« Lan… non ! Dai Shan, car vous êtes bien un Seigneur de Guerre honoré du diadème de la Malkieri, quoi que vous en disiez. Dai Shan, la bannière de la Grue Dorée à l’avant-garde donnerait du cœur à des hommes qui savent qu’en chevauchant vers le nord ce sera vers la mort. Le mot se répandrait avec la rapidité de l’éclair et, même si leurs rois leur ont dit de demeurer où elles sont, des lances viendront de l’Arafel et du Kandor et même de la Saldaea. Elles n’arriveront pas à temps pour nous seconder dans la Brèche, mais elles auront une chance de sauver le Shienar. »
Lan contempla son vin. Son visage ne changea pas, mais du vin déborda sur ses doigts ; la coupe d’argent s’écrasa dans sa main. Un serviteur prit la coupe broyée et essuya avec une serviette la main du Lige ; un deuxième serviteur mit dans cette main une coupe pleine pendant que l’autre était prestement emportée. Lan ne parut pas s’en apercevoir. « Je ne peux pas ! » murmura-t-il d’une voix étranglée. Quand il leva la tête, ses yeux bleus brûlaient d’une lueur farouche, mais sa voix était de nouveau calme, flegmatique. « Je suis un Lige, Agelmar. » Son regard aigu passa de Rand, Mat et Perrin à Moiraine. « Dès l’aube, je me rends dans la Grande Dévastation. »
Agelmar poussa un profond soupir. « Moiraine Sedai, ne viendrez-vous, au moins ? Une Aes Sedai pourrait changer complètement la situation.
— Je ne peux pas, Seigneur Agelmar. » Moiraine paraissait ébranlée. « Il y a en vérité une bataille à livrer, et ce n’est pas par hasard que les Trollocs se rassemblent au-dessus du Shienar, mais notre bataille, la vraie bataille avec le Ténébreux, prendra place dans la Grande Dévastation, à l’Œil du Monde. Vous devez mener votre propre guerre et nous la nôtre.
— Ne me dites pas qu’il est libre ! » Pour ferme comme le roc qu’était son caractère, Agelmar eut l’air bouleversé et Moiraine secoua très vite la tête.
« Pas encore. Si nous gagnons à l’Œil du Monde, peut-être ne le sera-t-il plus jamais.
— Réussirez-vous seulement à trouver l’Œil du Monde, Aes Sedai ? Si contenir le Ténébreux en dépend, nous pourrions aussi bien être morts. Nombreux sont ceux qui ont essayé et échoué.
— Je le trouverai, Seigneur Agelmar. L’espoir n’est pas encore perdu. »
Agelmar la dévisagea, puis dévisagea les autres. Il sembla déconcerté par Nynaeve et Egwene ; leurs tenues de paysannes contrastaient nettement avec la robe de soie de Moiraine, bien que toutes éprouvées par le voyage. « Ce sont aussi des Aes Sedai ? » questionna-t-il d’un ton dubitatif. Comme Moiraine secouait négativement la tête, il parut encore plus perplexe. Son regard parcourut les jeunes gens du Champ d’Emond, se posant sur Rand, effleurant l’épée enveloppée de rouge suspendue à sa taille. « Une étrange garde que vous emmenez avec vous, Aes Sedai. Un seul guerrier. » Il jeta un coup d’œil à Perrin et à la hache passée dans sa ceinture. « Peut-être deux. Mais l’un et l’autre guère plus que des adolescents. Laissez-moi vous faire accompagner par des hommes. Cent lances de plus ou de moins ne changeront rien à ce qui se passera dans la Brèche, mais vous avez besoin de plus qu’un Lige et trois jeunes gens. Et deux jeunes femmes ne serviront à rien, à moins que ce ne soit des Aielles déguisées. La Grande Dévastation est pire que jamais, cette année. Elle… s’agite.
