Et Egwene. À un moment donné, Rand la tira à part, près de la cheminée où ceux qui s’occupaient des préparatifs ne pouvaient les entendre. « Egwene, je… » Les yeux de la jeune fille, pareils à des grands étangs noirs qui l’attiraient en eux, le firent s’arrêter pour avaler sa salive. « C’est moi que le Ténébreux pourchasse, Egwene. Moi, Mat et Perrin. Je me moque de ce que dit Moiraine Sedai. Au matin, Nynaeve et toi pouvez partir pour chez nous ou pour Tar Valon, ou n’importe où vous avez envie d’aller, et personne ne vous en empêchera. Ni les Trollocs ni les Évanescents, ni qui que ce soit. Aussi longtemps que vous ne serez pas avec nous. Rentre à la maison, Egwene. Ou va à Tar Valon. Mais pars. »
Il s’attendait à ce qu’elle lui dise qu’elle avait autant que lui le droit d’aller où elle voulait, qu’il n’était nullement habilité à lui dicter sa conduite. À sa surprise, elle sourit et lui caressa la joue.
« Merci, Rand », dit-elle à mi-voix. Il cligna des paupières, referma la bouche tandis qu’elle poursuivait : « Tu sais pourtant que cela m’est impossible. Moiraine Sedai nous a raconté ce que Min avait vu à Baerlon. Tu aurais dû me dire qui était Min. J’avais cru… Bref, Min dit que j’ai aussi un rôle à jouer là-dedans. Comme Nynaeve, Peut-être que je ne suis pas ta’veren » – elle trébucha sur mot – « mais le Dessin m’envoie aussi vers l’Œil du Monde, à ce qu’il semble. Ce qui te mobilise me mobilise aussi.
— Mais, Egwene…
— Qui est Élayne ? »
Pendant une seconde, il la regarda avec surprise, puis dit la vérité pure et simple. « C’est la Fille-Héritière du trône d’Andor. »
Les yeux d’Egwene parurent prendre feu. « Si tu ne peux pas être sérieux plus d’une minute à la fois, Rand al’Thor, je ne veux plus t’adresser la parole. »
Incrédule, il suivit des yeux son dos raide comme elle retournait à la table où elle s’appuya sur ses coudes à côté de Moiraine pour écouter ce que disait le Lige. J’ai bien besoin de demander conseil à Perrin, pensa-t-il. Il sait comment s’y prendre avec les filles.
Maître Gill entra à plusieurs reprises, d’abord pour allumer les lampes, puis pour apporter à dîner de ses propres mains et plus tard pour signaler ce qui se passait au-dehors. Des Blancs Manteaux surveillaient l’auberge depuis chaque bout de la rue. Il y avait eu une bagarre à la porte de la Cité Intérieure, et les Gardes de la Reine avaient arrêté des cocardes blanches aussi bien que des rouges. Quelqu’un avait tenté de griffonner le Croc du Dragon sur la porte de l’auberge et avait été expédié ailleurs par la botte de Lamgwin.
Si l’aubergiste s’étonna que Loial soit avec eux, il n’en témoigna rien. Il répondit aux quelques questions que Moiraine lui posa sans chercher à découvrir ce qu’ils projetaient et chaque fois qu’il venait il frappait et attendait que Lan lui ouvre la porte, tout comme si ce n’était pas son auberge et sa bibliothèque. Lors de sa dernière visite, Moiraine lui donna la feuille de parchemin couverte de l’écriture élégante de Nynaeve.
« Ce ne sera pas facile à cette heure tardive, dit-il avec un hochement de tête en lisant attentivement la liste, mais je m’arrangerai. »
Moiraine lui tendit en plus un petit sac en peau de chamois qui cliqueta quand elle le lui tendit en le tenant par les cordons. « Bien. Et faites-nous réveiller avant l’aube. C’est le moment où les guetteurs seront le moins vigilants.
— Nous les laisserons surveiller une boîte vide, Aes Sedai. » Maître Gill eut un grand sourire.
