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Maître al’Vere jeta à Rand un regard de frustration. « Moiraine est une Aes Sedai. La moitié des femmes du village se conduisent comme si elles siégeaient dans le Cercle des Femmes et le reste comme si elles étaient des Trollocs. Aucune ne semble se rendre compte qu’il faut être prudent avec les Aes Sedai. Les hommes la regardent peut-être de travers mais, du moins ne font-ils rien qui risque de la provoquer. »

Attention, pensa Rand. Ce n’est pas trop tard pour se montrer prudent. « Maître al’Vere, demanda-t-il lentement, savez-vous combien de fermes ont été attaquées ?

— Deux seulement à ce que j’ai entendu dire, y compris la vôtre. » Le Maire s’interrompit, songeur, puis haussa les épaules. « Ça ne paraît pas assez, étant donné ce qui est arrivé ici. Je devrais m’en réjouir, mais… Bah, on sera sans doute mieux renseignés d’ici la fin de la journée. »

Rand soupira. Pas besoin de demander quelles fermes. « Ici, au village, est-ce qu’ils ont… Je veux dire, est-ce qu’il y a eu quelque chose indiquant après quoi ils en avaient ?

— Après quoi, mon garçon ? Je ne sais pas ce qu’ils voulaient, si ce n’est peut-être nous tuer tous. Cela s’est passé comme je l’ai dit. Les chiens ont aboyé, Moiraine Sedai et Lan se sont élancés par les rues, puis quelqu’un a crié que la maison de Maître Luhhan et la forge étaient en feu. La maison d’Abel Cauthon s’est enflammée d’un coup – c’est curieux, ça, elle est presque au milieu du village. En tout cas, juste après, les Trollocs se répandaient parmi nous. Non, je ne pense pas qu’ils en avaient après quelque chose de particulier. » Il eut un rire bref pareil à un aboiement qu’il coupa net, avec un regard circonspect vers sa femme. Elle ne se détourna pas de Tam. « À dire vrai, continua-t-il plus bas, ils semblaient dans une aussi grande confusion que nous. Je doute qu’ils s’attendaient à trouver ici une Aes Sedai ou un Lige.

— Je suppose que non », dit Rand avec une grimace.

Si Moiraine avait dit la vérité sur ce point, elle avait probablement dit aussi la vérité concernant le reste. Pendant un instant, il pensa à demander l’avis du Maire mais, manifestement, Maître al’Vere n’en savait guère davantage sur les Aes Sedai que n’importe qui d’autre au village. En outre, Rand hésitait à informer même le Maire de ce qui se passait – de ce que Moiraine avait dit qui se passait. Il ne savait pas trop ce qu’il redoutait le plus, d’être raillé ou d’être cru. Il caressa du pouce la garde de l’épée de Tam. Son père avait voyagé de par le monde ; il devait en connaître plus que le Maire sur les Aes Sedai. Mais si vraiment Tam était parti des Deux Rivières, alors peut-être que ce qu’il avait dit dans le Bois de l’Ouest… Il se frictionna la tête à deux mains pour se changer les idées.

« Tu as besoin de dormir, mon gars, constata le Maire.

— Oui, en effet, ajouta Maîtresse al’Vere. Tu tombes quasiment de sommeil. »

Rand la regarda en clignant des yeux surpris. Il ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait quitté le chevet de son père. C’est vrai qu’il avait besoin de sommeil ; la seule idée le fit bâiller.

« Tu peux prendre le lit dans la chambre d’à côté, dit le Maire. Il y a déjà un feu préparé. »

Rand regarda son père ; Tam était encore profondément endormi et cela provoqua un nouveau bâillement. « Je préférerais ne pas bouger d’ici, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Pour quand il se réveillera. »

Les soins aux malades étaient du ressort de Maîtresse al’Vere et le Maire la laissa décider. Elle n’hésita qu’un instant avant d’acquiescer d’un signe de tête. « Mais laisse-le se réveiller tout seul. Si tu troubles son sommeil… » Il essaya de dire qu’il obéirait à ses recommandations, mais les mots s’emmêlèrent dans un autre bâillement. Elle secoua la tête en souriant. « Tu vas t’endormir aussi en un rien de temps. S’il faut que tu restes, blottis-toi près du feu. Et bois un peu de ce bouillon de bœuf avant de t’endormir.

