Выбрать главу

Le chagrin crispa le visage de Nynaeve, mais rien qu’un instant, puis elle fut de nouveau toute résolution, la voix ferme et impassible. « Oui, je suis la Sagesse. Je sais quel résultat il m’est possible d’obtenir avec mes remèdes et je sais quand il est trop tard. Ne crois-tu pas que je ferais quelque chose si c’était en mon pouvoir ? Mais je ne peux pas, je ne peux pas, Rand. Et il y en a d’autres qui ont besoin de moi. Des gens à qui je serai utile.

— Je vous l’ai amené aussi vite que possible », marmotta-t-il. Même si le village était en ruine, il y avait eu l’espoir de la Sagesse. Cet espoir disparu, il se sentait vidé.

« Je le sais bien », dit-elle gentiment. Elle lui effleura la joue de la main. « Ce n’est pas ta faute. Tu as fait le maximum. Je suis désolée, Rand, mais j’en ai d’autres à soigner. Nos ennuis n’en sont encore qu’à leur commencement, je le crains. »

Hébété, il la suivit des yeux jusqu’à ce que la porte de la maison se referme derrière elle. Il n’était capable que d’une pensée : elle ne l’aiderait pas.

Soudain il recula d’un pas sous le choc d’Egwene qui se jetait contre lui en l’étreignant. Son étreinte était assez rude pour lui tirer un grognement à n’importe quel autre moment ; à présent, il regarda seulement en silence la porte derrière laquelle ses espoirs s’étaient évanouis.

« Je suis vraiment navrée, Rand, dit-elle contre sa poitrine. Par la Lumière, j’aimerais pouvoir faire quelque chose. »

Dans une espèce de torpeur, il l’entoura de ses bras. « Je sais. Je… il faut que je me débrouille, Egwene. J’ignore comment, mais je ne peux pas le laisser… » Sa voix se brisa et Egwene resserra encore son étreinte.

« Egwene ! » À l’appel de Nynaeve provenant de la maison, Egwene sursauta. « Egwene, j’ai besoin de toi. Et relave-toi les mains ! »

Elle repoussa les bras de Rand et se libéra. « Elle a besoin de mon aide, Rand.

— Egwene ! »

Il crut entendre un sanglot quand elle pivota sur elle-même et s’éloigna de lui. Puis elle disparut, et il resta seul près du travois. Pendant un instant, il contempla Tam sans rien éprouver qu’une impuissance stérile. Subitement, son visage se durcit. « Le Maire saura quoi faire », dit-il en soulevant de nouveau les brancards. « Le Maire saura. » Bran al’Vere savait toujours ce qu’il fallait faire. Avec un entêtement las, il se mit en route pour l’Auberge de la Source du Vin.

Un autre des étalons Dhurrans le dépassa, ses courroies de harnais attachées autour des chevilles d’une grande forme enveloppée dans une couverture sale. Les bras couverts de poils grossiers traînaient dans la poussière derrière la couverture et un coin retroussé révélait une corne de chèvre. Les Deux Rivières n’étaient pas un endroit où les contes devenaient horriblement réels. Si les Trollocs avaient leur place, c’était dans le monde extérieur, là où il y avait des Aes Sedai et les faux Dragons, et la Lumière seule savait quoi d’autre sortis vivants des contes de ménestrels… Pas aux Deux Rivières. Pas au Champ d’Emond.

Alors qu’il cheminait le long du Pré Communal, des gens l’interpellèrent, certains depuis les ruines de leur maison, pour lui offrir leur aide. Il ne les entendit que comme des murmures à l’arrière-plan, même quand ils marchaient à côté de lui un instant en lui parlant. Sans y réfléchir consciemment, il réussit à émettre quelques mots pour expliquer qu’il n’en avait pas besoin, que tout était arrangé. Quand ils le quittaient l’air préoccupé et parfois en commentant qu’ils allaient lui envoyer Nynaeve, il y prêtait aussi peu d’attention. Il ne se laissait penser qu’au but qu’il s’était fixé en tête. Bran al’Vere pouvait faire quelque chose pour aider Tam. Ce que c’était, il essayait de ne pas s’y attarder. Mais le Maire pourrait faire, imaginer quelque chose.

