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— Pas exactement, dit Tam. Après-demain, nous enverrons des hommes à la Tranchée-de-Deven et à la Colline-au-Guet, ainsi qu’à Taren-au-Bac pour organiser une surveillance. Des cavaliers le long du Fleuve Blanc et de la Taren, des deux, et des patrouilles dans l’intervalle. On devrait commencer aujourd’hui mais seul le Maire est d’accord avec moi. Les autres ne conçoivent pas qu’on demande à qui que ce soit de passer Bel Tine à chevaucher d’un bout à l’autre des Deux Rivières.

— Mais je pensais vous avoir entendu dire qu’on n’avait pas à s’inquiéter », objecta Perrin, et Tam hocha la tête.

« J’ai dit qu’on ne le devrait pas mais non qu’on n’avait pas à le faire. J’ai vu des hommes mourir parce qu’ils étaient sûrs que ce qui ne devrait pas arriver n’arriverait pas. D’ailleurs, les combats vont mettre en branle toutes sortes de gens. La plupart essaieront simplement de trouver la sécurité, mais il y en aura qui chercheront une manière de profiter de la confusion. Nous tendrons une main secourable aux gens de la première catégorie, par contre nous devons être prêts pour chasser ceux de l’autre. »

Soudain Mat s’écria : « Pouvons-nous être enrôlés ? Moi, de toute façon, j’en ai envie. Vous savez que je monte aussi bien que quiconque au village.

— Tu as envie de passer quelques semaines à avoir froid, à t’ennuyer et à coucher à la dure ? rétorqua Tam avec un petit rire. Car vraisemblablement l’affaire se résumera à cela, du moins je l’espère. Nous sommes bien à l’écart, même pour des réfugiés. N’empêche, tu peux t’adresser à Maître al’Vere si tu es décidé. Rand, il est temps pour nous de rentrer à la ferme. »

Rand, surpris, cligna des paupières. « Je croyais que nous restions pour la Nuit de l’Hiver.

— Il y a des choses dont il faut s’occuper à la ferme et j’ai besoin que tu m’accompagnes.

— Même comme ça, ce n’est pas nécessaire de partir avant des heures. Et je désire aussi me porter volontaire pour les patrouilles.

— Nous partons maintenant », répliqua son père d’un ton qui ne souffrait pas la discussion. D’une voix plus amène, il ajouta : « Nous reviendrons demain largement à temps pour que tu parles au Maire. Et aussi pour le Festival. Je t’accorde cinq minutes, puis rejoins-moi à l’écurie.

— Vas-tu venir avec nous, Rand et moi, pour la patrouille ? demanda Mat à Perrin comme Tam s’éloignait. Je parie que rien de tel ne s’est encore jamais produit aux Deux Rivières. Écoute donc, si nous allons à la Taren, nous verrons peut-être des soldats ou on ne sait quoi. Même des Nomades.

— Je pense que j’irai, répondit lentement Perrin, si Maître Luhhan n’a pas besoin de moi, toutefois.

— La guerre est dans le Ghealdan », s’exclama Rand d’un ton sec. Avec un effort il baissa la voix. « La guerre est dans le Ghealdan et seule la Lumière sait où sont les Aes Sedai, mais il n’y a rien de tout cela ici. C’est l’homme au manteau noir qui y est, ou l’avez-vous déjà oublié ? »

Les autres échangèrent des regards embarrassés.

« Excuse-moi, Rand, marmotta Mat, mais la chance de faire autre chose que de traire les vaches de papa ne se présente pas bien souvent. » Il se redressa devant leurs airs stupéfaits. « Eh oui, je les trais, c’est vrai, et tous les jours, même.

— Le cavalier noir, leur rappela Rand. Et s’il s’attaque à quelqu’un ?

— C’est peut-être un réfugié de la guerre, suggéra Perrin d’un ton indécis.

— Où qu’il soit, ajouta Mat, la patrouille le trouvera.

— Peut-être, rétorqua Rand, mais il semble disparaître quand il en a envie. Mieux vaudrait qu’on sache qu’il faut le chercher.

— Nous préviendrons Maître al’Vere quand nous nous porterons volontaires pour les patrouilles, riposta Mat, il le communiquera au Conseil et les Conseillers avertiront la garde.

