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« S’il faut que vous pénétriez dans la Grande Dévastation et seulement avec une faible escorte, nul homme ne vous y conduira mieux que lui, ni ne vous en ramènera intacts. C’est le meilleur des Liges, et cela signifie le meilleur des meilleurs. Vous pourriez aussi bien laisser ici ces garçons pour qu’ils s’aguerrissent un peu, et vous fier entièrement à Lan. La Dévastation n’est pas un endroit pour des garçons sans expérience. »

Mat ouvrit la bouche et la referma sur un coup d’œil de Rand. J’aimerais bien qu’il apprenne à la laisser fermée.

Nynaeve avait écouté avec autant d’émerveillement qu’Egwene mais, à présent, elle avait de nouveau les yeux fixés sur sa coupe, le visage blême. Egwene posa la main sur son bras et la regarda d’un air compatissant.

Moiraine apparut à la porte de la salle, Lan sur ses talons. Nynaeve se détourna.

« Qu’a-t-il dit ? » s’exclama Rand d’une voix pressante. Mat se leva et Perrin aussi.

« Quel rustre », marmotta Agelmar qui éleva la voix à un niveau normal. « Avez-vous appris quelque chose, Aes Sedai, ou est-ce simplement un fou ?

— Il est fou, répliqua Moiraine, ou à peu de chose près, mais il n’y a rien de simple chez Padan Fain. »

Un des serviteurs en livrée or et noir s’inclina en entrant avec une cuvette et une cruche bleues, un pain de savon jaune et une petite serviette sur un plateau d’argent ; il regardait Agelmar avec anxiété. Moiraine lui indiqua du geste de mettre tout sur la table. « Pardonnez-moi d’avoir donné des ordres à vos serviteurs, Seigneur Agelmar, dit-elle. J’ai pris la liberté de demander ceci. »

Agelmar hocha la tête à l’adresse du serviteur qui déposa le plateau sur la table et s’esquiva. « Mes serviteurs sont à votre disposition, Aes Sedai. »

L’eau que Moiraine versa dans la cuvette fumait comme si on venait de l’ôter bouillante du feu. Elle remonta ses manches et commença à se laver vigoureusement les mains sans se soucier de cette température élevée. « J’ai dit qu’il était pire qu’ignoble, mais j’étais loin du compte. Je ne pense pas avoir jamais rencontré quelqu’un d’aussi abject et d’aussi avili, pourtant en même temps aussi corrompu. Je me sens salie rien que de l’avoir touché et je ne parle pas de la crasse sur sa peau. Salie ici dedans. » Elle toucha sa poitrine. « À voir la dégradation de son âme, je doute presque qu’il en a une. Il a en lui quelque chose de pire que l’essence d’un Ami du Ténébreux.

— Il a l’air si pitoyable, murmura Egwene. Je me rappelle son arrivée au Champ d’Emond chaque printemps, toujours en train de rire et plein de nouvelles d’ailleurs. Il y a sûrement un espoir pour lui ? » Et elle récita : « Nul homme ne peut se tenir dans l’Ombre si longtemps qu’il ne soit capable de retrouver la Lumière. »

L’Aes Sedai s’essuya énergiquement les mains avec la serviette.

« Je l’ai toujours cru, dit-elle. Peut-être Padan Fain est-il susceptible de rédemption. Cependant, il a été un Ami du Ténébreux pendant plus de quarante ans et ce qu’il a fait pour cela – en sang, en souffrance et en mort – vous glacerait le cœur à l’entendre. Parmi le moindre de ces actes, bien que pas le moindre pour vous, je crois, il a amené les Trollocs au Champ d’Emond.

— Oui », dit Rand tout bas. Il entendit le souffle d’Egwene s’étrangler. J’aurais dû m’en douter. Que le feu me brûle, je l’aurais dû dès que je l’ai reconnu.

« En a-t-il amené ici ? » questionna Mat. Il regarda les murs de pierre autour d’eux et frissonna. Rand pensa qu’il se rappelait le Myrddraal plutôt que les Trollocs ; les murs n’avaient pas arrêté l’Évanescent à Baerlon, pas plus qu’à Pont-Blanc.

