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« Ils ont déferlé par-dessus le Rempart du Dragon comme un torrent, s’exclama soudain Tam d’une voix forte et irritée, et inondé le pays de sang. Combien sont morts pour le péché de Laman ? »

Rand faillit en choir de surprise. D’un geste las, il abaissa le travois jusqu’au sol et se dégagea. La lanière de couverture avait creusé un sillon brûlant dans ses épaules. Se secouant pour dissiper les crampes, il s’agenouilla à côté de Tam. Tandis qu’il fourrageait à la recherche de l’outre, il regarda attentivement à travers les arbres d’un bout à l’autre la route qui se trouvait à vingt pas à peine. Rien ne bougeait que des ombres. Rien que des ombres.

« Il n’y a pas d’invasion de Trollocs, père. Pas maintenant, en tout cas. Nous serons bientôt en sûreté au Champ d’Emond. Bois un peu d’eau. »

Tam écarta l’outre d’un bras qui semblait avoir recouvré sa pleine vigueur. Il saisit Rand par le col, l’attirant assez près pour qu’il perçût la chaleur de la fièvre de son père sur sa joue. « On les traitait de sauvages, poursuivit Tam. Ces imbéciles disaient qu’on pouvait les balayer comme des ordures. Combien de batailles perdues, combien de villes brûlées, avant qu’on admette la vérité ? Avant que les nations se dressent ensemble contre eux. » Il relâcha sa prise sur Rand et sa voix devint empreinte de tristesse. « À Marath, ce champ couvert de morts comme d’un tapis et aucun bruit sauf les cris des corbeaux et le bourdonnement des mouches. Les tours décapitées de Cairhien ont flambé la nuit comme des torches. Tout le long du chemin jusqu’aux Remparts Étincelants, ils ont brûlé et massacré avant qu’on les repousse. Tout le long du chemin… »

Rand plaqua sa main sur la bouche de son père. Le son retentit de nouveau, un battement rythmé, d’une direction impossible à déterminer au milieu des arbres, diminuant puis se renforçant au gré des changements de sens du vent. Fronçant les sourcils, il tourna lentement la tête, s’efforçant de décider d’où ce bruit provenait. Il entrevit du coin de l’œil un bref remuement et aussitôt s’accroupit au-dessus de Tam. Il fut surpris de sentir la garde de l’épée serrée bien fort dans sa main, mais la plupart de son attention se concentrait sur la Route de la Carrière, comme si cette Route était la seule chose réelle dans le monde entier.

Des ombres ondulantes à l’est se transformèrent lentement en un cheval et un cavalier, suivis sur la route par de hautes silhouettes massives qui allaient au pas gymnastique pour se maintenir à l’allure de l’animal. La pâle lueur de la lune faisait étinceler des fers de lance et de hache. Rand n’imagina pas une seconde que ce pourrait être des villageois venus à l’aide. Il savait qui c’était. Il le sentait, à la manière d’une meule de grès raclant ses os, avant même qu’ils soient assez proches pour que la lune révèle la mante à capuchon qui enveloppait le cavalier, une mante qui pendait sans que le vent la fasse bouger. Toutes les formes paraissaient noires dans la nuit et les sabots du cheval produisaient le même bruit que n’importe quel autre cheval, mais Rand reconnut celui-là entre tous.

Derrière le cavalier noir venaient des silhouettes de cauchemar avec des contes, des mufles, des becs – des Trollocs en colonne par deux, marchant du même pas, bottes et sabots frappant le sol avec ensemble, comme s’ils obéissaient à un seul esprit. Rand en compta vingt pendant qu’ils défilaient au pas de course. Il se demanda quel genre d’homme oserait se retourner contre tant de Trollocs. Ou un seul, aussi bien.

La colonne avançant au pas gymnastique disparut vers l’ouest, le bruit sourd de sa marche s’évanouissant dans la nuit, mais Rand resta où il était, sans remuer un muscle sauf pour respirer. Quelque chose lui disait d’être certain, absolument certain qu’ils étaient partis avant de bouger. Il finit par respirer profondément et commença à se redresser.

Cette fois, le cheval ne faisait aucun bruit. Dans un silence à donner le frisson, le cavalier noir revenait, sa monture sombre s’arrêtant tous les quelques pas en suivant lentement la route dans l’autre sens. Les rafales de vent augmentèrent, gémissant à travers les arbres ; le manteau du cavalier demeura d’une immobilité de marbre. Chaque fois que le cheval marquait une pause, cette tête encapuchonnée se tournait d’un côté à l’autre, le cavalier scrutant la forêt, cherchant. Juste en face de Rand, le cavalier stoppa de nouveau, l’ouverture perdue dans l’ombre du capuchon vira vers l’endroit où il était accroupi au-dessus de son père.

