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Ce n’était pas la vallée elle-même qui sapait les forces de Rand et emplissait d’impuissance les espaces laissés vides. Au centre de ces vapeurs furieuses surgissait une montagne, plus haute qu’il n’en avait jamais vu dans les Montagnes de la Brume, une montagne aussi noire que la perte de tout espoir. Cette morne aiguille de pierre, dague poignardant les cieux, était la source de sa désolation. Il ne l’avait jamais vue avant, mais il la connaissait. Son souvenir s’évanouissait avec la prestesse du vif-argent dès qu’il essayait de le saisir, mais le souvenir était là. Il savait qu’il était là.

Des doigts invisibles le touchèrent, pesèrent sur ses bras et sur ses jambes dans un effort pour l’entraîner vers la montagne. Son corps frémit, prêt à obéir. Ses bras et ses jambes se raidirent comme s’il pensait pouvoir enfoncer doigts et orteils dans la pierre. Des liens fantômes enlaçaient son cœur, le tiraient, l’attiraient vers la montagne en forme d’aiguille. Des larmes dévalèrent sur son visage et il s’affaissa sur le sol. Il sentit sa volonté s’enfuir comme de l’eau hors d’un seau troué. Encore un peu et il irait où on l’appelait. Il obéirait, ferait ce qu’on lui ordonnait. Brusquement, il découvrit une autre émotion : la colère. Que je te pousse, que je te tire, il n’était tout de même pas un mouton qu’on aiguillonnait du bâton pour qu’il entre dans le parc. La colère se comprima en un nœud dur, et il s’y accrocha, comme il se serait accroché à un radeau pendant une inondation.

« Sers-moi », murmura une voix dans le silence de son esprit. Une voix familière. S’il écoutait avec assez d’attention, il était sûr de la reconnaître. Sers-moi. Il secoua la tête pour tenter de s’en débarrasser. Sers-moi. Il secoua le poing vers la montagne noire. « Que la Lumière te consume, Shai’tan ! »

Brusquement, l’odeur de la mort s’épaissit autour de lui. Une silhouette le domina, en manteau couleur de sang séché, une silhouette avec un visage… Il ne voulait pas voir la face qui le considérait de haut. Il ne voulait pas penser à cette face. Cela lui faisait mal d’y penser, changeait en charbons ardents son esprit. Une main se tendit vers lui. Sans se soucier d’une possible chute par-dessus la crête, il se rejeta loin d’elle. Il fallait qu’il s’éloigne. Très loin. Il tomba en battant l’air des bras, voulant crier, sans souffle pour crier, sans souffle du tout.

Subitement, il n’était plus dans ce pays stérile, il ne tombait plus. De l’herbe brunie par l’hiver s’aplatissait sous ses bottes ; on aurait dit des fleurs. Il rit presque de voir çà et là des arbres et des buissons, tout dégarnis de feuilles qu’ils fussent, émailler la plaine aux douces ondulations où il se trouvait à présent. Dans le lointain s’élevait une seule montagne, au sommet brisé et fendu, mais cette montagne ne causait ni peur ni désespoir. C’était juste une montagne, bien que bizarrement déplacée ici, sans aucune autre en vue.

Un large fleuve coulait près de la montagne et sur une île au milieu de ce fleuve se dressait une ville telle qu’il peut en exister dans un conte de ménestrel, une ville entourée de hautes murailles au miroitement blanc et argent sous le chaud soleil. Avec un mélange de joie et de soulagement, il se mit en route vers ces remparts pour chercher la sécurité et la sérénité qu’il savait instinctivement trouver derrière eux.

En approchant, il distingua les tours élancées, dont beaucoup étaient reliées par de merveilleuses passerelles qui enjambaient le vide. Des ponts aux arches élevées joignaient la cité de l’île aux deux rives du fleuve. Même de loin, il pouvait distinguer la dentelle de pierre de ces arches qui semblaient trop délicates pour résister à l’élan de l’eau qui se précipitait en dessous. Au-delà de ces ponts était la sécurité. Le refuge.

