— Non ! » s’exclama Loial dans un grondement vigoureux semblable à un coup de tonnerre. Tous se retournèrent pour le regarder et il cligna des paupières devant cette attention, mais il ne marqua aucune hésitation dans sa réponse. « Si nous entrons dans les Voies, nous mourrons tous… ou nous serons engloutis par l’Ombre. »
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Décisions et apparitions
L’Aes Sedai parut comprendre ce que voulait dire Loial, mais ne répliqua rien. Les yeux à terre, Loial se frottait le nez avec un gros doigt, comme s’il était confus de sa sortie. Personne n’avait envie de prendre la parole.
« Pourquoi ? finit par demander Rand. Pourquoi serait-ce nous condamner à mourir ? Que sont donc les Voies ? »
Loial jeta un coup d’œil à Moiraine. Elle se tourna pour placer une chaise devant la cheminée. Le petit chat s’étira, ses griffes crissant sur la pierre de l’âtre, et s’en vint languissamment heurter de la tête les chevilles de Moiraine. Elle le caressa d’un doigt derrière les oreilles. Le ronronnement du chat formait un étrange contrepoint à la voix unie de l’Aes Sedai. « C’est vous qui êtes qualifié pour expliquer, Loial. Les Voies sont le seul chemin du salut pour nous, le seul permettant de devancer le Ténébreux, ne serait-ce que pendant certain temps, mais c’est à vous d’en parler. »
L’Ogier ne sembla pas réconforté par cette déclaration. Il changea gauchement de position sur son siège avant de commencer. « Lors du Temps de la Folie, alors que le monde était encore en pleine destruction, la terre se soulevait et l’humanité s’éparpillait comme de la poussière emportée par le vent. Nous autres Ogiers avions aussi été dispersés, chassés du stedding, vers l’Exil et la Longue Errance et c’est alors que la Grande Nostalgie s’est gravée dans nos cœurs. » Il jeta de nouveau vers Moiraine un coup d’œil en coin. Ses longs sourcils s’abaissèrent en deux pointes. « J’essaierai d’être bref, mais ceci n’est pas une chose qui peut se raconter trop brièvement. Ce sont des autres que je dois parler, maintenant, de ces quelques Ogiers demeurés dans leur stedding pendant qu’alentour le monde était déchiré. Et des Aes Sedai » – il évitait de regarder Moiraine, à présent – « les Aes Sedai masculins qui mouraient alors même qu’ils détruisaient le monde dans leur démence. À ces Aes Sedai – ceux qui jusque-là avaient réussi à éviter la démence – le stedding offrit d’abord asile. Beaucoup acceptèrent car dans le stedding ils étaient protégés contre la souillure du Ténébreux qui tuait les gens de leur sorte. Mais ils étaient coupés de la Vraie Source. Ce n’est pas seulement qu’ils ne pouvaient plus canaliser le Pouvoir Unique ou entrer en contact avec la Source, ils ne pouvaient même plus sentir que la Source existait. À la fin, ils furent tous incapables de supporter cet isolement et, l’un après l’autre, ils quittèrent le stedding avec l’espoir qu’étant donné le temps écoulé la souillure avait disparu. Il n’en était rien.
— Il y en a à Tar Valon, dit Moiraine à mi-voix, qui prétendent que l’asile donné par les Ogiers avait prolongé la Destruction et l’avait aggravée. D’autres proclament que si on avait laissé ces hommes devenir la proie de la démence tous à la fois, plus rien du monde n’aurait subsisté. Je suis de l’Ajah Bleue, Loial ; au contraire de l’Ajah Rouge, nous sommes de ce second avis. L’asile accordé a aidé à sauver ce qui pouvait être sauvé. Continuez, je vous prie. »
Loial hocha la tête avec reconnaissance – soulagé d’une préoccupation, Rand s’en rendit compte.
