Avant qu’il fût tout à fait sorti d’entre les arbres, Haral Luhhan, le visage taché de suie, se précipita vers lui, serrant une hache de bûcheron dans sa main aux doigts épais. La chemise de nuit maculée de cendres du robuste forgeron pendait sur ses bottes, la marque rouge vif d’une brûlure en travers de sa poitrine apparaissait par un accroc en dents de scie. Il se laissa tomber sur un genou à côté de la civière. Tam avait les yeux fermés, la respiration faible et difficile.
« Les Trollocs, mon garçon ? demanda Maître Luhhan d’une voix éraillée par la fumée. Ici aussi, ici aussi. Ma foi, peut-être bien que nous avons eu plus de chance qu’on n’a le droit d’en avoir, si tu peux m’en croire. Il a besoin de la Sagesse. Maintenant, par la Lumière, où peut-elle être ? Egwene ! »
Egwene qui passait en courant, les bras chargés de draps de lit déchirés pour confectionner des pansements, tourna la tête sans ralentir. Son regard se perdait dans le lointain ; des cernes sombres faisaient paraître ses yeux plus grands même qu’ils n’étaient en réalité. Puis elle vit Rand et s’immobilisa, aspirant un souffle frémissant. « Oh, non, Rand, pas ton père ? Est-il… ? Viens, que je vous conduise à Nynaeve. »
Rand était trop las, trop accablé, pour parler. Tout au long de la nuit, le Champ d’Emond avait été un havre où lui et Tam seraient en sécurité. Maintenant, il était tout juste capable d’examiner avec consternation la robe d’Egwene salie par la fumée. Il remarqua de simples détails comme s’ils étaient très importants. La fermeture dans le dos de sa robe avait été boutonnée de travers. Et ses mains étaient propres. Il se demanda pourquoi, alors qu’elle avait de la suie sur les joues.
Maître Luhhan sembla comprendre ce qui lui arrivait. Il posa sa hache en travers des brancards, souleva j’arrière du travois et le poussa doucement pour l’inciter à suivre Egwene. Il avança en trébuchant derrière elle comme un somnambule. Il se demanda brièvement comment Maître Luhhan savait que les créatures étaient des Trollocs, mais ce fut une réflexion fugace. Si Tam pouvait les reconnaître, il n’y avait pas de raison qu’Haral Luhhan ne le puisse pas aussi. Il marmotta : « Tous les contes sont vrais.
— À ce qu’il paraît, mon gars, dit le forgeron, à ce qu’il paraît. »
Rand n’entendit qu’à moitié. Il se concentrait pour suivre la silhouette élancée d’Egwene. Il s’était ressaisi juste assez pour souhaiter qu’elle se hâte, bien qu’à la vérité elle réglât son pas sur l’allure que pouvaient soutenir les deux hommes avec leur fardeau. Elle les emmena jusqu’au milieu du Pré Communal, à la maison Calder. Le feu avait carbonisé et noirci le bord du chaume et des flocons de suie avaient souillé les murs blanchis à la chaux. Des maisons qui l’encadraient ne subsistaient que les pierres des fondations et deux tas de cendres et de bois de charpente brûlé. L’une avait été la demeure de Berin Thane, un des frères du meunier. L’autre celle d’Abel Cauthon, père de Mat. Même les cheminées s’étaient écroulées.
« Attendez ici », dit Egwene qui les regarda comme si elle quêtait une réponse. Comme ils se contentaient de rester sans bouger, elle marmotta quelque chose et se précipita à l’intérieur.