Tout à coup, un frisson parcourut ses os ; une moiteur glacée se posa sur sa peau et l’air autour de lui devint fétide et humide. Sans regarder en arrière, il s’enfuit en courant, loin du poursuivant dont les doigts réfrigérants lui effleuraient le dos et tiraient sur son manteau, il courut loin de la silhouette mangeuse de lumière au visage qui… Il ne pouvait se rappeler le visage sauf comme quelque chose de terrifiant. Il ne voulait pas se rappeler ce visage. Il courait et le sol fuyait sous ses pieds, collines ondulées et plaine unie… Et il avait envie de hurler comme un chien devenu enragé. La ville s’éloignait devant lui. Plus il courait, plus s’éloignaient les remparts blancs étincelants, le havre. Ils diminuèrent de plus en plus jusqu’à ce que seul un point pâle restât sur l’horizon. La main froide du poursuivant l’attrapa au collet. Si ces doigts le touchaient, il savait qu’il deviendrait fou. Ou pire. Bien pire. Au moment même où cette certitude lui vint, il buta et tomba… « Noooon ! », hurla-t-il.

… et grogna quand le choc sur des pavés lui coupa la respiration. Surpris, il se releva. Il était aux abords d’un de ces merveilleux ponts qu’il avait vus s’élancer au-dessus du fleuve. Des gens souriants marchaient de chaque côté de lui, des gens aux habits de tant de couleurs qu’ils le faisaient penser à un champ de fleurs sauvages. Certains lui parlèrent, mais il ne comprenait pas, bien que les mots parussent être compréhensibles. Mais les expressions étaient amicales, et les gens lui faisaient signe d’avancer, de continuer sa marche vers le pont de pierre délicatement ouvragé, vers les remparts étincelants veinés d’argent et les tours qui étaient au-delà. Vers la sécurité qui, il le savait, attendait là-bas.

Il se joignit à la foule dont le flot traversait le pont et pénétrait dans la ville par des portes massives qui perçaient les hauts murs impeccables. À l’intérieur se trouvait un lieu merveilleux, dont le moindre bâtiment semblait un palais. C’était comme si on avait dit aux bâtisseurs de prendre pierre, brique et tuile et de créer une beauté à couper le souffle aux mortels. Il n’y avait pas d’édifice, pas de monument qui ne le fît ouvrir tout grands les yeux, bouche bée. De la musique résonnait le long des rues, cent airs différents, mais qui tous se mêlaient au vacarme de la foule pour créer une grandiose et joyeuse harmonie. Les senteurs de doux parfums et d’épices subtiles, de nourritures merveilleuses et de myriades de fleurs, tout flottait dans l’air comme si les bonnes odeurs du monde entier étaient réunies là.

La rue par laquelle il entra dans la ville, large et pavée de pierre lisse et grise, s’étendait droit devant lui jusqu’au cœur de la cité. À son extrémité s’érigeait une tour, plus grande et plus haute qu’aucune autre de la ville, une tour aussi blanche que de la neige fraîchement tombée. C’était là que se trouvaient la sécurité ainsi que les renseignements qu’il cherchait, mais jamais il n’avait rêvé de voir une cité pareille. Allons, quelle importance s’il s’attardait juste un peu avant de se rendre à la tour ? Il s’engagea dans une rue transversale plus étroite où des jongleurs déambulaient parmi des marchands des quatre-saisons vendeurs de fruits inconnus.

Devant lui, au bas de la rue se dressait une tour blanche comme neige. La même tour. Encore juste un petit moment, pensa-t-il, et il tourna un nouveau coin de rue. À l’extrémité de cette rue aussi, il y avait la tour blanche. Obstiné, il tourna dans une autre rue, puis une autre encore, et chaque fois ses regards rencontraient la tour d’albâtre. Il pivota sur lui-même pour la fuir… et s’arrêta dans une glissade. Devant lui, la tour blanche. Il eut peur de regarder derrière lui, craignant de la voir aussi là.

Les visages autour de lui étaient encore amicaux, mais ils exprimaient une espérance déçue, l’espérance qu’il avait brisée. Pourtant, ces gens lui faisaient signe d’avancer, des signes suppliants. Vers la tour. Leurs yeux brillaient d’un besoin terrible que lui seul pouvait satisfaire ; lui seul pouvait les sauver.