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Ce fut un soulagement quand un changement survint effectivement, même si ce n’était qu’une haute dalle de pierre, dressée, qui surgit de l’ombre devant eux, la large ligne blanche s’arrêtant à sa base. De sinueuses courbes de métal s’incrustaient sur la large surface, des lignes gracieuses qui évoquaient pour Rand des lianes et des feuilles. Les pustules décolorées piquetaient aussi bien la pierre que le métal.

« L’Indicateur », annonça Loial qui se pencha de côté sur sa selle pour déchiffrer, sourcils froncés, les incrustations cursives en métal.

« L’écriture des Ogiers, commenta Moiraine, mais si abîmée que je peux tout juste deviner ce qu’elle dit.

— J’y parviens difficilement moi aussi, répliqua Loial, mais assez pour comprendre que nous allons par ici. » Il détourna son cheval de l’Indicateur.

Leur lumière éclairait à sa lisière d’autres ouvrages de pierre, ce qui semblait être des ponts aux parois de pierre projetant leur arche dans l’obscurité, et des rampes en pente douce sans garde-fou d’aucune sorte, qui montaient et descendaient. Entre les ponts et les rampes, toutefois, courait une balustrade à hauteur de poitrine, comme si tomber était dangereux en tout cas là. Cette balustrade était faite de pierre blanche unie, en courbes et cercles simples assemblés en dessins complexes. L’ensemble avait quelque chose de presque familier pour Rand, mais il se dit que ce devait être un tour de son imagination en quête de n’importe quoi de connu là où tout était étranger.

Au pied d’un des ponts, Loial s’arrêta pour lire l’unique ligne sur la colonne étroite plantée là. Hochant la tête, il monta sur le pont « C’est le premier pont de notre itinéraire », lança-t-il par-dessus son épaule.

Rand se demanda ce qui soutenait ce pont. Les sabots des chevaux crissaient par terre, comme si des fragments de pierre s’écaillaient à chaque pas. Tout ce qu’il parvenait à voir était couvert de trous peu profonds, certains minuscules comme des coups d’épingle, d’autres des cratères plats à l’orle rugueux franchissables d’une enjambée, comme s’il avait plu de l’acide ou que la pierre pourrissait. Le garde-fou avait des fissures et des trous, lui aussi. Par places, il avait totalement disparu sur une surface aussi grande qu’un empan. Pour autant qu’il le sache, ce pont pouvait être en pierre vive jusqu’au centre même de la terre, mais ce qu’il voyait lui faisait espérer que ce pont tiendrait bon assez longtemps pour qu’ils en atteignent l’extrémité. Où qu’elle soit.

Le pont aboutit, finalement, dans un endroit dont l’aspect ne différait pas de son point de départ. Rand ne voyait que ce que leur petite nappe de lumière éclairait, mais il avait l’impression que c’était un large espace, comme le sommet plat d’une colline, avec des ponts et des rampes qui en partaient tout autour. Une île, Loial l’appela. Il y avait un autre Indicateur couvert d’écriture cursive – Rand le situa au centre de l’île, sans avoir le moyen de vérifier s’il avait raison ou non. Loial lut, puis les emmena sur une des rampes qui s’élevait en spirale.

Après une montée interminable, avec des tournants continuels, la rampe s’arrêta sur une autre île exactement semblable à celle d’où elle était partie. Rand essaya d’imaginer le tracé de la rampe et renonça. Cette île ne peut pas se trouver juste au-dessus de l’autre. C’est IMPOSSIBLE.

Loial consulta encore une autre dalle couverte d’écriture ogière, trouva une autre colonne de signalisation, les emmena sur un autre Pont. Rand n’avait plus aucune idée de la direction dans laquelle ils voyageaient.

