« Oui, murmura Moiraine, il a toujours le poignard. » Les rires et la conversation allaient toujours bon train parmi les autres du Champ d’Emond, mais Moiraine avait remarqué son sursaut et en avait compris la cause. Elle se rapprocha de son siège, ce qui lui permettait de ne pas avoir à élever la voix pour qu’il l’entende. « Je ne peux pas le lui ôter sans le tuer. Le lien a duré trop longtemps et s’est trop renforcé, il faudra le dénouer à Tar Valon ; c’est au-delà de mon pouvoir ou de celui de n’importe quelle Aes Sedai seule, même avec un angreal.
— Mais il n’a plus l’air mal. » Une pensée lui vint et il leva la tête vers Moiraine. « Aussi longtemps qu’il gardera le poignard, les Évanescents sauront où nous sommes. Les Amis du Ténébreux aussi, quelques-uns. Vous l’avez dit.
— J’ai limité ce risque jusqu’à un certain point. S’ils viennent assez près pour sentir maintenant le poignard, alors c’est qu’ils nous auront rejoints. J’ai débarrassé Mat de la souillure, Rand, et j’ai fait mon possible pour ralentir le retour de cette souillure, mais elle reviendra avec le temps, sauf s’il reçoit de l’aide à Tar Valon.
— Une bonne chose que nous allions là-bas, n’est-ce pas ? » Il songea que c’était peut-être la résignation dans sa voix, et l’espoir d’autre chose, qui incita Moiraine à lui jeter un coup d’œil incisif avant de se détourner.
Loial était debout, s’inclinait pour la saluer. « Je suis Loial, fils d’Arent fils de Halan, Aes Sedai. Le stedding offre asile aux Servantes de la Lumière.
— Merci, Loial, fils d’Arent, mais je ne serais pas trop prodigue de cet accueil si j’étais vous, répondit malicieusement Moiraine. Il y a peut-être vingt Aes Sedai dans Caemlyn en ce moment et toute sauf moi de l’Ajah Rouge. » Loial hocha la tête d’un air judicieux, comme s’il comprenait. Rand ne put que secouer la sienne, perplexe ; que la Lumière l’aveugle si lui savait ce qu’elle voulait dire. « C’est curieux de vous trouver ici, poursuivit l’Aes Sedai. Peu d’Ogiers quittent le stedding, ces dernières années.
— Les vieux récits m’ont envoûté, Aes Sedai. Les vieux livres ont rempli d’images ma tête indigne. Je veux voir les bosquets. Et aussi les villes que nous avons bâties. Apparemment, il n’en reste plus beaucoup tenant encore debout mais, si les bâtiments sont un piètre succédané des arbres, ils valent toujours la peine d’être vus. Les Anciens m’estiment bizarre d’avoir cette envie de voyager. Je l’ai toujours désiré et eux ont toujours porté le même jugement sur moi. Aucun d’entre eux n’estime qu’il existe quoi que ce soit méritant d’être admiré en dehors du stedding. Peut-être qu’à mon retour, quand je leur dirai ce que j’ai vu, ils changeront d’avis. Je l’espère. Avec le temps.
— Peut-être, en effet, dit Moiraine avec aisance. Maintenant, Loial, il faut que vous me pardonniez de me montrer brusque. C’est un défaut des humains, j’en conviens. Mes compagnons et moi avons un urgent besoin de préparer notre voyage. Si vous voulez bien excuser ? »
Ce fut au tour de Loial d’avoir l’air perplexe. Rand vint à secours. « Il nous accompagne. Je lui ai promis qu’il le pourrait. »
Moiraine dévisageait l’Ogier comme si elle n’avait pas entendu mais, finalement, elle acquiesça d’un signe de tête. « La Roue tisse comme la Roue le veut, murmura-t-elle. Lan, veille à ce qu’on ne nous surprenne pas. » Le Lige disparut de la pièce, sans bruit à part le déclic de la porte qui se refermait derrière lui.
