D’accord, pensa-t-il. La tour, après tout, c’était là qu’il voulait aller.
Au moment même où il exécutait son premier pas en avant, la déception disparut chez ceux qui l’entouraient, les sourires rayonnèrent sur tous les visages. Ils avancèrent en même temps que lui et des petits enfants jonchèrent sa route de pétales de fleurs. Il regarda derrière lui, tout confus, se demandant pour qui étaient les fleurs, mais derrière lui il y avait encore davantage de gens souriants qui l’encourageaient du geste à continuer son chemin. Elles doivent être pour moi, pensa-t-il, et se demanda pourquoi cela ne lui semblait soudain absolument plus étrange. Mais l’étonnement ne dura qu’un instant avant de s’estomper, tout se passait comme cela se devait.
Quelqu’un se mit à chanter, puis quelqu’un d’autre, jusqu’à ce que toutes les voix s’élèvent en une hymne splendide d’allégresse. Rand ne pouvait toujours pas comprendre les mots, mais une douzaine d’harmonies entremêlées proclamaient joie et salut. Des musiciens gambadaient à travers la masse mouvante de la foule, ajoutant à l’hymne des airs de flûtes, harpes et tambours d’une douzaine de tailles, et tous les chants qu’il avait entendus auparavant se fondirent ensemble sans raccord apparent. Des jeunes filles dansaient autour de lui, posaient sur ses épaules des guirlandes de fleurs au doux parfum, les lui enroulaient autour du cou. Elles lui souriaient et leur plaisir croissait avec chaque pas qu’il faisait. Il ne pouvait s’empêcher de leur sourire en retour. Ses pieds brûlaient d’envie de se joindre à leur danse et, au moment même où l’idée lui en venait, il dansait déjà, d’un même pas accordé, comme s’il savait tout cela de naissance. Il rejeta la tête en arrière et rit ; ses pieds étaient plus légers qu’ils ne l’avaient jamais été quand il dansait avec… Il n’arrivait pas à se rappeler le nom, mais cela paraissait sans importance.
C’est ta destinée, murmura une voix dans sa tête, et ce murmure était un fil conducteur dans le péan.
L’emportant comme une brindille sur la crête d’une vague, la foule s’écoula vers une place immense au milieu de la ville et, pour la première fois, il vit que la tour blanche s’élevait au-dessus d’un grand palais de marbre pâle, sculpté plutôt que bâti, avec des murs courbes, des coupoles bombées et des flèches dressées vers le ciel. L’impression que lui fît l’ensemble lui coupa le souffle. Un large escalier de pierre immaculé y menait depuis la place et, au pied de cet escalier, la foule s’arrêta, mais son chant s’éleva encore plus haut. Les voix qui s’enflaient soutenaient ses pas. Ta destinée, chuchota la voix, insistante à présent, ardente.
Il ne dansait plus, mais il ne s’arrêtait pas non plus. Il monta l’escalier sans hésitation. Il était là en terrain familier.
Des volutes couvraient les battants de la porte monumentale en haut de l’escalier, des sculptures si compliquées et si délicates qu’il ne pouvait imaginer de lame de gouge assez fine pour les exécuter. Les battants s’ouvrirent tout grands et il entra. Ils se refermèrent derrière lui avec un fracas retentissant comme le tonnerre. « Nous t’attendions », dit le Myrddraal d’une voix sifflante.
Rand se redressa droit comme un I, haletant et frissonnant, le regard fixe. Tam était encore endormi sur le lit. Sa respiration s’apaisa lentement. Des bûches à demi consumées flamboyaient dans l’âtre, avec une bonne couche de braises rassemblées autour des chenets ; quelqu’un était venu s’occuper du feu pendant qu’il dormait. Une couverture gisait à ses pieds, où elle était tombée quand il s’était réveillé. Et aussi la civière de fortune avait disparu ; quant à son manteau et à celui de Tam, ils avaient été accrochés près de la porte.
Il essuya la sueur froide sur son visage, d’une main qui n’était pas trop ferme, et se demanda si nommer le Ténébreux dans un rêve attirait son attention de la même façon que lorsqu’on le nommait à haute voix.
