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— L’Arbre de Vie n’est pas le but de notre venue », répliqua Moiraine d’un ton ferme. Elle esquissa un geste vers l’arche. « C’est là, dedans, qu’il est.

— Je n’entrerai pas avec vous », dit l’Homme Vert. Les papillons tourbillonnaient autour de lui d’un vol agité comme s’ils partageaient une certaine anxiété. « J’ai été désigné pour le garder il y a très, très longtemps, mais je suis mal à l’aise quand je m’en approche de trop près. Je me sens comme en train d’être désintégré ; ma fin est en quelque sorte liée à lui. Je me rappelle sa création. Une partie de sa création. Une partie. »

Ses yeux en aveline se figèrent, perdus dans le passé, et il palpa sa balafre.

« C’était aux premiers jours de la Destruction du Monde, au moment où la joie de la victoire sur le Ténébreux s’est imprégnée d’amertume lorsqu’on a compris que tout risquait encore d’être pulvérisé sous le poids de l’Ombre. Cent d’entre eux l’ont créé, hommes et femmes ensemble. Les plus grandes œuvres des Aes Sedai ont toujours été réalisées ainsi, en joignant le Saidin et la Saidar, ainsi qu’est jointe la Vraie Source. Ils ont péri, jusqu’au dernier, pour le rendre pur, cependant que le monde était écartelé autour d’eux. Sachant qu’ils allaient mourir, ils m’avaient chargé de le garder en vue de son utilité à venir. Ce n’est pas la fonction à laquelle j’étais destiné, mais la débâcle était générale, ils étaient seuls, ils n’avaient que moi sous la main. Ce n’est pas dans ce but que j’avais été façonné, mais j’ai été fidèle à ma promesse. » Il abaissa son regard sur Moiraine, hochant la tête pour lui-même. « J’ai tenu parole jusqu’à ce que cette utilité s’impose. Et maintenant ma tâche s’achève.

— Vous avez été plus fidèle que la majeure partie d’entre nous qui vous ont confié cette mission, dit l’Aes Sedai. Peut-être cela ne finira-t-il pas d’aussi triste façon que vous le craignez. »

La tête feuillue balafrée vira lentement d’un côté à l’autre. « Je sais reconnaître une fin quand elle arrive, Aes Sedai. Je trouverai un autre endroit où faire croître des choses. » Les yeux noisette parcoururent tristement la forêt verte. « Un autre endroit, peut-être. Quand vous ressortirez, je vous reverrai, s’il y en a le temps. » Sur ces mots, il s’éloigna à grands pas, entraînant derrière lui un cortège de papillons, et il se fondit dans la forêt plus complètement que le manteau de Lan n’y était jamais parvenu.

« S’il y en a le temps ? Qu’a-t-il voulu dire par là ? interrogea Mat avec agacement.

— Venez », ordonna Moiraine. Et elle s’engagea sous l’arc en plein cintre. Lan marchait sur ses talons.

Rand ignorait ce à quoi il s’attendait quand il suivit. Les poils se hérissaient d’anxiété sur ses bras et les cheveux sur sa nuque. Pourtant, ce n’était qu’un couloir, aux murs lisses formant une voûte en berceau comme l’arc de l’entrée, qui descendait doucement en spirale. La hauteur était plus que suffisante pour Loial ; elle aurait même suffi à l’Homme Vert. Le sol poli, luisant comme de l’ardoise huilée, offrait cependant une surface où l’on pouvait marcher sans glisser.

Les parois blanches, aux joints invisibles, scintillaient d’innombrables éclats lumineux aux couleurs indicibles produisant une faible clarté tamisée, même après que l’arche ensoleillée de l’entrée eut disparu derrière un tournant. Rand était sûr que cette lumière n’était pas naturelle, mais il sentait aussi qu’elle était inoffensive. Alors pourquoi as-tu encore la chair de poule ? Ils descendaient de plus en plus.

« Là, dit finalement Moiraine en tendant le bras. Droit devant. »

Et le couloir déboucha dans un vaste espace en coupole, dont le roc vif brut de la voûte ronde était parsemé d’amas de cristaux luisants. Au-dessous, une nappe d’eau occupait la totalité de la caverne, à part le passage aménagé autour, d’environ cinq pas de large. Cette nappe avait la forme en amande d’un œil et sur son pourtour s’alignait une bordure basse et plate de cristaux qui brillaient d’un éclat plus sourd et pourtant plus intense que ceux de la voûte. Sa surface était aussi lisse que du verre et aussi transparente que les eaux de la Source du Vin. Rand avait l’impression que ses yeux pouvaient pénétrer dedans à l’infini, mais il était incapable d’en voir le fond.