L’auberge avait échappé presque complètement à la destruction qui avait rasé la moitié du village. Quelques marques de roussi salissaient ses murs, mais le toit de tuiles rouges luisait au soleil avec autant d’éclat que d’ordinaire. Du chariot du colporteur, pourtant, il ne restait que des cercles de roue en fer noircis appuyés contre la caisse calcinée, à présent gisant par terre. Les grands cerceaux ronds qui avaient soutenu la bâche penchaient dangereusement, chacun à un angle différent.

Thom Merrilin était assis en tailleur sur les pierres du vieux soubassement : il rognait soigneusement les bords roussis des pièces cousues sur son manteau avec une paire de petits ciseaux. Il posa manteau et ciseaux à l’approche de Rand. Sans lui demander s’il avait besoin d’aide ou en désirait, il sauta à bas de son perchoir et releva l’arrière du travois.

« Dedans ? Bien sûr, bien sûr. Ne te tracasse pas, mon garçon. Votre Sagesse va s’occuper de lui. Je l’ai vue au travail depuis la nuit dernière, elle a la main douce et une science sûre. Ce pourrait être bien pire. Il y en a qui sont morts, cette nuit. Pas beaucoup peut-être, mais c’est encore trop pour moi. Le vieux Fain a disparu, pouf, comme ça, et c’est ce qu’il y a eu de pire. Les Trollocs mangent n’importe quoi. Tu devrais rendre grâce à la Lumière que ton père soit encore ici, et vivant pour que la Sagesse puisse le guérir. »

Rand étouffa les mots sous sa litanie – c’est lui, mon père, réduisant la voix de Thom à des sons sans signification qu’il ne remarquait pas plus que le bourdonnement d’une mouche. Il ne supportait plus les manifestations de sympathie, les efforts pour lui remonter le moral. Pas maintenant. Pas jusqu’à ce que Bran al’Vere lui dise comment secourir Tam.

Soudain, il se trouva en face de quelque chose de griffonné sur la porte de l’auberge, une ligne courbe tracée avec un bâton carbonisé, une larme en équilibre sur la pointe, dessinée au charbon de bois. Tant d’événements s’étaient succédé qu’il fut à peine surpris de trouver le Croc du Dragon marqué sur la porte de l’Auberge de la Source du Vin. Pourquoi voudrait-on accuser de maléfices l’aubergiste ou sa famille, ou porter malheur à l’auberge, cela le dépassait, mais la nuit avait fait naître en lui une conviction. Tout était possible. Absolument tout.

Sur une poussée du ménestrel, il souleva le loquet et entra.

La salle commune était déserte à l’exception de Bran al’Vere et froide aussi, car personne n’avait trouvé le temps d’allumer du feu. Le Maire était assis à une table, trempant sa plume dans un encrier, l’air concentré, sa tête frangée de gris penchée sur une feuille de parchemin. La chemise de nuit fourrée à la hâte dans son pantalon bouffait autour de sa taille imposante et il grattait distraitement un pied nu avec les orteils de l’autre. Il avait les pieds sales, comme s’il était sorti plus d’une fois sans se soucier de mettre des souliers en dépit du froid. « Quelle catastrophe vous amène ? demanda-t-il sans lever la tête. Dites vite. J’ai des douzaines de choses à liquider sur-le-champ qu’il aurait fallu faire il y a une heure. Alors j’ai peu de temps ou de patience. Eh bien ? Allez-y !

— Maître al’Vere ? dit Rand. C’est mon père. » Le Maire releva brusquement la tête. « Rand ? Tam ! » Il jeta sa plume et renversa sa chaise en se levant d’un bond. « Peut-être la Lumière ne nous a-t-elle pas complètement abandonnés. J’avais peur que vous ne soyez morts tous les deux. Béla est arrivée au galop au village une heure après le départ des Trollocs, couverte d’écume et soufflant comme si elle avait couru tout le long du chemin depuis la ferme, et j’ai cru… Pas le temps d’en parler maintenant. On va le porter en haut. » Il saisit l’arrière de la civière, repoussant le ménestrel d’un coup d’épaule hors de son chemin. « Filez chercher la Sagesse, Maître Merrilin. Et expliquez-lui bien que j’ai dit qu’elle se dépêche ou que je saurai pourquoi. Sois tranquille, Tam. Nous allons te coucher dans un bon lit bien doux. Partez, ménestrel, partez ! »