« Comme je le disais, poursuivit l’Ogier, les Aes Sedai, les Sedai masculins, s’en allèrent. Mais, avant de partir, ils firent un cadeau aux Ogiers en remerciement de l’asile offert. Les Voies. Entrez par une Porte de Voie, marchez pendant une journée et vous sortirez par une autre Porte à vingt-cinq lieues de votre point de départ. Ou à cent vingt-cinq. Le temps et la distance sont étranges dans les Voies. Différents chemins, différents ponts conduisent à des endroits différents et la longueur de temps nécessaire dépend du chemin emprunté. C’est un cadeau merveilleux, rendu d’autant plus prodigieux étant donné ce qu’était l’époque, car les Voies ne font pas partie du monde que nous voyons autour de nous, ni peut-être d’aucun monde en dehors d’elles-mêmes. Quand les Ogiers bénéficiaires de ce don désiraient se rendre à un autre stedding, non seulement ils n’avaient plus à voyager à travers le monde, où les hommes se battaient comme des bêtes sauvages pour survivre, mais encore les Voies n’avaient pas subi de Destruction. Le sol entre deux steddings pouvait s’être fendu en gorges profondes ou soulevé en chaînes de montagnes, mais rien n’avait changé dans la Voie reliant ces steddings.
« Quand les derniers Aes Sedai ont quitté le stedding ils ont donné aux Anciens une clef, un talisman utilisable pour en faire naître d’autres. Elles sont vivantes, en quelque sorte, ces Voies et leurs Portes. Je ne le comprends pas ; aucun Ogier ne l’a jamais compris, et même les Aes Sedai en ont perdu le souvenir, à ce qu’on m’a dit. Avec le passage des années, l’Exil s’est achevé pour nous. Quand ces Ogiers qui avaient reçu le don des Aes Sedai ont découvert un stedding où des Ogiers étaient revenus après la Longue Errance, ils ont fait naître une Voie pour s’y rendre. Avec le travail de la pierre que nous avions appris pendant l’Exil, nous avons bâti des villes pour les hommes et planté les bosquets pour réconforter les Ogiers qui construisaient, afin qu’ils ne succombent pas à la Nostalgie. Vers ces bosquets furent suscitées des Voies. Il y avait un bosquet et une Porte à Mafal Dadaranell, mais cette cité fut rasée pendant les Guerres trolloques et il n’en est pas resté pierre sur pierre, le bosquet fut abattu à la hache et brûlé dans les feux trollocs. » Il ne laissa aucun doute concernant ce qui avait été le plus grand crime.
« Les Portes sont pratiquement impossibles à détruire, précisa Moiraine, et l’humanité ne l’est guère moins. Fal Dara a encore des habitants, même si la grande ville édifiée par les Ogiers n’est plus, et la Porte est toujours là.
— Comment les ont-ils faites ? » questionna Egwene. Son regard perplexe allait de Moiraine à Loial. « Les Aes Sedai, les hommes ? S’ils ne pouvaient pas se servir du Pouvoir Unique dans un stedding, comment ont-ils réussi à créer les Voies ? Ou ont-ils utilisé le Pouvoir ? Leur part de la Vraie Source était polluée. Est polluée. Je ne connais pas encore grand-chose concernant ce dont les Aes Sedai sont capables. Peut-être ma question est-elle bête. »
Loial expliqua : « Chaque stedding a une Porte à sa lisière, mais en dehors de ses limites. Votre question n’est pas ridicule. Vous avez trouvé le fondement de la raison pour laquelle nous n’osons emprunter les Voies. De toute ma vie, et avant moi, aucun Ogier n’a voyagé sur les Voies. Par édit des Anciens, de tous les Anciens de tous les steddings, personne n’y est autorisé, ni humain ni Ogier.
« Les Voies ont été créées par des hommes utilisant un Pouvoir contaminé par le Ténébreux. Voilà environ mille ans, pendant ce que vous les humains appelez la Guerre des Cent Ans, les Voies ont commencé à changer. Si lentement au début que personne ne s’en est vraiment aperçu, elles se sont assombries et imprégnées d’humidité froide. Puis l’obscurité est tombée sur les ponts. Certains y sont allés et on ne les a plus jamais revus. Les voyageurs disaient avoir l’impression qu’on les épiait dans le noir. Le nombre de disparus a augmenté et, de ceux qui étaient ressortis, quelques-uns étaient devenus fous, délirant à propos du Machin Shin, le Vent Noir. Les Aes Sedai Guérisseuses parvinrent à en soigner mais, même avec l’aide des Aes Sedai, ils ne furent plus jamais les mêmes. Et ils ne se rappelèrent jamais rien de ce qui s’était passé. Pourtant, c’était comme si l’obscurité s’était infiltrée dans leurs os. Ils ne riaient plus jamais, et ils redoutaient le bruit du vent. »