« L’Œil du Monde », dit à mi-voix Moiraine à côté de lui.

Comme il regardait autour de lui avec étonnement, il constata que les longues années écoulées depuis l’origine – trois milliers – avaient imposé leur marque en l’absence de toute incursion. Les cristaux de la coupole ne rayonnaient pas tous avec la même intensité. Certains étaient plus éclairants, d’autres plus faibles ; certains émettaient une lueur vacillante et d’autres n’étaient que des bloc à facettes qui scintillaient quand elles captaient de la lumière. Si tous avaient rayonné, il aurait fait aussi clair qu’en plein midi sous cette coupole, mais ils ne donnaient maintenant qu’une lumière pré-crépusculaire. De la poussière recouvrait le passage, ainsi que des fragments de pierre et même de cristaux. De longues années d’attente, pendant que la Roue tournait et broyait en tournant.

« Mais c’est quoi ? demanda Mat avec inquiétude. Cela ne ressemble à aucune eau que j’ai vue. » Il fit passer d’un coup de pied par-dessus le rebord un morceau de pierre noire gros comme son poing. « C’est… »

La pierre frappa le miroir de la surface et glissa à l’intérieur de la nappe sans une éclaboussure, sans même provoquer une ride. En tombant, le caillou devint de plus en plus gros et de moins en moins net, masse de la taille de sa tête au travers de laquelle Rand pouvait presque voir, une espèce de brouillard aussi large que son bras était long. Puis tout disparut. Sa chair se hérissa au point qu’il crut que la peau allait se détacher de son corps.

« Qu’est-ce que c’est ? » questionna-t-il – et il fut choqué par le ton rude et rauque de sa voix.

« On pourrait l’appeler l’essence du Saidin. » Les paroles de l’Aes Sedai se répercutèrent sous la coupole. « L’essence de la moitié ici masculine de la Vraie Source, l’essence pure du Pouvoir exercé par les hommes avant le Temps de la Folie. Le Pouvoir de réparer le sceau apposé sur la prison du Ténébreux ou de le briser complètement.

— Que la Lumière brille sur nous et nous protège », murmura Nynaeve. Egwene s’agrippa à elle comme si elle avait envie de se cacher derrière la Sagesse. Même Lan changea de position avec malaise, encore que sans surprise dans son regard.

De la pierre résonna avec un bruit mat contre les épaules de Rand et il s’aperçut qu’il avait reculé jusqu’à la paroi, aussi loin de l’Œil du Monde qu’il pouvait aller. Mat, lui aussi, s’était plaqué contre la pierre, s’aplatissant au maximum. Perrin fixait la nappe liquide avec sa hache à demi tirée. Ses yeux brillaient, jaunes et farouches.

« Je m’étais toujours posé la question, dit Loial d’un ton hésitant. Quand j’avais lu qu’il existait, je m’étais constamment demandé ce que c’était. Pourquoi ? Pourquoi l’ont-ils fait ? Et comment ?

— Pas un être vivant ne le sait. » Moiraine ne regardait plus la nappe liquide. Elle observait Rand et ses deux amis, elle les étudiait, les soupesait du regard. « Ni le comment, ni davantage le pourquoi sinon que l’on en aurait besoin un jour, et que ce besoin serait le plus grand et le plus extrême que le monde ait connu jusqu’à ces temps-ci. Qu’il aurait peut-être à connaître.

« Beaucoup à Tar Valon ont tenté de trouver un moyen d’utiliser ce Pouvoir, mais il est aussi inaccessible pour une femme que la lune pour un chat. Seul un homme peut s’en servir, mais le dernier Aes Sedai est mort depuis près de trois mille ans. Cependant le besoin qu’ils ont pressenti était impératif. Ils ont travaillé sur le Saidin à travers la souillure du Ténébreux pour créer l’Œil et le rendre pur, sachant que le faire les tuerait tous. Femmes et hommes Aes Sedai ensemble. L’Homme Vert a dit vrai. Les plus grandes merveilles de l’Ère des Légendes ont été réalisées de cette façon, par le Saidin et la Saidar réunis. Toutes les femmes de Tar Valon, toutes les Aes Sedai dans toutes les cours royales et les cités, même celles des pays au-delà du Désert, même en comptant celles qui vivraient encore au-delà de l’Océan d’Aryth, ne pourraient remplir de Pouvoir une seule cuillère sans hommes pour œuvrer avec elles. »