Avec lassitude, Rand se demanda quel songe né de la fièvre Tam vivait à présent. Avendesora. L’Arbre de Vie était censé avoir toutes sortes de vertus miraculeuses, mais aucun des contes ne mentionnait de plant, ni de « ils ». Il y en avait un seul et celui-là c’était l’Homme Vert.
Ce matin même, il se serait trouvé ridicule de réfléchir à l’Homme Vert et à l’Arbre de Vie. Ce n’étaient que des contes. Vraiment ? Les Trollocs n’étaient que des personnages de conte, ce matin. Peut-être tous les contes étaient-ils aussi réels que les nouvelles apportées par les marchands et les colporteurs, toutes les histoires de ménestrel et toutes les histoires racontées le soir devant l’âtre. La prochaine fois, il rencontrerait peut-être réellement l’Homme Vert ou un géant Ogier ou un féroce Aiel voilé de noir.
Tam parlait de nouveau, il s’en rendit compte, parfois dans un simple murmure, parfois assez fort pour être compris. De temps à autre, il s’arrêtait en haletant pour reprendre haleine, puis continuait comme s’il croyait avoir parlé sans arrêt.
« … les batailles sont toujours ardentes même s’il neige. La chaleur de la sueur, la chaleur du sang. Seule la mort est froide. Le flanc de la montagne… unique endroit qui ne pue pas la mort. Il fallait échapper à cette odeur… à cette vue… entendu pleurer un bébé. Leurs femmes se battent au côté des hommes parfois, mais pourquoi ils l’avaient laissée venir, je ne… accouché là toute seule, avant de mourir de ses blessures… couvert l’enfant avec sa mante, mais le vent… emporté la mante… l’enfant bleu de froid. Aurait dû aussi être mort… pleurait là. Pleurait dans la neige. Je ne pouvais pas laisser un enfant… pas d’enfant à nous… toujours su que tu voulais un enfant. Je me doutais bien que tu le prendrais dans ton cœur, Kari. Oui, ma douce. Rand est un nom parfait. Un nom parfait. »
Soudain les jambes de Rand perdirent leur peu de force. Il trébucha et tomba à genoux. Tam gémit à cause de la secousse, et la lanière s’enfonça dans les épaules de Rand, mais il n’eut conscience ni de l’un ni de l’autre. Si un Trolloc avait surgi devant lui à cet instant, il l’aurait uniquement regardé fixement. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule à Tam, dont la voix était redevenue un murmure indistinct. Rêves de la fièvre, pensa-t-il. Les fièvres suscitent toujours de mauvais rêves, et c’était une nuit pour avoir des cauchemars même sans fièvre.
« Tu es mon père, dit-il tout haut en étendant une main en arrière pour toucher Tam. Et je suis… » La fièvre avait empiré. De beaucoup.
Avec ténacité, il se releva péniblement. Tam murmura quelque chose, mais Rand refusa de l’écouter davantage. Il s’arc-bouta de tout son poids contre le harnais improvisé et s’efforça de concentrer son esprit sur les pas lourds qu’il alignait l’un après l’autre pour atteindre la sécurité du Champ d’Emond. Mais il ne pouvait rien contre l’écho résonnant au fond de son cerveau. C’est mon père. Il a juste fait un rêve provoqué par la fièvre. C’est mon père. Il a juste fait un rêve provoqué par la fièvre. Ô Lumière, qui suis-je ?
7
Hors des bois
La première aube grise se manifesta alors que Rand cheminait encore péniblement à travers la forêt. Tout d’abord, il ne s’en aperçut pas vraiment. Quand il finit par s’en rendre compte, il contempla avec surprise l’obscurité qui s’estompait. Ses yeux avaient beau le lui dire, il avait peine à croire qu’il avait passé toute la nuit à essayer de parcourir la distance qui séparait la ferme du Champ d’Emond. Évidemment, la Route de la Carrière au grand jour, en dépit des cailloux et du reste, n’avait rien de comparable avec la forêt pendant la nuit. D’autre part, il avait l’impression que des jours s’étaient écoulés depuis qu’il avait vu le cavalier au manteau noir sur la route, des semaines depuis que Tam et lui étaient rentrés pour souper. Il ne sentait plus la lanière d’étoffe s’incruster dans ses épaules, mais aussi il ne sentait rien dans les épaules à part de l’engourdissement, ni dans ses pieds non plus, d’ailleurs. Entre les deux, c’était une autre affaire. Son souffle sortait en halètements laborieux qui depuis longtemps lui brûlaient la gorge et les poumons et, sous l’effet de la faim, des nausées lui crispaient l’estomac.
Tam s’était tu depuis quelque temps déjà. Rand ne savait pas exactement quand les murmures avaient cessé, mais il n’osait pas s’arrêter pour vérifier où en était son père. S’il s’arrêtait, il ne serait jamais capable de se forcer à repartir. De toute façon, quel que fût l’état de Tam, il ne pourrait rien faire de plus que ce qu’il faisait. Le seul espoir se trouvait devant, au village. Il essaya avec lassitude d’accélérer le pas, mais ses jambes raides continuèrent leur lente marche pénible. Il avait même à peine conscience du froid ou du vent.
Il perçut vaguement l’odeur d’une fumée de feu de bois. Au moins était-il presque arrivé s’il pouvait sentir les cheminées du village. Un sourire las avait juste commencé à se dessiner sur son visage, pourtant, quand il se transforma en grimace soucieuse. L’air était envahi par la fumée – trop de fumée. Étant donné le temps, du feu flambait peut-être bien dans chaque âtre du village, mais la fumée était néanmoins trop dense. Il revit par la pensée les Trollocs sur la route. Des Trollocs venus de l’est, de la direction du Champ d’Emond. Il scruta la route devant lui, s’efforçant de distinguer les premières maisons, prêt à crier à l’aide au moindre signe d’une présence, même de Cenn Buie ou d’un des Coplin. Une petite voix au fond de lui-même lui dit d’espérer que quelqu’un là-bas pouvait encore lui venir en aide.
Soudain une maison devint visible à travers les derniers arbres aux branches dépouillées et c’est à peine s’il put continuera mettre un pied devant l’autre. Son espoir changé en désespoir accablant, il entra d’un pas chancelant dans le village.
Des gravats brûlés s’entassaient à la place de la moitié des maisons du Champ d’Emond. Des cheminées de brique couvertes de suie pointaient comme des doigts sales hors des amas de charpentes noircies. De minces rubans de fumée sortaient encore des ruines. Des villageois au visage noirci, certains encore en vêtement de nuit, fourgonnaient dans les cendres, ici dégageant une marmite, là simplement fouillant d’un air morne les débris avec un bâton. Le peu qui avait échappé aux flammes jonchait les rues ; de grands miroirs, des buffets cirés et des armoires étaient là dans la poussière au milieu de chaises et de tables ensevelies sous des couvertures, des ustensiles de cuisine et de maigres tas de vêtements et d’objets personnels.
La destruction semblait disséminée au hasard à travers le village. Cinq maisons intactes s’alignaient en rang tandis qu’à un autre endroit une survivante solitaire était entourée de désolation. De l’autre côté de la rivière de la Source du Vin, les trois énormes brasiers rugissaient, surveillés par une poignée d’hommes. D’épaisses colonnes de fumée noire, que le vent inclinait vers le nord, étaient mouchetées d’étincelles nonchalantes. Un des étalons Durrhans de Maître al’Vere tirait quelque chose que Rand ne distinguait pas sur le sol en direction du Pont-aux-Charrettes et des flammes.