— Je doute fort que Galad ait signalé quoi que ce soit de ce genre, rétorqua Élayne. Galad ne ment pas.
— Parfois, je le regrette, murmura Gawyn pour la seule oreille de Rand. Juste une fois. Cela rendrait peut-être plus agréable de vivre avec lui.
— Ce jeune homme est mon hôte, continua Elayne, et ici sous ma protection. Vous pouvez disposer, Tallanvor.
— À mon regret, c’est impossible, Damoiselle. Comme ma Damoiselle le sait, la Reine, votre noble mère, a donné des ordres concernant quiconque se trouve dans l’enceinte du Palais sans la permission de Sa Majesté, et la présence de cet intrus a été signalée à Sa Majesté. » Il y avait plus qu’une nuance de satisfaction dans la voix de Tallanvor. Rand se douta que l’officier avait dû accepter d’Elayne d’autres ordres qu’il ne jugeait pas convenables ; cette fois, il n’allait pas céder, pas quand il avait une excellente excuse.
Elayne dévisagea Tallanvor ; pour une fois, elle semblait à court de riposte.
Rand interrogea Gawyn du regard et celui-ci comprit. « La prison », murmura-t-il. Le visage de Rand blêmit et le jeune homme ajouta vivement ; « Seulement pour quelques jours, et vous ne serez pas maltraité. Vous serez interrogé par Gareth Bryne en personne, Capitaine-Général, mais vous serez libéré une fois établi que vous n’aviez pas de mauvaises intentions. » Il marqua un temps, des pensées masquées dans son regard. « J’espère que vous avez dit la vérité, Rand al’Thor des Deux Rivières. »
Soudain Elayne déclara : « Vous allez nous conduire tous les trois à ma mère. » Un sourire s’épanouit sur la figure de Gawyn.
Derrière les barres d’acier qui lui protégeaient la face, Tallanvor parut interloqué. « Damoiselle, je…
— Ou bien emmenez-nous tous les trois dans une cellule, reprit Elayne. Nous resterons ensemble. Ou donnerez-vous l’ordre que des mains soient portées sur ma personne ? » Son sourire était victorieux et la façon dont Tallanvor regardait autour de lui comme s’il s’attendait à découvrir de l’aide dans les arbres disait que lui aussi pensait qu’elle avait gagné.
Gagné quoi ? Comment ?
« Notre mère examine Logain, murmura Gawyn comme s’il avait lu dans les pensées de Rand, et même si elle n’est pas occupée, Tallanvor n’oserait pas arriver en sa présence avec Elayne et moi comme si nous étions en état d’arrestation. Maman est parfois un peu coléreuse. »
Rand se rappela ce qu’avait dit Maître Gill de la Reine Morgase. Un peu coléreuse ?
Un autre soldat en uniforme rouge survint en courant dans l’allée, dérapant quand il s’arrêta pour saluer, un bras en travers de la poitrine. Il parla tout bas à Tallanvor et ses paroles déclenchèrent chez Tallanvor une expression satisfaite.
« La Reine, votre noble mère, annonça Tallanvor, me donne l’ordre de lui amener immédiatement l’intrus. C’est aussi l’ordre de la Reine que ma Damoiselle Elayne et mon Seigneur Gawyn viennent la rejoindre. Immédiatement. »
Gawyn tiqua et Élayne avala sa salive. Néanmoins, le visage composé, elle commença à brosser avec application les taches sur sa robe. En dehors de déloger quelques fragments d’écorce, ses efforts n’aboutirent pas à grand-chose.
« Si ma Damoiselle veut bien ? dit Tallanvor avec suffisance. Mon Seigneur ? »
Les soldats se formèrent autour d’eux en un carré qui se mit en marche le long de l’allée dallée d’ardoises à la suite de Tallanvor, Gawyn et Elayne encadraient Rand, tous deux apparemment plongés dans des réflexions désagréables. Les soldats avaient rengainé leurs épées et remis les flèches au carquois, mais ils n’étaient pas moins en alerte que lorsqu’ils avaient des armes dans les mains. Ils surveillaient Rand comme s’ils s’attendaient à ce qu’il saisisse son épée et tente de se tailler un chemin vers la liberté.
