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Rappel de rêves
C’est un groupe préoccupé à qui Rand fit descendre l’escalier. Personne n’avait envie de parler maintenant, ni à lui ni à quelqu’un d’autre. Il n’avait pas grande envie de bavarder, lui non plus.
Le soleil avait parcouru un assez long chemin dans le ciel pour assombrir la cage de cet escalier situé à l’arrière de l’auberge, mais les lampes n’avaient pas encore été allumées. Le soleil et l’ombre formaient des taies sur les marches. Le visage de Perrin était aussi fermé que celui de ses compagnons, mais là où l’inquiétude ridait leur front le sien était lisse. Rand se dit que l’expression de Perrin était la résignation. Il se demanda pourquoi et avait envie de poser la question, seulement chaque fois que Perrin traversait une zone d’ombre plus épaisse, ses yeux semblaient recueillir le peu de clarté qui restait et luisaient doucement comme de l’ambre poli.
Rand frissonna et tenta de se concentrer sur le cadre qui l’entourait, sur les murs lambrissés de noyer et la rampe de l’escalier chêne, de solides choses ordinaires. Il s’essuya les mains à plusieurs reprises sur sa cotte, mais chaque fois la transpiration resurgissait et mouillait ses paumes. Tout va bien aller maintenant. Nous sommes réunis et… Par la Lumière, Mat.
Il les conduisit à la bibliothèque par le couloir du fond qui passait par la cuisine, évitant la salle commune. Peu de voyageurs utilisaient la bibliothèque ; la plupart de ceux qui savaient lire descendaient dans des auberges plus élégantes de la Cité Intérieure. Maître Gill la conservait pour son propre plaisir plutôt que pour les rares clients qui avaient envie d’un livre de temps à autre. Rand se refusait à réfléchir aux raisons qui poussaient Moiraine à désirer les maintenir loin des regards, mais il ne cessait de se rappeler le sous-officier des Blancs Manteaux disant qu’il reviendrait, et les yeux d’Élaida quand elle avait demandé à quelle auberge il était descendu. C’étaient des motifs suffisants, indépendamment des arrière-pensées de Moiraine.
Il avait fait cinq pas dans la bibliothèque quand il se rendit compte que les autres s’étaient arrêtés, massés sur le seuil, bouche bée et les yeux ronds. Un bon feu flambait dans l’âtre et Loial lisait, étendu sur le long divan, un petit chat noir au bout de pattes blanc, à demi endormi pelotonné sur son estomac. À leur entrée, il ferma le livre avec un doigt massif marquant la page et déposa avec douceur le chaton par terre, puis il se leva pour s’incliner cérémonieusement.
Rand était tellement habitué à l’Ogier qu’il lui fallut une minute pour comprendre que Loial était la cible des regards stupéfaits des autres. « Voici les amis que j’attendais, Loial, dit-il. Voici Nynaeve, la Sagesse de mon village. Et Perrin. Et voici Egwene.
— Ah, oui, Egwene, commenta Loial de sa voix tonnante. Rand a beaucoup parlé de vous. Oui, je suis Loial.
— C’est un Ogier », expliqua Rand qui regarda leur ébahissement se métamorphoser. Même après avoir vu en chair et en os des Trollocs et des Évanescents, c’était encore surprenant de rencontrer un être légendaire qui respirait et marchait. Se rappelant son réflexe quand il avait vu Loial pour la première fois, il eut un sourire désabusé. Ils réagissaient mieux que lui.
Loial prit très bien leur ahurissement. Rand supposa qu’en comparaison d’une populace criant « Au Trolloc ! » il l’avait à peine remarqué. « Et l’Aes Sedai, Rand ? questionna Loial.
— En haut, avec Mat. »
L’Ogier leva pensivement un sourcil broussailleux. « Alors il est vraiment malade. Je propose que nous prenions tous un siège. Elle nous rejoindra ? Oui. Il n’y a donc plus qu’à attendre. »
Le fait de s’asseoir parut dénouer quelque chose chez les natifs du Champ d’Emond, comme si être dans un fauteuil bien rembourré avec du feu dans la cheminée et un chat maintenant pelotonné devant l’âtre leur donnait l’impression d’être dans leurs foyers. Dès qu’ils furent installés, ils commencèrent à bombarder l’Ogier de questions. À la surprise de Rand, Perrin fut le premier à l’interroger.