— Le Conseil ! s’exclama Perrin sceptique. On aura de la chance si le Maire ne s’esclaffe pas. Maître Luhhan et le père de Rand estiment déjà que nous nous laissons affoler tous les deux par des ombres. »

Rand soupira. « Si nous devons le faire, autant le faire tout de suite. Il ne rira pas plus fort aujourd’hui que demain.

— Peut-être devrions-nous essayer d’en chercher d’autres qui l’ont vu, suggéra Perrin avec un coup d’œil en biais à Mat. Nous interrogerons pratiquement tout le monde au village ce soir. » L’air maussade de Mat s’accentua, mais il garda néanmoins le silence. Ils comprenaient tous ce que Perrin insinuait : ils devaient dénicher des témoins plus fiables que Mat. « Il ne rira pas plus fort demain, ajouta Perrin comme Rand hésitait, et j’aimerais autant avoir quelqu’un d’autre avec nous quand on ira lui parler. La moitié du village, voilà ce qui me conviendrait. »

Rand hocha la tête avec lenteur. Il entendait déjà le rire de Maître al’Vere. Davantage de témoins ne seraient certainement pas de trop. Et si eux trois avaient vu ce type, d’autres devaient l’avoir vu également. Sûrement, même. « Demain, alors. Vous deux, trouvez qui vous pourrez ce soir et, demain, nous avertirons le Maire. Après cela… » Ils le regardèrent en silence, aucun ne souleva la question de savoir ce qui arriverait s’ils ne parvenaient pas à découvrir quelqu’un d’autre qui ait vu l’homme au manteau noir. La question se lisait nettement dans leurs yeux, pourtant, et il n’avait pas de réponse. Il poussa un profond soupir. « Mieux vaudrait que je parte, maintenant. Mon père va se demander si je suis tombé dans un trou. »

Suivi par leurs adieux, il se hâta vers la cour de l’écurie où le chariot à grandes roues reposait sur ses béquilles.

L’écurie était un bâtiment étroit et long, surmonté d’un toit de chaume pointu. Les stalles au sol couvert de paille occupaient les deux côtés de l’intérieur obscur, éclairé seulement par les portes à deux battants ouvertes à chaque extrémité. L’attelage du colporteur mâchait son avoine dans huit stalles et les Durhans massifs de Maître al’Vere, l’attelage qu’il louait quand les fermiers avaient à transporter quelque chose qui dépassaient les capacités de leurs chevaux, en remplissaient encore six, mais trois autres stalles seulement étaient occupées. Rand se dit qu’il pouvait sans peine apparier cheval et cavalier. Le grand étalon au large poitrail qui redressait impétueusement la tête devait être la monture de Lan. La jument blanche à la robe lustrée, au cou arqué, aux pas vifs aussi gracieux que ceux d’une jeune fille, en train de danser, même dans la stalle, ne pouvait appartenir qu’à Moiraine. Et le troisième cheval inconnu, un grand hongre efflanqué d’un brun terne, convenait parfaitement à Thom Merrilin.

Tam était au fond de l’écurie, menant Béla par une longe et parlant bas à Hu et à Tad. Avant que Rand ait fait deux pas dans l’écurie, son père salua d’un signe de tête les palefreniers et conduisit Béla au-dehors, prenant Rand au passage sans rien dire. Ils harnachèrent en silence la jument au poil rude. Tam lui parut tellement plongé dans ses réflexions que Rand tint sa langue. Il n’était nullement impatient de tenter de convaincre son père au sujet du cavalier au manteau noir, et encore moins le Maire. Demain serait bien assez tôt, quand Mat et compagnie en auraient trouvé d’autres qui l’avaient vu. S’ils en trouvaient.

Comme la charrette démarrait avec un soubresaut, Rand prit à l’arrière son arc et son carquois et, courant à demi pour rester à sa hauteur, boucla tant bien que mal autour de sa taille la ceinture qui soutenait le carquois. Quand ils atteignirent la dernière rangée de maisons du village, il encocha une flèche, la gardant à moitié dressée et la corde de l’arc à moitié tendue. Il n’y avait rien à voir, sauf principalement des arbres dépouillés de leur feuillage, mais un nœud se forma entre ses épaules. Le cavalier noir pouvait leur tomber dessus avant qu’aucun d’eux ne s’en aperçoive. Le temps risquait de manquer pour bander l’arc, s’il ne l’était pas déjà en partie.