Il se redressa sur son séant dans un sursaut et aussitôt oscilla et gémit en se prenant la tête à deux mains. La totalité de son crâne était douloureuse ; sa main gauche rencontra dans ses cheveux de l’humidité visqueuse. Il était assis par terre, sur de l’herbe verte.
Cela le troubla, vaguement, mais il avait le vertige, tout ce qu’il regardait vacillait et il était incapable de penser à autre chose qu’à s’allonger jusqu’à ce que ce vacillement cesse.
Le mur ! La voix de jeune fille !
Se soutenant d’une main à plat sur l’herbe, il regarda prudemment autour de lui. Il devait le faire avec lenteur ; lorsqu’il tentait de tourner la tête vivement, tout se remettait à tourbillonner. Il était dans un jardin, ou un parc ; une allée dallée d’ardoises serpentait parmi des massifs fleuris à moins de deux mètres, avec un banc de pierre blanche à côté et un berceau de verdure feuillu pour ombrager le banc. Il était tombé à l’intérieur du mur d’enceinte. Et la jeune fille ?
Il trouva l’arbre, près de lui derrière son dos, et la trouva aussi – qui en descendait. Elle arriva en bas et se retourna face à lui, et il cligna des paupières en gémissant de nouveau. Une cape de velours bleu sombre doublée de fourrure claire était posée sur ses épaules, le capuchon rabattu jusqu’à la taille avec un bouquet de clochettes d’argent à sa pointe. Elles tintaient quand la jeune fille remuait. Un étroit bandeau en filigrane d’argent retenait ses longs cheveux bouclés, couleur d’or rouge, et de fins anneaux d’argent pendaient à ses oreilles, tandis qu’un collier aux lourds maillons d’argent et aux pierres vert sombre qu’il pensa être des émeraudes s’enroulait autour de sa gorge. Sa robe bleu pâle était maculée de taches par l’écorce de l’arbre à la suite de son escalade, mais elle restait de soie et brodée avec grand soin de dessins compliqués, la jupe à taillades insérant des panneaux de riche couleur crème. Une large ceinture de fils d’argent tissés encerclait sa taille, et des sandales de velours montraient leur pointe sous l’ourlet de sa robe.
Il n’avait vu que deux femmes habillées de cette façon, Moiraine et l’Amie du Ténébreux qui avait tenté de tuer Mat et lui-même. Il ne voyait vraiment pas qui choisirait des vêtements pareils pour grimper à un arbre, mais il était certain qu’elle devait être quelqu’un d’important. La façon dont elle le regardait redoublait cette impression. Elle ne paraissait pas le moins du monde émue qu’un étranger dégringole dans son jardin. Elle avait une maîtrise de soi qui le faisait penser à Nynaeve, ou à Moiraine.
Il était si englué dans ses craintes de s’être fourré dans une situation impossible, de se trouver en présence de quelqu’un ayant l’autorité et la volonté d’appeler les Gardes de la Reine même un jour où ils avaient d’autres sujets de préoccupation, qu’il mit quelques minutes à passer de l’examen des habits élégants et de l’attitude altière à la jeune fille elle-même. Elle avait peut-être deux ou trois ans de moins que lui, elle était grande pour une femme, et belle, son visage d’un ovale parfait encadré par cette masse de boucles rayonnantes comme un soleil, les lèvres pleines et roses, les yeux d’un bleu quasiment incroyable. Elle était complètement différente d’Egwene par la taille, les traits et le corps mais, en tout, aussi belle. Il éprouva un petit pincement de culpabilité ; cependant il se dit que nier l’évidence n’amènerait pas Egwene saine et sauve à Caemlyn une seconde plus tôt.
Un bruit de raclement vint du haut de l’arbre et des morceaux d’écorce tombèrent, suivis par un jeune homme qui sauta avec légèreté sur le sol derrière la jeune fille. Il avait une tête de plus qu’elle et était un peu plus âgé, mais ses traits et ses cheveux dénotaient sa proche parenté avec elle. Sa tunique et sa cape étaient aux couleurs rouge, blanche et or, tout en broderies et tissu de brocart, et pour un costume masculin encore plus élégant que celui de la jeune fille. Ce qui accrut l’anxiété de Rand. Un homme ordinaire ne s’habillerait de telle façon que pour un jour de fête, et jamais avec tant de splendeur. Ce parc n’était pas public. Peut-être que les Gardes étaient trop occupés pour se soucier des intrus.
