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Vieilles connaissances et nouvelles menaces

De retour à La Bénédiction de la Reine, Rand s’affala en haletant contre le chambranle de la porte de devant. Il avait couru tout le long du chemin, sans se préoccuper si on le voyait arborant le rouge ou encore si l’on prenait prétexte de sa fuite éperdue pour lui donner la chasse. Il pensait que même un Évanescent n’aurait pu le rejoindre.

Lamgwin était assis sur un banc près de la porte, un chat tigré les bras, quand Rand était arrivé en courant. Il se leva pour regarder quel grabuge s’annonçait dans la direction d’où venait Rand, grattant toujours avec calme le chat derrière les oreilles. Ne voyant rien, il se rassit, en évitant avec soin de déranger l’animal. « Des imbéciles ont essayé de voler quelques-uns des chats, il y a un moment », dit-il. Il examina ses jointures avant de se remettre à son grattage. « Les chats valent pas mal d’argent, ces temps-ci. »

Les deux hommes portant cocarde blanche se trouvaient toujours de l’autre côté de la rue, Rand le constata, l’un avec un œil au beurre noir et la mâchoire enflée. Celui-là avait une mine amère et furieuse, et il frottait la poignée de son épée avec une ardeur maussade en veillant l’auberge.

« Où est Maître Gill ? questionna Rand.

— Dans la bibliothèque », répliqua Lamgwin. Le chat se mit à ronronner et il sourit largement. « Rien n’inquiète longtemps un chat, même pas que quelqu’un essaie de le fourrer dans un sac. »

Rand entra et traversa précipitamment la salle commune, maintenant avec le plein habituel de clients arborant le rouge et discutant en buvant leur aie. Du Faux Dragon, de l’éventualité que les Blancs Manteaux suscitent des troubles quand on l’emmènerait vers le nord. Personne ne se souciait de ce qui arriverait à Logain, mais tous savaient que la Fille-Héritière et le Seigneur Gawyn voyageraient avec le convoi, et personne ici n’admettait qu’ils courent des risques.

Il trouva Maître Gill dans la bibliothèque en train de jouer aux mérelles avec Loial. Une chatte dodue tigrée était couchée sur la table, les pattes ramenées sous elle, regardant leurs mains se déplacer sur la planche quadrillée.

L’Ogier plaça un autre palet avec un toucher contrastant bizarrement par sa délicatesse avec ses doigts massifs. Maître Gill secoua la tête et profita de l’apparition de Rand pour se détourner de la table. Loial gagnait presque toujours aux mérelles. « Je commençais à me demander où vous étiez, mon garçon. Je craignais que vous n’ayez eu des ennuis avec un de ces traîtres exhibant du blanc, ou que vous ne soyez tombé sur ce mendiant ou quelque chose comme ça. »

Pendant une minute, Rand resta planté, ébahi. Il avait complètement oublié ce paquet de loques fait homme. « Je l’ai vu, finit-il par répondre, mais ce n’est rien. J’ai vu la Reine, aussi, et Elaida ; les ennuis viennent de là. »

Maître Gill laissa échapper un éclat de rire. « La Reine, hein ? Vous m’en direz tant. Il y a une heure ou deux, nous avons eu dans la salle commune Gareth Bryne qui jouait au bras de fer avec le Seigneur Capitaine-Commandant des Enfants de la Lumière, mais la Reine, alors ça… c’est quelque chose.

— Sang et cendres, grommela Rand, tout le monde me prend pour un menteur, aujourd’hui. » Il lança sa cape sur le dos d’un fauteuil et se jeta dans un autre. Il était trop énervé pour s’y enfoncer, il se percha au bord et s’essuya la figure avec un mouchoir. « J’ai vu le mendiant et il m’a vu, et j’ai pensé… Ça, ce n’est pas important. J’ai grimpé sur un mur qui entourait un jardin pour avoir vue sur l’esplanade devant le Palais quand on a amené Logain. Et je suis tombé, de l’autre côté.

— Je crois presque que vous ne blaguez pas, commenta lentement l’aubergiste.

— Ta’veren, murmura Loial.