À la clarté de leurs lumières assemblées au sein de l’obscurité, un pont paraissait identique à l’autre, à part que certains avaient des brèches dans leurs garde-fous et d’autres pas. Seul le degré de dommages subis par les Indicateurs différenciait les îles. Rand perdit le compte du temps ; il n’était même plus sûr du nombre de ponts qu’ils avaient franchis ou de rampes qu’ils avaient suivies. Toutefois, le Lige devait avoir une horloge dans la tête. Juste au moment où Rand éprouvait une première sensation de faim, Lan annonça à mi-voix qu’il était midi et mit pied à terre pour distribuer du pain, du fromage et de la viande séchée que transportait le cheval de bât. C’était Perrin qui conduisait l’animal à ce moment-là. Ils se trouvaient sur une île et Loial s’affairait à déchiffrer les directives sur l’Indicateur.

Mat s’apprêtait à descendre de selle, mais Moiraine dit : « Le temps est trop précieux dans les Voies pour le perdre. En ce qui nous concerne, beaucoup trop précieux. Nous nous arrêterons quand il sera le moment de dormir. » Lan était déjà remonté sur Mandarb.

L’appétit de Rand s’évanouit à la pensée de dormir dans les Voies. La nuit y régnait perpétuellement, mais ce n’était pas le genre de nuit propice au sommeil. Cependant, il mangea tout en continuant sa route à cheval, comme les autres. Ce n’était pas une entreprise commode de jongler avec ses aliments, la perche à lanterne et ses rênes mais, en dépit du manque d’appétit qu’il se supposait, il lécha sur ses mains les dernières miettes de pain et de fromage, et songea avec gourmandise qu’il aimerait bien en avoir encore. Il commença même à penser que les Voies n’étaient pas si mal que ça, pas autant que le disait Loial, tant s’en faut. On y avait la même impression d’étouffer ressentie dans l’heure qui précède un orage, mais rien ne changeait. Rien n’arrivait. Les Voies étaient presque lassantes.

Puis le silence fut rompu par un grognement de surprise échappé à Loial. Rand se dressa sur ses étriers pour regarder au-delà de l’Ogier et ravala sa salive au spectacle qu’il aperçut. Ils étaient au milieu d’un pont et, à quelques pas seulement devant Loial, le pont déchiqueté s’interrompait au-dessus d’un abîme.

45

Ce qui suit dans l’Ombre

La lumière de leurs lanternes portait juste assez loin pour éclairer l’autre côté, qui jaillit de l’ombre comme la dent brisée d’un géant. Le cheval de Loial frappa nerveusement un sabot et une pierre détachée tomba dans le noir absolu au-dessous. S’il y eut un bruit quand elle atteignit le fond, Rand ne l’entendit pas.

Il fit approcher le Rouge plus près de l’abîme. Aussi loin qu’il pouvait tendre sa lanterne au bout de sa perche, il n’y avait rien. Noir dessous comme noir au-dessus, coupant net la clarté. Si un fond existait, il se trouvait peut-être à mille pieds de là. Ou il n’y en avait pas. Par contre, en face, il pouvait voir ce que le pont avait pour se soutenir. Rien. Moins d’un empan d’épaisseur et absolument rien au-dessous.

Brusquement, la pierre sous ses pieds lui sembla aussi mince qu’une feuille de papier, et l’à-pic sans bornes l’attira. Pris de vertige, il obligea le bai à reculer loin de l’abîme aussi précautionneusement qu’il avait avancé jusqu’à son bord.

« Est-ce à cela que vous nous avez conduits, Aes Sedai ? dit Nynaeve. Tout ce trajet pour découvrir que nous n’avons finalement plus qu’à revenir à Caemlyn ?

— Nous ne sommes pas obligés de retourner sur nos pas, répliqua Moiraine. Pas jusqu’à Caemlyn. Dans les Voies, de nombreux chemins mènent n’importe où. Nous avons besoin seulement de repartir jusqu’à ce que Loial découvre un autre itinéraire qui mènera à Fal Dara. Loial ? Loial ! »