Il examinait Rand par-dessus l’épaule de la jeune fille, en jouant avec la dague qu’il portait à la ceinture. Cela semblait dû à un geste de nervosité habituel plutôt qu’à une arrière-pensée de s’en servir si besoin était. Pas complètement, toutefois. Ce garçon avait la même assurance souveraine que la jeune fille et les deux le considéraient comme s’il était une énigme à résoudre. Il avait la curieuse impression que la jeune fille, au moins, enregistrait tout ce qui le concernait, depuis l’état de ses souliers jusqu’à celui de sa cape.
« Nous en entendrons parler jusqu’à la fin des temps, Élayne, si maman l’apprend, dit soudain le garçon. Elle nous a ordonné de rester dans nos chambres, mais il a fallu que tu jettes un coup d’œil à Logain, hein ? Regarde donc ce que cela nous a valu.
— Tais-toi, Gawyn. » Elle était manifestement la plus jeune des deux, mais elle parlait en ayant l’air de tenir son obéissance pour acquise. Les traits du jeune homme remuèrent comme s’il avait encore quelque chose à ajouter mais, à la surprise de Rand, il garda le silence. « Comment vous sentez-vous ? » demanda-t-elle subitement.
Il fallut à Rand une bonne minute pour se rendre compte qu’elle s’adressait à lui. Et, quand il eut compris, il s’efforça péniblement de se relever. « Bien. Je suis juste… » Il chancela et ses jambes cédèrent sous lui. Il retomba rudement assis. La tête lui tournait. « Je vais juste regrimper par-dessus le mur », marmotta-t-il. Il tenta de nouveau se redresser, mais elle posa la main sur son épaule et appuya. Il avait le vertige au point que cette pression légère suffit à le maintenir place.
« Vous êtes blessé. » Elle s’agenouilla d’un mouvement gracieux près de lui. Ses doigts écartèrent avec douceur les cheveux poissés de sang sur le côté gauche de son crâne. « Vous avez dû heurter une branche en tombant. Vous aurez de la chance si vous ne vous êtes fendu que le cuir chevelu. Je ne crois pas avoir jamais vu aussi habile à l’escalade que vous, mais vous ne réussissez pas les chutes avec autant de brio.
— Vous allez vous mettre du sang plein les mains », dit-il en s’écartant.
Elle ramena avec fermeté sa tête à la place où elle l’avait à sa portée. « Restez tranquille. » Elle ne parlait pas d’un ton autoritaire, néanmoins il y avait dans sa voix cet accent de quelqu’un qui s’attend à être obéi. « Cela n’a pas l’air trop grave, la Lumière en soit remerciée. » De poches intérieures dans sa cape, elle commença à tirer nombre de fioles minuscules et de sachets de papier tortillonné, finissant par une poignée de tampons d’ouate.
Il contempla cette collection avec stupeur. C’était le genre de chose qu’il aurait pensé voir transporté par une Sagesse, pas par quelqu’un vêtu de cette façon. Elle s’était taché les doigts de sang, mais cela ne semblait pas la déranger.
« Donne-moi ta gourde d’eau, Gawyn, dit-elle. J’ai besoin de laver ceci. »
Le garçon qu’elle appelait Gawyn détacha de sa ceinture un flacon de cuir qu’il lui tendit, puis il s’assit avec aisance sur ses talons aux pieds de Rand, entourant ses genoux de ses bras. Elayne s’affairait à sa tâche d’une façon très compétente. Rand ne sursauta pas au contact piquant de l’eau froide quand elle lava l’entaille dans ses cheveux, mais elle lui tenait la tête d’une main comme si elle prévoyait qu’il tenterait de reculer de nouveau et qu’elle ne voulait pas en entendre parler. Le baume qu’elle appliqua ensuite, sorti d’une de ses petites fioles, se révéla presque aussi apaisant qu’une des préparations de Nynaeve.