« S’il l’a fait » – Agelmar rit – « ils se casseront les dents sur les murailles de Fal Dara. Bien d’autres s’y sont essayés auparavant. » Il parlait à tout le monde mais s’adressait en particulier à Egwene et à Nynaeve à en juger par la direction de ses coups d’œil. « Et ne vous inquiétez pas non plus à cause des Demi-Hommes. » Le visage de Mat s’empourpra. « Toutes les rues et ruelles de Fal Dara sont éclairées la nuit. Et aucun homme n’est autorisé à dissimuler son visage à l’intérieur de l’enceinte.

— Pourquoi Maître Fain ferait-il cela ? questionna Egwene.

— Il y a trois ans… » Avec un profond soupir, Moiraine s’assit, s’affaissant sur elle-même comme si sa séance avec Fain l’avait épuisée. « Trois ans, cet été. Oui, cela remonte aussi loin. La Lumière nous protège sûrement, sinon le Seigneur des Mensonges aurait triomphé pendant que je restais encore à tirer des plans dans Tar Valon. Depuis trois ans, Fain vous recherche pour le Ténébreux.

— C’est absurde ! dit Rand. Il arrive chaque printemps aux Deux Rivières avec une régularité d’horloge. Trois ans ? Nous étions là juste sous son nez et il ne nous a jamais prêté la moindre attention avant l’an dernier. »

L’Aes Sedai tendit le doigt vers lui en le regardant. « Fain m’a tout dit, Rand. Ou presque tout. Je suis persuadée qu’il a réussi à cacher quelque chose, quelque chose d’important, en dépit de mes efforts, mais il en a raconté assez. Il y a trois ans, un Demi-Homme est venu le trouver dans une ville du Lugard. Fain était terrifié, bien sûr, mais c’est considéré comme un grand honneur parmi les Amis du Ténébreux d’être ainsi convoqué. Fain croyait qu’il avait été choisi pour de grandes choses et c’était bien le cas, quoique pas de la manière qu’il imaginait. Il a été emmené vers le nord, dans la Grande Dévastation, dans les Terres Maudites. Au Shayol Ghul. Où il a rencontré un homme aux yeux de feu, qui disait s’appeler Ba’alzamon. »

Mat changea de position avec malaise et Rand avala sa salive. Cela avait dû se passer de cette façon, certainement, mais n’en était pas plus facile à accepter. Seul Perrin regardait l’Aes Sedai comme si rien ne pouvait plus le surprendre.

« La Lumière nous protège ! s’exclama Agelmar avec ferveur.

— Fain n’a pas aimé ce qu’il a subi au Shayol Ghul, continua calmement Moiraine. Pendant notre entretien, il a mentionné souvent à grands cris feu et brûlures. Extraire tout ce qu’il avait caché en lui l’a presque tué. Même avec mon pouvoir de Guérison, c’est un homme brisé et délabré. Le remettre d’aplomb demandera beaucoup d’efforts. Je les ferai, néanmoins, ne serait-ce que pour apprendre ce qu’il dissimule encore. Il avait été choisi à cause des endroits où il colporte ses marchandises. Non, ajouta-t-elle aussitôt comme ils esquissaient un mouvement, pas uniquement les Deux Rivières, pas à ce moment-là. Le Père des Mensonges savait grosso modo où trouver ce qu’il cherchait, mais pas avec beaucoup plus de précision que nous à Tar Valon.

« Fain a dit qu’il avait été métamorphosé en limier du Ténébreux et, d’une certaine façon, il a raison. Le Père des Mensonges a envoyé Fain chasser, en le modifiant au préalable pour qu’il soit en mesure de mener à bien cette chasse. C’est ce qu’on lui a imposé pour provoquer ces transformations que Fain redoute de se remémorer ; il déteste son maître à cause de cela autant qu’il le craint. Donc Fain a été envoyé flairer le vent et chercher des pistes dans tous les villages aux alentours de Baerlon et jusqu’aux Montagnes de la Brume, puis en redescendant vers la Taren et entrant dans les Deux Rivières.