— Cent lances, ce serait trop, commenta Lan, et un millier pas assez. Plus important sera le groupe que nous emmenons dans la Dévastation, plus le risque d’attirer l’attention sera grand. Nous devons atteindre l’Œil sans lutte, si possible. Vous savez que l’issue est pratiquement prévisible quand les Trollocs imposent le combat à l’intérieur de la Grande Dévastation. »
Agelmar acquiesça d’un air sombre, mais refusa d’abandonner partie. « Un nombre plus restreint, alors. Même dix hommes vaillants vous donneront plus de chances d’escorter Moiraine Sedai et les deux autres jeunes femmes jusqu’à l’Homme Vert que seulement ces jeunes garçons. »
Rand se rendit compte brusquement que le Seigneur de Fal Dara tenait pour acquis que c’était Nynaeve et Egwene qui combattraient avec Moiraine contre le Ténébreux. Réaction naturelle. Cette sorte de lutte impliquait l’usage du Pouvoir Unique, et cela voulait dire qu’il serait pratiqué par des femmes. Cette sorte de lutte implique l’usage du Pouvoir Unique. Il fourra ses pouces sous son ceinturon et en serra vigoureusement la boucle pour empêcher ses mains de trembler.
« Pas d’hommes », répliqua Moiraine. Agelmar rouvrit la bouche elle continua avant qu’il ait eu le temps de prononcer un mot : « C’est la nature de l’Œil, et la nature de l’Homme Vert. Combien de gens de Fal Dara ont découvert l’Homme Vert et l’Œil ?
— Découvert ? » Agelmar haussa les épaules. « Depuis la Guerre des Cent Ans, on les compte sur les doigts d’une main. Pas plus d’un en cinq ans, en incluant l’ensemble des Marches.
— Personne ne trouve l’Œil du Monde, reprit Moiraine, à moins que l’Homme Vert ne le veuille. La nécessité est la clef, et l’intention. Je sais où aller – je m’y suis déjà rendue. » De surprise, la tête de Rand pivota vivement ; la sienne ne fut pas la seule parmi les gens du Champ d’Emond, mais l’Aes Sedai ne parut pas le remarquer. « Mais qu’un des nôtres soit en quête de gloire, cherche à ajouter son nom à ces quatre autres et nous risquons de ne jamais le rencontrer même si je nous conduis droit à l’emplacement dont je me souviens.
— Vous avez vu l’Homme Vert, Moiraine Sedai ? » Le Seigneur de Fal Dara était visiblement impressionné mais se rembrunit aussitôt. « Seulement, si vous l’avez déjà rencontré une fois…
— La nécessité est la clef, répéta Moiraine à mi-voix, et nulle nécessité ne surpasse la mienne. La nôtre. Et j’ai avec moi un atout que ne possèdent pas ces autres chercheurs. »
Ses yeux se détachèrent à peine du visage d’Agelmar, mais Rand eut la certitude qu’ils s’étaient posés sur Loial, juste une seconde avant que l’Aes Sedai les ramène vers le Seigneur de Fal Dara. Rand croisa le regard de l’Ogier, et Loial haussa les épaules.
« Ta’veren », dit l’Ogier tout bas.
Agelmar renonça. « Qu’il en soit comme vous voulez, Aes Sedai. Par la Paix, si la véritable bataille doit se livrer à l’Œil du Monde, je suis tenté d’emmener l’étendard du Faucon Noir derrière vous au lieu d’aller à la Brèche. Je pourrais vous ouvrir la voie…
— Ce serait désastreux, Seigneur Agelmar. Autant à la Brèche de Tarwin qu’à l’Œil du Monde. Vous avez votre bataille, nous la nôtre.
— Par la Paix ! Comme vous voudrez, Aes Sedai. » Étant parvenu à une décision, quoique détestable à ses yeux, le Seigneur de Fal Dara, le Seigneur au crâne rasé, parut ne plus y penser. Il les invita à passer à table avec lui, tout en maintenant la conversation sur les faucons, les chevaux et les chiens, sans jamais une mention de Trollocs, de la Brèche de Tarwin ou de l’Œil du Monde.
La salle où ils mangèrent était aussi dépouillée et simple que le bureau du Seigneur Agelmar, avec pas grand-chose de plus comme mobilier que la table et les sièges, et ils étaient sévères de ligne comme de forme. Beaux mais sévères. Une grande cheminée chauffait la pièce, mais pas suffisamment pour que quelqu’un appelé précipitamment au-dehors soit suffoqué par le froid extérieur. Des serviteurs en livrée apportèrent potage, pain et fromage, et la conversation roula sur les livres et la musique jusqu’à ce que le Seigneur Agelmar s’aperçoive que les natifs du Champ d’Emond ne disaient rien. En hôte attentif, il posa avec amabilité des questions pertinentes destinées à les sortir de leur mutisme.