— Oh, c’est bien réel, répliqua Rand. La Lumière me vienne en aide, très réel. »

À mesure qu’il s’expliquait, le scepticisme de Maître Gill se dissipait lentement, laissant la place à une inquiétude muette. L’aubergiste se penchait de plus en plus en avant tant et si bien qu’il finit perché au bord de son siège comme Rand. Loial écoutait avec impassibilité, à part que de temps à autre il frottait son large nez et que les houppes de ses oreilles frémissaient un peu.

Rand raconta tout ce qui était arrivé – tout sauf ce qu’Élaida lui avait chuchoté. Et ce qu’avait expliqué Gawyn à la grille du Palais. À une chose il ne voulait pas penser ; l’autre n’avait rien à voir avec ce qui le concernait. Je suis le fils de Tam al’Thor quand bien même je ne suis pas né dans les Deux Rivières. Oui ! Je suis du sang des Deux Rivières et Tam est mon père.

Brusquement, il s’aperçut que, perdu dans ses pensées, il s’était tu et qu’ils le regardaient. Pendant un instant de panique, il se demanda s’il n’avait pas trop parlé.

« Eh bien, conclut Maître Gill, plus question que vous attendiez vos amis. Il vous faut quitter la ville, et vite. D’ici deux jours au maximum. Pouvez-vous remettre Mat sur pied dans ce laps de temps ou dois-je envoyer chercher Mère Grubb ? »

Rand lui jeta un coup d’œil perplexe, « Deux jours ?

— Élaida est le conseiller de la Reine Morgase, juste après le Capitaine-Général Gareth Bryne. Peut-être avant lui. Supposez qu’elle lance les Gardes de la Reine à votre recherche – le Seigneur Gareth ne l’en empêchera pas sauf au cas où elle interférerait leurs autres obligations – eh bien, les Gardes peuvent fouiller toutes les auberges de Caemlyn en deux jours. Et cela à moins que la malchance ne les amène ici le premier jour, ou dès la première heure, Peut-être avons-nous un certain délai en admettant qu’ils commencent par La Couronne et le Lion, mais pas une minute pour s’attarder. »

Rand hocha lentement la tête. « Si je n’arrive pas à sortir Mat de ce lit, vous préviendrez Mère Grubb. J’ai encore un peu d’argent. Peut-être en suffisance.

— Je me chargerai de Mère Grubb, rétorqua l’aubergiste d’un ton bourru. Et je suppose que je peux vous prêter deux chevaux. Essayez d’aller à pied à Tar Valon et vous aurez usé ce qui reste de vos souliers avant d’avoir parcouru la moitié du trajet.

— Vous êtes un ami sûr, dit Rand. Nous ne vous avons, apparemment causé que du dérangement, mais vous êtes toujours prêt à aider. Un véritable ami. »

Maître Gill eut l’air gêné. Il haussa les épaules, s’éclaircit la gorge et baissa les yeux. Ce qui amena ceux-ci sur le damier aux mérelles, et il les détourna vivement. Loial était indéniablement en train de gagner. « Oui, eh bien. Thom a toujours été pour moi un ami véritable. S’il est prêt à se mettre en quatre pour vous, je peux apporter moi aussi ma contribution.

— J’aimerais vous accompagner quand vous partirez, Rand, dit soudain Loial.

— Je croyais que la question était réglée, Loial. » Il hésita – Maître Gill n’était toujours pas au courant de la totalité du danger couru – puis ajouta : « Vous savez ce qui nous attend. Mat et moi, ce qui est à nos trousses.

— Des Amis du Ténébreux, répliqua l’Ogier de sa calme voix de basse, des Aes Sedai et la Lumière sait quoi encore. Ou le Ténébreux. Vous allez à Tar Valon, et il y a là-bas un très beau bosquet, que les Aes Sedai soignent bien à ce que j’ai entendu dire. En tout cas, il y a autre chose que les bosquets à voir dans le monde. Vous êtes vraiment ta’veren, Rand. Le Dessin se tisse autour de vous et vous vous trouvez au centre. »

Ce jeune homme se trouve au cœur de l’épreuve. Un frisson parcourut Rand. « Je ne me trouve au cœur de rien du tout », s’exclama-t-il âprement.