La sortie de Lan joua le rôle d’un signal ; les conversations cessèrent. Moiraine s’approcha de la cheminée et, quand elle se retourna, tous les yeux étaient braqués sur elle. Si menue qu’elle fût, elle avait une présence qui en imposait. « Nous ne pouvons pas séjourner longtemps dans Caemlyn et nous ne sommes pas non plus en sécurité à La Bénédiction de la Reine. Les yeux du Ténébreux sont déjà dans la ville. Ils n’ont pas trouvé ce qu’ils voulaient, sinon ils ne continueraient pas à chercher. C’est notre avantage. J’ai placé des gardes pour les maintenir éloignés, et d’ici que le Ténébreux se rende compte qu’il y a une partie de la ville où les rats n’entrent plus, nous serons partis. Toute garde qui détourne un humain, par contre, équivaut à un feu-signal pour le Myrddraal, sans compter aussi à Caemlyn les Enfants de la Lumière qui sont en quête de Perrin et d’Egwene. » Rand émit un son et Moiraine leva un sourcil interrogateur à son adresse.
« Je croyais qu’ils nous recherchaient, Mat et moi », dit-il. À cette explication, ce sont les deux sourcils de l’Aes Sedai qui se haussèrent. « Pourquoi croirais-tu que les Blancs Manteaux sont à tes trousses ?
— J’en ai entendu un dire qu’ils étaient en quête de quelqu’un des Deux Rivières, répliqua-t-il. Qu’étais-je censé supposer d’autre ? Avec tout ce qui est arrivé, j’ai de la chance de pouvoir simplement penser.
— C’était déroutant, bien sûr, Rand, dit Loial, mais tu es capable de réfléchir plus clairement que cela. Les Enfants haïssent les Aes Sedai. Élaida n’aurait pas demandé…
— Élaida ? interrompit Moiraine d’une voix brève. Qu’est-ce qu’Élaida Sedai vient faire dans cette histoire ? »
Elle regardait Rand si sévèrement qu’il réprima un mouvement de recul.
« Elle voulait qu’on m’emprisonne, expliqua-t-il lentement. Tout ce que je désirais, c’est jeter un coup d’œil à Logain, mais elle a refusé d’admettre que j’étais par pur hasard dans les jardins du Palais avec Élayne et Gawyn. » Tous le contemplaient comme s’il lui était soudain sorti un troisième œil, tous sauf Loial. « La Reine Morgase m’a laissé partir. Elle a déclaré que rien ne prouvait que j’avais de mauvaises intentions et qu’elle appliquerait la loi quoi que puisse soupçonner Élaida. » Il secoua la tête, le souvenir de Morgase dans tout son rayonnement le laissant oublier pour un instant que les autres le dévisageaient. « Vous m’imaginez en présence d’une Reine ? Elle est belle comme les reines des contes. Élayne aussi. Et Gawyn… Gawyn te plairait, Perrin. Perrin ? Mat ? » Ils le regardaient toujours avec des yeux ronds. « Sang et cendres, j’ai simplement grimpé sur le mur pour voir le Faux Dragon. Je n’ai rien fait de mal.
— C’est ce que je dis toujours », commenta Mat narquois, tandis qu’Egwene questionnait d’un ton résolument neutre : « Qui est Élayne ? »
Moiraine murmura quelque chose avec humeur, « Une Reine, dit Perrin en secouant la tête. Tu as vraiment eu des aventures. Tout ce que nous avons rencontré, c’est des Rétameurs et quelques Blancs Manteaux. » Il évitait si manifestement de regarder Moiraine que Rand s’en aperçut. Perrin toucha les ecchymoses sur sa figure. « Dans l’ensemble, chanter avec les Rétameurs a été plus amusant que les Blancs Manteaux.
— Le Peuple Voyageur vit pour ses chansons, déclara Loial. Pour toutes les chansons, d’ailleurs. Du moins pour les rechercher. J’ai rencontré des Tuatha’ans il y a quelques années, et ils voulaient apprendre les chants que nous chantons aux arbres. À la vérité, les arbres n’en écoutent plus beaucoup, et les Ogiers qui s’initient à ces chants ne sont pas tellement nombreux. J’ai une miette de ce Talent, alors l’Ancien Arent a insisté pour que je m’exerce. J’ai enseigné aux Tuatha’ans ce qu’ils pouvaient apprendre, mais les arbres n’écoutent jamais les humains. Pour les Nomades, ce n’étaient que des chansons et tout aussi bien acceptées comme telles puisqu’aucune n’était la chanson qu’ils cherchent. Voilà pourquoi on appelle le chef de chaque bande le Chercheur. Ils passent parfois au stedding Shangtai. Peu d’humains, y viennent.