« Les steddings, Loial, sont-ils réellement des havres de paix comme on le dit dans les contes ? » Son ton était préoccupé, comme s’il avait une raison particulière pour le demander.
Loial fut content de parler des steddings et de la façon dont il avait abouti à La Bénédiction de la Reine, ainsi que de ce qu’il avait vu dans ses voyages. Rand ne tarda pas à s’enfoncer dans son fauteuil, écoutant d’une oreille distraite. Il avait déjà entendu tout cela, en détail. Loial aimait parler, et parler longuement dès qu’il en avait la moindre occasion, et à vrai dire il avait ordinairement l’air de croire qu’il devait remonter à deux ou trois cents ans en arrière pour qu’une histoire soit compréhensible. Son sens du temps était très curieux ; à ses yeux, trois cents ans étaient apparemment un laps de temps raisonnable pour situer une histoire ou une explication. Il mentionnait toujours son départ du stedding comme si cela datait de quelques mois, mais finalement il s’était révélé que Loial était parti depuis plus de trois ans.
Les pensées de Rand se tournèrent vers Mat. Un poignard. Rien qu’un fichu couteau et cela risquait de le tuer rien que de l’avoir sur lui. Par la Lumière, je n’ai plus envie d’aventures. Si Moiraine peut le guérir, nous devrons tous nous en aller… pas chez nous. Impossible d’aller chez nous. Quelque part où l’on n’a jamais entendu parler d’Aes Sedai ou du Ténébreux.
La porte s’ouvrit et, pendant un instant, Rand crut qu’il était encore en pleine rêverie. Mat se tenait là, clignant des paupières, avec sa cotte bien boutonnée et l’écharpe sombre enroulée autour de sa tête et rabaissée sur son front. Puis Rand vit Moiraine, la main, sur l’épaule de Mat, et Lan derrière eux. L’Aes Sedai ne quittait pas des yeux Mat, prudemment, à la façon dont on surveille quelqu’un qui sort d’un lit de malade. À son habitude, Lan surveillait tout, bien que paraissant ne rien regarder.
On aurait dit que Mat n’avait pas été malade un seul jour. Son premier sourire hésitant s’adressa à tout le monde, mais se transforma en une expression d’ébahissement à la vue de Loial, comme s’il rencontrait l’Ogier pour la première fois. Il haussa les épaules, se secoua et revint à ses amis. « Je… heu… c’est-à-dire… » Il prit une profonde inspiration. « À ce… heu… à ce qu’il paraît, je me suis conduit… heu… assez bizarrement. Je ne me rappelle pas grand-chose, en réalité. » Il jeta à Moiraine un coup d’œil gêné. Elle lui répondit par un sourire encourageant, et il poursuivit : « Tout est vague après Pont-Blanc. Thom et le… » Il frissonna et se hâta de continuer. « Plus Pont-Blanc s’éloigne, plus cela devient indistinct. En réalité, je ne me souviens pas d’être arrivé à Caemlyn. » Il toisa Loial avec méfiance. « Pas du tout. Moiraine Sedai dit que je… là-haut, j’ai… heu… » Il sourit et soudain fut de nouveau vraiment le vieux Mat. « On ne peut pas blâmer quelqu’un pour ce qu’il fait quand il est fou, hein ?
— Tu as toujours été fou », répliqua Perrin et, pendant un instant, lui aussi sembla avoir retrouvé son moi d’avant.
« Non », dit Nynaeve. Des larmes faisaient briller ses yeux, mais elle souriait. « Aucun de nous ne te blâme. »
Rand et Egwene se mirent alors à parler en même temps, pour dire à Mat leur joie de le voir rétabli et leurs félicitations concernant sa bonne mine, entrelardées de quelques commentaires sur l’espoir qu’il s’abstiendrait désormais de jouer des tours, maintenant que lui-même avait été victime d’une si mauvaise farce. Tout en s’appropriant un fauteuil, Mat répondit du tac au tac aux taquineries. Quand il s’assit, toujours souriant d’une oreille à l’autre, il toucha machinalement sa cotte comme pour s’assurer que quelque chose passé sous sa ceinture y était encore, et Rand eut la respiration qui lui manqua.