— D’accord », dit Rand. Il aurait consenti à n’importe quoi qui lui permettait de rester dans cette chambre. « Et je ne le réveillerai pas.

— Prends-y bien garde, dit Maîtresse al’Vere d’un ton ferme mais sans sévérité. Je vais t’apporter un oreiller et des couvertures. »

Quand la porte finit par se refermer derrière eux, Rand tira à côté du lit le seul siège qui se trouvait dans la chambre et s’assit à un endroit d’où il pouvait surveiller Tam. Maîtresse al’Vere avait beau jeu de parler de dormir – sa mâchoire craqua en étouffant un bâillement – mais il ne pouvait pas dormir encore. Il risquait que Tam s’éveille n’importe quand et ne demeure peut-être lucide qu’un court moment. Rand devait attendre ce moment-là.

Il grimaça et se tortilla dans son fauteuil, déplaçant machinalement la poignée de l’épée qui s’enfonçait dans ses côtes. Il se sentait encore peu disposé à raconter à quiconque ce qu’avait dit Moiraine, mais c’était Tam, après tout. C’était… Sans s’en rendre compte, il serra les dents avec décision. Mon père. Je peux tout dire à mon père.

Il se tortilla encore un peu sur son siège et appuya sa tête contre le dossier. Tam était son père et personne ne pouvait lui ordonner quoi dire ou ne pas dire à son père. Il n’avait qu’à ne pas s’endormir jusqu’à ce que Tam s’éveille… Il n’avait qu’à…

9

Les dits de la roue

Rand courait, le cœur battant comme un tambour, et il regardait avec consternation les collines arides qui l’entouraient. Ce n’était pas seulement un endroit où le printemps tardait à venir ; le printemps n’était jamais venu là et n’y viendrait jamais. Rien ne poussait dans le sol froid qui crissait sous ses bottes, même pas un brin de lichen. Il dépassa dans sa course folle des blocs de pierre deux fois plus grands que lui ; la poussière recouvrait la terre à croire que jamais une goutte de pluie ne l’avait touchée. Le soleil était une boule gonflée rouge sang, plus brûlant que le jour le plus chaud de l’été et assez brillant pour lui brûler les yeux, mais il se détachait sur un ciel pareil à un chaudron de plomb, où des nuages d’un noir et argent absolus bouillonnaient et tournoyaient à tous les points de l’horizon. En dépit de ce tourbillonnement de nuages, aucune brise ne soufflait sur la terre et, malgré le soleil morne, l’air était aussi glaçant qu’au plus fort de l’hiver.

Rand jetait souvent un coup d’œil par-dessus son épaule en courant, mais il n’apercevait pas ses poursuivants. Rien que des collines désolées et des montagnes noires déchiquetées, dont beaucoup étaient sommées de hauts panaches de fumée noire qui s’élevaient pour rejoindre le fourmillement des nuées. S’il était incapable de voir ceux qui le pourchassaient, il pouvait du moins les entendre hurler derrière lui, des voix gutturales qui criaient dans l’allégresse de la poursuite, hurlant de joie à l’idée du sang qu’ils auraient. Des Trollocs. Ils s’approchaient et lui avait presque épuisé ses forces.

Avec une hâte désespérée, il grimpa jusqu’à une crête en lame de couteau, puis tomba à genoux en gémissant. Au-dessous de lui, un pan de roc abrupt, une falaise de mille pieds, descendait à pic dans un vaste canyon. Des brumes vaporeuses couvraient le fond de cette gorge, leur épaisse surface grise ondulait en vagues sinistres, roulait et se brisait contre la falaise au-dessous de lui, mais plus lentement qu’aucune vague de l’océan ne déferle jamais. Des plaques de brouillard s’embrasaient d’une lueur rouge pendant un instant, comme si de grands incendies flamboyaient soudain au-dessous, puis s’éteignaient. Le tonnerre grondait dans les profondeurs de la vallée et la foudre crépitait à travers la grisaille, lançant parfois ses éclairs dans le ciel.