Le crépuscule obscurcissait la fenêtre ; la lune était haute, ronde et pleine, et les étoiles du soir scintillaient au-dessus des Montagnes de la Brume. Il avait dormi presque toute la journée. Il massa un point douloureux dans son flanc. Apparemment, il avait dormi avec la garde de son épée enfoncée sous les côtes. Entre cela, le vide de son estomac et la nuit précédente, pas étonnant qu’il ait cauchemardé.
Son estomac gargouilla, il se leva, tout ankylosé, et se dirigea vers la table où Maîtresse al’Vere avait laissé le plateau. Il enleva d’une saccade la serviette blanche. Malgré le temps qu’il avait dormi, le bouillon de bœuf était encore chaud, ainsi que le pain croustillant. Visiblement, Maîtresse al’Vere était passée par là ; le plateau avait été remplacé. Une fois qu’elle avait décidé que vous aviez besoin d’un repas chaud, elle ne renonçait pas avant que vous l’ayez ingurgité.
Il avala un peu de bouillon, et il prit juste le temps de mettre de la viande et du fromage entre deux morceaux de pain avant de les fourrer dans sa bouche. Y mordant de grosses bouchées, il retourna vers le lit.
Apparemment, Maîtresse al’Vere s’était aussi occupée de Tam. Tam avait été déshabillé, ses vêtements maintenant propres et soigneusement plies étaient sur la table de chevet, et une couverture était tirée jusque sous son menton. Quand Rand effleura le front de son père, Tam ouvrit les yeux.
« Te voilà, mon garçon. Marine a annoncé que tu étais là, mais je n’ai même pas eu la force de me redresser pour voir. Elle a dit que tu étais trop fatigué et qu’elle n’allait pas te réveiller rien que pour que je te regarde. Même Bran n’arrive pas à la faire céder quand elle a décidé quelque chose. »
Tam avait la voix faible mais le regard clair et calme. L’Aes Sedai a raison, songea Rand. Avec du repos, il se portera aussi bien que d’habitude.
« Puis-je te donner quelque chose à manger ? Maîtresse al’Vere a laissé un plateau.
— Elle m’a déjà nourri… si nourrir est bien le mot qui convient. N’a voulu me servir que du bouillon. Comment un homme éviterait-il les mauvais rêves avec rien que du bouillon dans l’es… » Tam sortit en tâtonnant une main de sous la couverture et toucha l’épée suspendue à la taille de Rand. « Alors, ce n’était pas un rêve. Quand Marine m’a dit que j’étais malade, j’ai cru que j’avais été… Mais tu vas bien… C’est tout ce qui compte. Et la ferme ? »
Rand prit une profonde aspiration. « Les Trollocs ont tué les moutons. Je crois qu’ils ont aussi pris la vache, et la maison a besoin d’un bon nettoyage. » Il parvint à sourire faiblement. « Nous avons plus de chance que certains. Les Trollocs ont incendié la moitié du village. » Il rapporta à Tam tout ce qui s’était passé, ou du moins la plus grande partie. Tam écouta attentivement et posa des questions précises, si bien qu’il se trouva forcé de raconter son retour de la forêt à la ferme, et cela amena l’histoire du Trolloc qu’il avait tué. Il dut relater que Nynaeve avait déclaré Tam mourant pour expliquer pourquoi l’Aes Sedai l’avait soigné au lieu de la Sagesse. Ce qui fît ouvrir de grands yeux à Tam : une Aes Sedai au Champ d’Emond. Toutefois Rand ne jugea pas nécessaire de se répandre en détails sur chaque étape du trajet pour venir de la ferme, ses peurs ou le Myrddraal sur la route. En tout cas pas sur les cauchemars, alors qu’il dormait à côté de son lit. Surtout, il ne vit pas de raison de mentionner les propos de Tam sous l’effet de la fièvre. Pas encore. Les conclusions de Moiraine, par contre, pas moyen d’éviter ça.
« Voilà un récit qui ferait honneur à un ménestrel, marmotta Tam quand il eut fini. Qu’est-ce que les Trollocs vous voudraient, à vous, les garçons ? Ou le Ténébreux, que la Lumière nous protège !