Tenter quelque chose ? Je ne veux RIEN tenter. Passer inaperçu ! Ah !
Tout en observant les soldats qui lui rendaient la pareille, il prit soudain conscience du jardin. Il avait complètement récupéré depuis sa chute. Une chose était survenue après l’autre, chaque choc nouveau se produisant avant que l’effet du précédent ait eu le temps de s’effacer et ce qui l’entourait était resté flou, à part le mur – et son souhait fervent d’être de nouveau de l’autre côté. Maintenant il voyait pour de bon l’herbe verte que son esprit avait vaguement notée auparavant. De la verdure ! Cent nuances de vert. Des arbres et des buissons verts et vigoureux, couverts de feuillage et de fruits. Des plantes grimpantes luxuriantes qui enveloppaient des arceaux au-dessus de l’allée. Des fleurs partout. Une profusion de fleurs qui répandaient de la couleur dans tout le jardin. Il en connaissait certaines variétés – soleils dorés et minuscules myrtes rosés, cosmos cramoisis et Gloires d’Emond pourprés, rosiers aux fleurs allant du blanc le plus pur au rouge des plus foncés – mais d’autres étaient étranges, si bizarres de forme et de teinte qu’il se demanda si elles étaient bien réelles.
« C’est verdoyant, murmura-t-il. Verdoyant. » Les soldats chuchotèrent entre eux ; Tallanvor leur jeta un regard sévère par-dessus son épaule et ils se turent.
« L’œuvre d’Élaida, expliqua machinalement Gawyn.
— Ce n’est pas juste, dit Elayne. Elle a demandé si je voulais choisir une ferme pour laquelle elle aurait accompli la même chose, alors que tout autour les cultures continuaient à avorter, mais néanmoins ce n’est pas bien que nous ayons des fleurs alors que des gens n’ont pas assez pour se nourrir. » Elle respira à fond et recouvra son assurance. « Ne vous démontez pas, dit-elle à Rand avec autorité. Parler haut et clair quand on vous adressera la parole, sinon gardez le silence. Et suivez mon exemple. Tout se passera bien. »
Rand aurait aimé partager sa confiance. Que Gawyn ait eu l’air d’en avoir autant aurait aidé. Comme Tallanvor les conduisait dans le Palais, il regarda derrière lui le jardin, toute cette verdure parsemée de fleurs, ces couleurs façonnées pour une Reine par la main d’une Aes Sedai. Il était dans une mauvaise passe et il ne voyait rien se profiler à l’horizon pour l’aider à s’en tirer.
Les vestibules étaient bondés de domestiques en livrée rouge avec col et manchettes blanches, le Lion Blanc sur le côté gauche de leur tunique, qui couraient de-ci de-là, affairés à des tâches qui n’étaient pas immédiatement apparentes. Quand les soldats passèrent en troupe avec Elayne, Gawyn et Rand au milieu, ils s’arrêtèrent net pour regarder, ébahis.
Au milieu de cette consternation générale, un matou rayé de gris survint avec insouciance dans le vestibule, se frayant un chemin parmi les serviteurs qui ouvraient des yeux ronds. Soudain, ce chat provoqua une réaction bizarre chez Rand. Il avait séjourné assez longtemps à Baerlon pour savoir que la plus petite échoppe avait des chats dans tous les coins. Depuis qu’il était entré au Palais, ce matou était le seul qu’il avait vu.
L’incrédulité le poussa à demander : « Vous n’avez pas de rats ? » Des rats pullulaient partout.
« Elaida n’aime pas les rats », murmura Gawyn d’un ton absent. Il plongeait un regard inquiet dans le fond du couloir, envisageant déjà la comparution imminente devant la Reine. « Nous n’avons jamais de rats.
— Taisez-vous tous les deux. » La voix d’Elayne était sèche, mais distraite comme celle de son frère. « J’essaie de réfléchir. »