La main de Rand serra convulsivement la garde de l’épée. Il sentit le regard comme l’autre matin et frissonna encore sous l’effet de cette haine, même s’il ne la voyait pas. Cet homme drapé comme dans un linceul, haïssait tout et tout le monde, tout ce qui vivait. Malgré le vent froid, la sueur perlait sur le visage de Rand.

Puis le cheval reprit son manège, quelques pas muets puis un arrêt, jusqu’à ce que tout ce que Rand puisse voir était une masse floue, à peine discernable dans la nuit, au loin sur la route. Ç’aurait pu être n’importe quoi, mais il ne les avait pas quittés des yeux une seconde. Il craignait, s’il les perdait de vue, que la prochaine fois qu’il apercevrait le cavalier au manteau noir ce serait quand ce cheval silencieux serait sur lui.

Brusquement, l’ombre revint à toute allure, le dépassant dans un galop muet. Le cavalier regardait seulement devant lui en se hâtant dans la nuit vers l’ouest, vers les Montagnes de la Brume. Vers la ferme.

Rand s’affaissa, avalant l’air à grands traits et essuyant avec sa manche la sueur sur sa figure. Il ne se souciait plus de savoir pourquoi les Trollocs étaient venus. S’il n’en découvrait jamais la raison, il s’en accommoderait très bien, du moment que c’était terminé.

Il se reprit d’une secousse et vérifia en hâte l’état de son père. Tam murmurait toujours mais si bas que Rand n’arrivait pas à distinguer ses paroles. Il essaya de lui donner à boire, mais l’eau coula sur le menton de son père. Tam toussa et s’étrangla avec le peu qui avait pénétré dans sa bouche, puis recommença à marmotter comme s’il n’y avait pas eu d’interruption.

Rand mouilla encore avec de l’eau le linge posé sur le front de Tam, réinstalla l’outre sur le travois et se replaça entre les brancards.

Il partit comme s’il avait eu une bonne nuit de sommeil, mais ce sursaut d’énergie ne dura pas longtemps.

La peur masqua sa fatigue au début mais, si la peur resta toujours là, le masque disparut vite. Il ne tarda pas à avancer de nouveau en trébuchant, s’efforçant d’ignorer sa faim et ses muscles douloureux. Il se concentrait pour mettre un pied devant l’autre sans faire de faux pas.

Il se représenta mentalement le Champ d’Emond, les volets rabattus et les maisons illuminées pour la Nuit de l’Hiver, les gens se criant « bonsoir » en passant et repassant pour aller rendre leurs visites, les violons faisant retentir les rues de La Folie de Jaem ou Le Héron qui s’en va volant. Haral Luhhan avalerait une eau-de-vie de trop et commencerait à chanter Le Vent dans les orges avec une voix de crapaud-buffle – comme d’habitude – jusqu’à ce que sa femme arrive à lui imposer silence. Cenn Buie déciderait de prouver qu’il pouvait toujours danser aussi bien qu’autrefois, Mat aurait projeté quelque farce qui ne tournerait pas exactement selon ses prévisions et tout le monde saurait qu’il en était le responsable, même si personne ne pouvait le prouver. Il souriait presque en pensant à la façon dont cela se passerait. Au bout d’un moment, Tam se remit à parler. « L’Avendesora. On dit qu’il ne donne pas de graines, mais ils ont apporté une bouture à Cairhien, un plant. Un cadeau royal et admirable pour le Roi. » En dépit de son ton irrité, il parlait à peine assez fort pour que Rand le comprenne. Qui aurait pu l’entendre aurait aussi entendu le raclement du travois sur le sol. Rand continua son chemin, écoutant à moitié. « Ils ne font jamais la paix. Jamais. Mais ils avaient apporté un plant en signe de paix. Pendant cent ans il a poussé. Cent ans de paix avec ceux qui ne font pas la paix avec des étrangers. Pourquoi l’a-t-il coupé ? Pourquoi ? Le sang a été le prix pour l’Avendoraldera. Le sang a été le prix de l’orgueil de Laman. » Sa voix s’affaiblit de nouveau dans un murmure.