une courtepointe en pièces rapportées de formes diverses, ici elles épousaient la courbe des collines comme si elles étaient naturellement partie intégrante de la terre. D’amples montées et pentes douces présentaient de nouveaux panoramas surprenants à chaque tournant. Des parcs vus sous des angles différents, même par-dessus, où leurs allées et monuments décrivaient des motifs plaisants à l’œil bien qu’à peine teintés de vert. Des tours subitement révélées, des murs revêtus de carreaux étincelants de cent couleurs changeantes sous le soleil. De soudaines élévations du terrain où le regard embrassait la ville entière jusqu’aux ondulations des plaines et des forêts au-delà. L’un dans l’autre, ç’aurait été un beau spectacle s’il n’y avait pas eu la foule qui l’emportait à vive allure avant qu’il ait eu vraiment une chance de le contempler. Et toutes ces routes sinueuses rendaient impossible d’avoir une perspective lointaine.

Brusquement, il fut entraîné de l’autre côté d’un tournant et voilà que le Palais était là. Les rues, tout en suivant les contours naturels du terrain, avaient été tracées de façon à dessiner une spirale aboutissant à ceci – à cette féerie comme surgie d’un conte de ménestrel, ces flèches blanches, ces coupoles dorées, ces complexes entrelacs de pierre, avec l’étendard d’Andor flottant à chaque éminence, point de mire autour duquel toutes les autres perspectives avaient été conçues. Il semblait davantage sculpté par un artiste que simplement bâti comme les constructions ordinaires.