« Mat, dit Rand. Est-il…
— Il est vivant », répliqua le forgeron. Il posa l’extrémité du travois et se redressa lentement. « Je l’ai vu il y a peu de temps. C’est un miracle qu’il y en ait encore en vie parmi nous. À la manière dont ils ont foncé sur ma maison, on aurait cru qu’il y avait de l’or et des bijoux dedans. Alsbet a fendu le crâne de l’un d’eux avec une poêle à frire. Elle a jeté un coup d’œil sur les cendres de notre maison ce matin et elle est partie en chasse dans le village avec le plus gros marteau qu’elle a pu déterrer dans ce qui reste de la forge pour le cas où il y en aurait un qui se serait caché au lieu de s’enfuir. J’aurais presque pitié de la créature si Alsbet en trouvait une. » Il hocha la tête vers la maison Calder. « Maîtresse Calder et plusieurs autres ont recueilli quelques-uns des blessés, ceux qui n’avaient plus de maison à eux encore debout. Quand la Sagesse aura vu Tam, nous lui trouverons un lit. À l’auberge, peut-être. Le Maire l’a déjà proposé, mais Nynaeve a dit que les blessés guériraient mieux s’il n’y en avait pas trop ensemble. »
Rand se laissa choir sur les genoux. D’un coup d’épaule, il se dégagea de son harnais improvisé et s’affaira à vérifier que Tam était bien couvert. Tam ne bougea ni ne proféra un son même quand les mains gourdes de Rand le bousculèrent. Mais du moins respirait-il encore. Mon père. L’autre, c’était juste le délire de la fièvre. « Et s’ils reviennent ? dit-il sourdement.
— La Roue tisse comme la Roue le veut, répondit Maître Luhhan avec malaise. S’ils reviennent… Bah, maintenant ils sont partis. Alors nous ramassons les morceaux, nous reconstruisons ce qui a été abattu. » Il soupira, les traits de son visage s’affaissèrent, il se frotta le creux des reins. Pour la première fois, Rand se rendit compte que cet homme massif était aussi fatigué que lui-même, sinon davantage. Le forgeron contempla le village en secouant la tête. « Je ne pense pas qu’aujourd’hui sera un Bel Tine digne de ce nom. Mais on s’en tirera. On l’a toujours fait. » Brusquement, il saisit sa hache et ses traits se raffermirent. « Il y a du travail qui nous attend. Ne te tracasse pas, mon gars. La Sagesse s’occupera bien de lui et la Lumière veillera sur nous tous. Et si la Lumière ne s’en charge pas, eh bien, nous prendrons soin de nous-mêmes. Rappelle-toi, nous sommes natifs des Deux Rivières. »
Toujours à genoux, Rand regarda le village pendant que le forgeron s’éloignait, le regarda vraiment pour la première fois. Maître Luhhan avait raison, songea-t-il, et il fut surpris de n’être pas surpris par ce qu’il voyait. Les gens fouillaient encore les ruines de leurs maisons, mais même depuis le peu de temps qu’il était là, un plus grand nombre avait commencé à se mouvoir avec une intention précise. Il sentait presque grandir leur détermination. Mais il s’interrogea. Ils avaient vu les Trollocs ; avaient-ils vu le cavalier au manteau noir ? Avaient-ils perçu sa haine ?
Nynaeve et Egwene apparurent, sortant de la maison Calder, et il se releva d’un bond. Ou plutôt il essaya ; ce fut plutôt une embardée titubante qui faillit le faire tomber le nez dans la poussière.
La Sagesse s’agenouilla vivement à côté de la civière sans même jeter un coup d’œil à Rand. Son visage et sa robe étaient encore plus sales que ceux d’Egwene et les mêmes cernes soulignaient ses yeux, bien que ses mains à elle aussi fussent propres. Elle tâta le visage de Tam et lui releva du pouce les paupières. Fronçant les sourcils, elle rabattit ce qui le couvrait, écarta avec précaution le bandage pour examiner la blessure. Avant que Rand ait eu le temps d’apercevoir ce qu’il avait dessous, elle avait remis en place le tampon de linge. En poussant un soupir, elle remonta la couverture et le manteau jusqu’au cou de Tam, d’un geste doux comme si elle bordait un enfant pour la nuit.
« Il n’y a rien que je puisse faire », conclut-elle. Elle fut obligée d’appuyer les mains sur ses genoux pour se redresser. « Je suis désolée, Rand. »
Pendant un instant, il resta là, sans comprendre, tandis qu’elle repartait vers la maison, puis il se précipita derrière elle et la tira pour qu’elle se retourne face à lui. « Il est mourant, cria-t-il.
— Je sais », dit-elle simplement, et il fléchit devant cette réponse prosaïque.
« Il faut que vous fassiez quelque chose. Il le faut. Vous êtes la Sagesse. »