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Rand se retrouva bientôt rivalisant pour parler du Champ d’Emond et des Deux Rivières. Cela lui fut une épreuve de ne pas en dire trop. Il espéra que les autres surveillaient leur langue, Mat surtout. Seule Nynaeve se retint, mangeant et buvant en silence.

« Il y a un chant aux Deux Rivières, déclara Mat. Qui s’appelle De Retour de la Brèche de Tarwin. » Il acheva d’un ton hésitant comme s’il se rendait compte qu’il introduisait un sujet qu’ils avaient évité, mais Agelmar coupa court avec aisance.

« Pas très étonnant. Rares sont les pays qui n’ont pas envoyé de troupes au fil des années pour repousser la Grande Dévastation. »

Rand regarda Mat et Perrin. Mat forma silencieusement le mot Manetheren.

Agelmar s’adressa tout bas à un des serviteurs et, pendant que d’autres débarrassaient la table, celui-ci s’éclipsa puis revint avec une boîte en fer et des pipes en terre pour Lan, Loial et le Seigneur Agelmar.

« Du tabac des Deux Rivières, dit le Seigneur de Fal Dara tandis qu’ils bourraient leurs pipes. Difficile à se procurer ici, mais qui en vaut le prix. »

Pendant que Loial et les deux aînés tiraient des bouffées avec satisfaction, Agelmar jeta un coup d’œil à l’Ogier. « Vous semblez chagriné, Bâtisseur. Pas assailli par la Nostalgie, j’espère. Depuis combien de temps avez-vous quitté le stedding ?

— Ce n’est pas la Nostalgie ; je ne suis pas parti depuis tellement longtemps. » Loial haussa les épaules et le panache bleu-gris montant de sa pipe décrivit une spirale au-dessus de la table, accompagnant le mouvement de son bras. « Je m’attendais… j’avais espéré… que le bosquet serait encore là. Un vestige de Mafal Dadaranell, tout au moins.

— Kiserai ti Wansho, murmura Agelmar. Les Guerres trolloques n’ont laissé que des souvenirs, Loial fils d’Arent, et des gens pour édifier sur eux. Ils ne pouvaient pas reproduire l’œuvre des Bâtisseurs, pas plus que moi. Ces courbes et dessins complexes que votre peuple a créés dépassent les capacités des yeux et des mains des humains pour les refaire. Peut-être que nous avons souhaité éviter une pauvre imitation qui n’aurait été pour nous qu’un rappel omniprésent de ce que nous avions perdu. Il y a une beauté différente dans la simplicité, dans une seule ligne placée juste où elle doit l’être, une seule fleur parmi les cailloux. La rudesse de la pierre rend la fleur encore plus précieuse. Nous nous efforçons de ne pas trop nous appesantir sur ce qui n’est plus. Il en résulterait une tension qui brise le cœur le plus solide.

— Le pétale de rose flotte sur l’eau, récita à mi-voix Lan. Le martin-pêcheur file comme un éclair au-dessus de l’étang. La vie et la beauté tournoient au sein de la mort.

— Oui, dit Agelmar. Oui. Celui-là a toujours symbolisé la totalité pour moi aussi. » Les deux hommes se saluèrent d’une inclination de tête.

De la poésie venant de Lan Cet homme était comme un oignon ; chaque fois que Rand pensait connaître quelque chose sur le Lige, il découvrait autre chose par-dessous.

Loial acquiesça d’un mouvement lent. « Peut-être que je m’attache trop à ce qui n’est plus. Et pourtant les bosquets étaient magnifiques. » Néanmoins, il considérait la salle austère comme s’il la voyait avec des yeux neufs et découvrait soudain des choses valant la peine d’être regardées.

Ingtar apparut et s’inclina devant le Seigneur Agelmar. « Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous vouliez être mis au courant de tout ce qui sortirait de l’ordinaire, si minime que ce soit.

— Oui, de quoi s’agit-il ?

— De peu de chose, Seigneur. Un étranger a tenté de pénétrer dans la ville. Pas originaire du Shienar. D’après son accent, un Lugardien. Par moments, du moins. Quand les gardes de la Porte Sud ont voulu l’interpeller, il s’est enfui. On l’a vu entrer dans la forêt mais, peu de temps après, il a été découvert en train d’escalader la muraille d’enceinte.

