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« Ne me romps pas le cou, fils », dit Tam dans un chuchotement rauque.

Le soulagement l’envahit, lui liquéfiant les muscles. Quand son père le lâcha, il tomba à quatre pattes, haletant comme s’il avait couru pendant des lieues. Tam se laissa choir près de lui, appuyé sur un coude.

« Je n’aurais pas tenté cela si j’avais réfléchi combien tu as grandi ces dernières années », commenta Tam tout bas. Ses yeux bougeaient constamment pendant qu’il parlait, surveillant en permanence l’obscurité, « mais il fallait que je sois sûr que tu ne crierais pas. Il y a des Trollocs qui ont l’ouïe aussi fine qu’un chien. Peut-être même meilleure.

— Mais les Trollocs ne sont que… » Rand laissa sa voix s’éteindre. Ne sont pas que des personnages de contes, pas après ce soir. Ces choses pouvaient être des Trollocs ou le Ténébreux lui-même pour ce qu’il en savait. « Es-tu certain ? murmura-t-il. Je veux dire… des Trollocs ?

— Oui. Quoique ce qui les a amenés aux Deux Rivières… je n’en avais jamais vu avant ce soir, mais j’ai parlé à des gens qui en ont vu, alors j’en sais un peu. Peut-être assez pour nous garder en vie. Écoute-moi bien. Un Trolloc voit mieux qu’un homme dans le noir mais une lumière vive l’éblouit, du moins pour un moment. C’est peut-être la seule raison pour laquelle nous avons échappé à un si grand nombre. Certains sont capables de suivre une piste à l’odeur ou au bruit, mais ils passent pour être paresseux. Si nous arrivons à leur échapper assez longtemps, ils devraient abandonner. »

Rand n’en ressentit qu’un peu de soulagement. « Dans les contes, ils haïssent les hommes et servent le Ténébreux.

— Si quelque chose appartient aux troupeaux du Berger de la Nuit, fils, c’est bien les Trollocs. Ils tuent pour le plaisir de tuer, à ce qu’on m’a raconté. Mais là se bornent mes renseignements, à part qu’il ne faut s’y fier que s’ils vous craignent et encore pas entièrement. »

Rand frissonna. L’idée de rencontrer quelqu’un dont un Trolloc avait peur ne le tentait nullement. « Crois-tu qu’ils nous pourchassent encore ?

— Possible que oui, possible que non. Ils n’ont pas l’air très malins. Une fois que nous sommes entrés dans la forêt, j’ai dérouté sans trop de peine vers les montagnes ceux qui me suivaient. » Tam tâtonna le long de son côté droit, puis mit sa main près de son visage. « Mieux vaut compter comme s’ils l’étaient, néanmoins.

— Tu es blessé.

— Parle bas. Ce n’est qu’une égratignure et, de toute façon, on ne peut rien y faire pour l’instant. Au moins, le temps semble se réchauffer. » Il s’allongea sur le dos avec un profond soupir. « Peut-être que passer la nuit dehors ne sera pas trop dur. »

Au fond de lui-même, Rand venait justement d’avoir une pensée pour sa cotte et pour son manteau. Les arbres atténuaient la pleine force du vent, mais les bourrasques qui passaient entre eux étaient encore coupantes comme un couteau glacé. Il toucha d’une main hésitante la figure de Tam et tiqua. « Tu es brûlant. Il faut que je t’amène à Nynaeve.

— Dans un moment, fils.

— Nous n’avons pas de temps à perdre. C’est un long trajet dans le noir. » Il se remit péniblement debout et essaya de relever son père. Un gémissement à demi étouffé par les dents serrées de Tam incitèrent Rand à recoucher bien vite son père.

« Laisse-moi me reposer un instant, mon garçon. Je suis fatigué. »

Rand se frappa la cuisse du poing. Bien au chaud dans la ferme, avec du feu et des couvertures, beaucoup d’eau et de l’écorce de saule, il aurait attendu volontiers l’aube avant d’atteler Béla et d’emmener Tam au village. Ici, pas de feu ni de couvertures ni de charrette et pas de Béla. Mais ces choses-là étaient encore là-bas à la maison. S’il ne pouvait y porter Tam, peut-être arriverait-il à en rapporter au moins quelques-unes jusqu’à Tam. Si les Trollocs étaient partis. Ils partiraient bien tôt ou tard.