Rand bâillait quand il sortit de la pièce d’un pas traînant avec les autres, en quête d’un bain et d’un lit. Tandis qu’il se lavait avec un carré d’étoffe rude dans une main et un gros pain de savon jaune dans l’autre, son regard dériva vers le tabouret à côté du baquet de Mat. Le poignard de Shadar Logoth pointait le bout de son fourreau doré sous le bord de la cape soigneusement pliée de Mat. Lan y jetait, lui aussi, un coup d’œil de temps en temps. Rand se demanda si l’avoir dans les parages était vraiment aussi anodin que l’affirmait Moiraine.
« Tu penses que papa croira ça ? » Mat rit en se frottant avec une brosse à long manche. « Moi, sauver le monde ? Mes sœurs ne vont pas savoir s’il faut rire ou pleurer. »
On aurait dit le Mat de naguère. Rand souhaita qu’il puisse oublier le poignard.
Il faisait noir comme dans un four quand Mat et lui montèrent finalement dans leur chambre sous les combles ; des nuages voilaient les étoiles. Pour la première fois depuis bien longtemps, Mat se déshabilla avant de se mettre au lit, mais il fourra aussi d’un air détaché le poignard sous son oreiller. Rand souffla la chandelle et s’inséra dans son propre lit. Il sentait le mal venir de l’autre lit, non pas de Mat mais de dessous cet oreiller. Il se tracassait encore à ce sujet quand le sommeil le prit.
Dès le début, il comprit que c’était un rêve, un de ces rêves qui ne sont pas entièrement des songes. Il était debout devant la porte de bois, les yeux fixés sur sa surface sombre, gerçurée et hérissée d’échardes. L’air était froid et humide, épaissi par un relent de pourriture. Au loin, de l’eau dégouttait, son clapotis éveillant de sourds échos le long de corridors de pierre.
Nie ce pouvoir. Renie-le et son pouvoir disparaît.
Il ferma les yeux et se concentra sur La Bénédiction de la Reine, sur son lit, sur lui-même endormi dans son lit. Quand il ouvrit les yeux, la porte était toujours là. Les éclaboussures retentissantes s’accordaient à ses battements de cœur, comme si son pouls marquait le temps pour elles. Il chercha à évoquer la flamme et le vide, comme le lui avait enseigné Tam, et trouva le calme intérieur, mais rien en dehors de lui ne changea. Avec lenteur, il ouvrit la porte et entra.
Tout était comme il s’en souvenait dans la pièce qui semblait creusée par le feu dans le roc vivant. De hautes baies cintrées ouvraient sur un balcon sans garde-corps, et au-delà les couches de nuages défilaient comme un fleuve en crue. Les lampes de métal noir, leur clarté trop vive pour que l’œil la soutienne, luisaient, noires et pourtant en quelque sorte aussi brillantes que de l’argent. Le feu rugissait sans donner de chaleur dans l’âtre effrayant, où chaque dalle évoquait toujours vaguement une tête de supplicié.
Tout était pareil, à part une chose pourtant. Sur le dessus ciré de la table se dressaient trois petites figurines, des ébauches grossières, sans visage, comme si le sculpteur avait modelé précipitamment son argile. À côté de l’une d’elles se tenait un loup, la netteté de ses détails mise en relief par la rusticité de la silhouette humaine, et une autre serrait dans sa main un minuscule poignard, un point rouge sur le manche scintillant dans la lumière. La dernière tenait une épée. Les cheveux hérissés sur la nuque, il s’approcha suffisamment pour distinguer le héron ciselé avec minutie sur cette lame miniature.
Sa tête se redressa brusquement sous le coup de la panique et il se retrouva plongeant les yeux dans l’unique miroir. Son reflet était encore flou, mais plus aussi confus qu’avant. Il distinguait presque ses propres traits. S’il imaginait qu’il plissait les paupières, il pouvait presque dire qui c’était.
« Tu t’es dérobé à moi trop longtemps. »
Il se détourna de la table dans une rapide volte-face, son souffle lui déchirant la gorge. La seconde précédente, il était seul, maintenant Ba’alzamon se trouvait devant les fenêtres. Quand il parla, des cavernes de flammes remplacèrent ses yeux et sa bouche.