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Lan rejeta en arrière son capuchon et, en dépit du froid, fit signe aux autres de l’imiter. Moiraine avait déjà rabaissé le sien. « C’est la loi dans le Shienar, expliqua le Lige. Dans toutes les Marches. Personne n’est autorisé à dissimuler son visage à l’intérieur de l’enceinte d’une ville.

— Sont-ils donc tous si beaux à voir ? dit Mat, moqueur.

— Un Demi-Homme ne passe pas inaperçu si sa face exposée », répliqua le Lige avec indifférence.

Le sourire de Rand s’effaça. Mat rabattit précipitamment son capuchon.

La porte de la ville était ouverte à deux battants, ses hauts vantaux couverts de fer sombre, mais une douzaine d’hommes en armure montaient la garde, revêtus de surcots jaune d’or marqués du Faucon Noir. La poignée de longues épées suspendues dans leur dos apparaissait par-dessus leur épaule, et des sabres, des masses d’armes ou des haches étaient accrochés à toutes les tailles. Leurs chevaux étaient attachés à proximité, prenant un aspect fantastique à cause des bardes d’acier couvrant leurs poitrines, leurs cous et leurs têtes, des lances appuyées sur l’étrier, tous prêts à être enfourchés dans la seconde. Les gardes n’esquissèrent aucun mouvement pour arrêter Lan, Moiraine et les autres. Oh, non, ils saluèrent de la main et poussèrent de joyeuses acclamations.

Quand ils passèrent, l’un d’eux cria : « Dai Shan ! » en agitant au-dessus de sa tête ses poings enfermés dans des gantelets d’acier. « Dai Shan ! »

Un certain nombre d’autres crièrent : « Gloire aux Bâtisseurs ! » et « Kiserai ti Wansho ! » Loial parut surpris, puis un sourire lui fendit la bouche jusqu’aux oreilles et il salua les gardes de la main.

Un homme courut pendant un bout de chemin à côté du cheval de Lan, nullement gêné par son armure. « La Grue d’Or va-t-elle voler de nouveau, Dai Shan ?

— Paix, Ragan », se contenta de dire le Lige, et l’homme se laissa distancer. Le Lige rendit leur salut aux gardes, mais son visage avait soudain pris une expression encore plus sombre.

Tandis qu’ils s’engageaient dans des rues pavées bondées de gens et de chariots, Rand fronça les sourcils avec inquiétude. Fal Dara craquait par toutes les coutures tant il y avait de monde, mais ce n’était ni les foules ardentes de Caemlyn, qui se réjouissaient de la grandeur de la cité même en se bagarrant, ni les multitudes grouillantes de Baerlon. Au coude à coude, ces gens-là regardaient défiler leur petite troupe avec des yeux morts et des visages dépourvus d’émotion. Charrettes et chariots bloquaient toutes les ruelles et la moitié des rues, chargés haut d’un fatras d’objets d’ameublement et de coffres sculptés tellement bourrés que des vêtements s’en échappaient. Sur le dessus étaient assis les enfants. Les adultes gardaient les jeunes à portée de vue et ne les laissaient pas s’écarter même pour jouer. Les enfants étaient encore plus silencieux que leurs aînés, leurs yeux plus écarquillés, plus hallucinés dans leur expression figée. Les coins et recoins entre les chariots étaient bourrés de bétail au pelage épais et de porcs à taches noires dans des enclos de fortune. Les caisses de poules, d’oies et de canards compensaient par à-coups le silence des humains. Il comprenait maintenant où tous les fermiers s’en étaient allés.

Lan ouvrait la marche en direction de la forteresse au centre de la ville, une masse de pierre trapue au sommet de la plus haute colline. Une douve asséchée, large et profonde, au fond hérissé d’une forêt de piques d’acier pointues tranchantes comme des rasoirs et de la taille d’un homme, entourait la citadelle dont les murs étaient couronnés d’échauguettes. Une place forte pour une ultime défense, si le reste de la ville tombait. Du haut de l’une des bretèches de la porte, un homme en armure cria : « Bienvenue, Dai Shan. » Un autre lança vers l’intérieur de la forteresse : « La Grue Dorée ! La Grue Dorée ! »

Les sabots de leurs montures tambourinèrent sur les épais madriers du pont-levis abaissé quand ils traversèrent la douve et pénétrèrent sous les pointes aiguës de la grosse herse. Une fois la porte franchie, Lan sauta à bas de sa selle et prit Mandarb pour le mener par la bride, en faisant signe aux autres de mettre pied à terre.

La première cour était un énorme carré pavé de gros blocs de pierre et entouré de tours et de remparts aussi redoutables que ce qui se trouvait en dehors de cette enceinte. Quelque vaste qu’elle était, la cour paraissait aussi encombrée que les rues et en proie à autant d’effervescence, bien qu’un certain ordre y régnât. Il y avait partout des hommes en armure et des chevaux caparaçonnés d’acier. Autour de la cour, dans une demi-douzaine de forges, des marteaux résonnaient et de gros soufflets, chacun manœuvré par deux hommes en tablier de cuir, faisaient rugir les feux des forges. Un flot continu de gamins s’en allait en courant porter des fers à cheval neufs aux maréchaux-ferrants. Des artisans spécialisés étaient assis en train de confectionner des flèches et, chaque fois qu’un panier était rempli, il était enlevé prestement et remplacé par un panier vide.

Des palefreniers en livrée or et noir survinrent en courant, souriants et empressés. Rand détacha vivement ses possessions fixées derrière sa selle et donna le bai à l’un des garçons d’écurie, tandis qu’un homme revêtu de cuir et d’une cotte de mailles à plates s’inclinait cérémonieusement. Il portait une cape jaune vif bordée de rouge par-dessus son armure, avec le Faucon Noir en insigne sur la poitrine, et un tabard jaune orné d’un hibou gris. Il ne portait pas de casque et était nu-tête, littéralement car sa chevelure avait été rasée à l’exception d’une mèche ramenée en chignon sur le sommet du crâne et attachée par un lien de cuir. « Cela fait longtemps, Moiraine Sedai. C’est bon de vous voir, Dai Shan. Très bon. » Il s’inclina de nouveau devant Loial et murmura : « Gloire aux Bâtisseurs. Kiserai ti Wansho.

— Je suis indigne et l’œuvre de minime importance, répliqua selon les formes Loial. Tsingu ma choha.

— Vous nous honorez, Bâtisseur, reprit l’autre. Kiserai ti Wansho. » Il se retourna vers Lan. « Le Seigneur Agelmar a été averti, Dai Shan, dès qu’on vous a vus arriver. Il vous attend. Par ici, je vous prie. »

Tandis qu’ils le suivaient à l’intérieur de la forteresse, par des corridors pleins de courants d’air, dont les parois de pierre étaient recouvertes de tapisseries aux coloris éclatants et de longs écrans de soie représentant des scènes de chasse et des batailles, il poursuivit : « Je suis heureux que l’appel vous soit parvenu, Dai Shan. Allez-vous de nouveau brandir l’étendard de la Grue Dorée ? » Les salles étaient nues à part les tentures, et même celles-ci utilisaient le minimum de personnages avec le minimum de lignes nécessaires pour leur donner un sens, bien qu’en couleurs vives.

« La situation est-elle vraiment aussi mauvaise qu’elle le paraît, Ingtar ? » questionna Lan à mi-voix. Rand se demanda si ses propres oreilles frémissaient comme celles de Loial.