Il regarda le manche de serfouette, puis le laissa tomber. À la place, il dégaina l’épée de Tam. La lame luisait faiblement à la clarté de la lune. La garde longue dans sa main lui causait une sensation bizarre ; son poids et l’effort pour la soulever étaient curieux. Il fendit l’air à plusieurs reprises avant d’arrêter avec un soupir. Fendre l’air était facile. S’il devait le faire contre un Trolloc, plus que probable qu’il s’enfuirait à toutes jambes ou se figerait sur place, paralysé au point d’être incapable d’esquisser un geste jusqu’à ce que le Trolloc brandisse une de ces lames bizarres et… Arrête ! Ça ne sert à rien !

Comme il commençait à se lever, Tam lui saisit le bras. « Où vas-tu ?

— Nous avons besoin de la charrette, répliqua-t-il avec douceur. Et de couvertures. » Il eut un choc en voyant avec quelle facilité il avait dégagé sa manche de la main de son père. « Repose-toi, je reviens.

— Sois prudent », dit Tam dans un souffle.

Il ne distinguait pas le visage de Tam en dépit du clair de lune, mais il sentait son regard sur lui. « Je serai prudent. » Aussi prudent qu’une souris qui explore un nid de faucon, ajouta-t-il à part soi.

Silencieux comme une ombre parmi les ombres, il se glissa dans l’obscurité. Il pensa à toutes les fois où il avait joué à chat dans les bois avec ses amis dans son enfance, se suivant furtivement les uns les autres, s’efforçant de ne pas être entendu jusqu’à ce qu’il pose la main sur l’épaule de quelqu’un. Quoi qu’il en soit, il était incapable de se dire que cette fois-ci était pareille.

Se faufilant d’arbre en arbre, il tenta d’échafauder un plan mais, quand il eut atteint l’orée du bois, il en avait établi et rejeté une dizaine. Tout dépendait de la présence ou de l’absence des Trollocs. S’ils étaient partis, il n’avait qu’à aller à la maison prendre ce qu’il lui fallait. S’ils étaient encore là… Dans ce cas, l’unique solution était de retourner vers Tam. Cela ne lui plaisait pas, mais il ne rendrait pas service à Tam en se faisant tuer.

Il coula un regard vers les bâtiments de la ferme. L’écurie et la bergerie n’étaient que des masses sombres sous la lune. De la lumière sortait des fenêtres de la façade, pourtant, et de la porte ouverte. Juste les chandelles que père a allumées ou est-ce que les Trollocs attendent ?

Il eut un sursaut convulsif au cri grêle d’un engoulevent, puis s’affaissa contre un arbre, secoué de tremblements. S’il s’y prenait comme ça, il n’arriverait à rien. Il se laissa choir sur le ventre et commença à ramper en tenant gauchement l’épée devant lui. Il garda le menton à ras de terre pendant tout le parcours jusque derrière l’enclos de la bergerie.

Accroupi contre le mur de pierre, il écouta. Pas un son ne troublait la nuit. Avec précaution, il se redressa suffisamment pour regarder par-dessus le mur. Rien ne bougeait dans la cour. Aucune ombre ne passait devant la lumière des fenêtres de la maison ou du seuil de la porte. Béla et la charrette d’abord, ou les couvertures et le reste. C’est la lumière qui le décida. L’écurie était sombre. N’importe qui pouvait guetter à l’intérieur et il n’avait aucun moyen de le savoir avant que ce ne soit trop tard. Du moins aurait-il la possibilité de voir ce qu’il y avait à l’intérieur de la maison.

Il s’apprêtait à se baisser de nouveau quand il s’immobilisa brusquement. Il n’y avait pas le moindre bruit. La plupart des moutons devaient déjà s’être calmés et rendormis, bien que ce fût peu vraisemblable, car il y en avait toujours d’éveillés au milieu de la nuit, qui remuaient dans un bruissement ou bêlaient de temps à autre. Il percevait confusément des masses sombres de moutons sur le sol. L’un d’eux se trouvait presque en dessous de lui.