— Peu de chose ! » Agelmar se leva, son siège raclant le sol. « Par la Paix ! Le guetteur de la tour est si négligent qu’un homme peut arriver jusqu’aux remparts et vous appelez cela peu de chose !

— C’est un fou, Seigneur. » Une crainte révérencielle vibrait dans la voix d’Ingtar. « La Lumière protège les malades de l’esprit. Peut-être la Lumière a-t-elle masqué les yeux du guetteur pour lui permettre d’atteindre la muraille. Un pauvre fou ne peut sûrement pas causer grand mal.

— A-t-il déjà été conduit à la citadelle ? Bien. Amenez-le-moi ici. Tout de suite. » Ingtar s’inclina et sortit, et Agelmar se tourna vers Moiraine. « Pardonnez-moi, Aes Sedai, mais il faut que j’examine cette affaire. Possible que ce ne soit qu’un pauvre diable dont l’esprit est aveuglé par la Lumière, mais… Il y a deux jours, on a surpris en pleine nuit cinq de nos propres concitoyens qui essayaient de scier les charnières d’une porte piétonne. Basse mais suffisante pour laisser entrer des Trollocs. » Il esquissa une grimace. « Des Amis du Ténébreux, je suppose, bien que je déteste le penser d’un natif du Shienar. Ils ont été mis en pièces par la population avant que les gardes aient eu le temps de les prendre en charge, alors je ne saurai jamais. Si des Shienariens peuvent être des Amis du Ténébreux, je dois me méfier tout particulièrement des étrangers par les temps qui courent. Si vous désirez vous retirer, je vais ordonner qu’on vous conduise à vos chambres.

— Les Amis du Ténébreux ne connaissent ni frontière ni fraternité, répliqua Moiraine. On les trouve dans tous les pays et ils n’appartiennent à aucun. Moi aussi, cela m’intéresse de voir cet homme. Le Dessin compose une Toile, Seigneur Agelmar, mais la configuration finale de la Toile n’est pas encore déterminée. Elle peut encore y enchevêtrer le monde ou se défaire et entraîner la Roue du Temps à façonner un nouveau motif. À ce stade, même de petites choses peuvent changer la forme de la Toile. À ce stade, je redoute les menus détails qui sortent de l’ordinaire. »

Agelmar jeta un coup d’œil à Nynaeve et à Egwene. « Comme vous voulez, Aes Sedai. »

Ingtar revint, avec deux gardes armés de longues hallebardes qui escortaient un homme ressemblant à un tas de chiffons. Des couches de crasse s’étalaient sur sa figure et collaient barbe et cheveux ébouriffés et non coupés. Il entra dans la salle le dos voûté, les yeux caves dardant un regard à droite et à gauche. Un relent de rance le précédait.

Rand se pencha en avant sur son siège avec une attention soutenue, s’efforçant de voir ce que cachait toute cette crasse.

« Vous n’avez pas de raison de m’arrêter comme ça, pleurnicha cet homme dégoûtant. Je ne suis qu’un pauvre miséreux, abandonné par la Lumière et en quête, comme tout le monde, d’un endroit où échapper à l’Ombre.

— Les Marches sont un curieux endroit pour chercher… » commença Agelmar, à qui Mat coupa la parole.

« Le colporteur !

— Padan Fain, acquiesça Perrin en hochant la tête.

— Le mendiant », ajouta Rand, la voix soudain rauque. Il se rejeta en arrière sur son siège devant l’éclair de haine qui flamba soudain dans les yeux de Fain. « C’est l’homme qui demandait après nous à Caemlyn. C’est sûrement lui.

— Donc cela vous concerne en fin de compte, Moiraine Sedai », dit avec lenteur Agelmar.

Moiraine inclina la tête. « Je le crains fort.

— Je ne le voulais pas. » Fain se mit à pleurer. De grosses larmes creusèrent des rigoles dans la crasse de ses joues, mais elles ne réussirent pas à percer la dernière couche jusqu’à la peau. « Il m’y a obligé ! Lui et ses yeux de flamme ! » Rand tressaillit. Mat avait la main sous son sayon, sans doute étreignant de nouveau le poignard de Shadar Logoth. « Il a fait de moi son chien courant ! Son limier pour courir et suivre la piste sans un instant de répit. Rien que son limier, même après m’avoir rejeté.