— Tu crois qu’elle mentait ? Maître al’Vere a confirmé qu’elle disait la vérité à propos des fermes dont deux seulement ont été attaquées. Et au sujet de la maison de Maître Luhhan et de Maître Cauthon. »
Pendant un instant, Tam demeura silencieux, puis il reprit : « Répète-moi ce qu’elle a dit. Attention, les mots exacts, juste comme elle les a dits. »
Rand se creusa l’esprit. Qui se souvient jamais des mots exacts qu’il a entendus ? Il se mordit la lèvre, se gratta la tête et, petit à petit, il y parvint avec toute la précision dont il fut capable. « Je ne me rappelle rien d’autre, conclut-il. Il y a des choses dont je ne jurerais pas qu’elle ne les a pas dites plus ou moins autrement, mais cela s’en rapproche, en tout cas.
On s’en contentera. Il le faut bien, pas vrai ? Vois-tu, mon garçon, les Aes Sedai sont malignes. Elles ne mentent pas, pas carrément, mais la vérité que te dit une Aes Sedai n’est pas toujours la vérité que tu crois que c’est. Prends garde quand tu seras avec elle.
J’ai entendu les contes, rétorqua Rand. Je ne suis pas un enfant.
Non, tu n’es pas un enfant, certes non. » Tam poussa un profond soupir, puis haussa les épaules dans un geste d’agacement. « Néanmoins, je devrais t’accompagner. Le monde en dehors des Deux Rivières ne ressemble en rien au Champ d’Emond. »
C’était l’occasion de demander à Tam qu’il raconte ses excursions dans le monde extérieur, et le reste, mais Rand ne la saisit pas. Au lieu de cela, il resta bouche bée. « Juste comme ça ? Je croyais que tu essaierais de me dissuader. Je croyais que tu aurais cent bonnes raisons pour que je ne parte pas. » Il prit conscience de son espoir que Tam aurait cent raisons, et cent bonnes.
« Peut-être pas cent, dit Tam avec un rire brusque, mais quelques-unes me sont venues à l’esprit. Seulement, elles ne comptent guère. Si les Trollocs en ont après toi, tu seras plus en sûreté à Tar Valon que tu ne pourrais l’être ici. Souviens-toi bien d’être prudent. Les Aes Sedai font les choses pour leurs propres raisons, et ce n’est pas toujours celles qu’on pense.
— Le ménestrel a dit quelque chose comme ça, acquiesça lentement Rand.
— Alors, il sait de quoi il parle. Écoute avec application, réfléchis longuement et tiens ta langue. C’est un bon conseil pour tout ce qu’on a à faire en dehors des Deux Rivières, mais particulièrement avec les Aes Sedai. Et avec les Liges. Dis quelque chose à Lan et c’est tout comme si tu l’avais dit à Moiraine. Si c’est un Lige, alors il est lié à elle, aussi sûr que le soleil s’est levé ce matin, et il ne lui cèlera pas beaucoup de secrets, si même il en garde. »
Rand ne connaissait pas grand-chose sur les liens entre Aes Sedai et Hommes Liges, bien que cela jouât un grand rôle dans tous les contes qu’il avait entendus au sujet des Hommes Liges. C’était en relation avec le Pouvoir, un don au Lige ou peut-être une espèce d’échange. Les Liges avaient toutes sortes d’avantages, d’après les contes. Ils guérissaient plus vite que les autres hommes et pouvaient se passer plus longtemps de nourriture, d’eau ou de sommeil. Ils étaient censés percevoir les Trollocs, s’ils étaient assez près, et aussi d’autres créatures du Ténébreux, ce qui expliquait pourquoi Lan et Moiraine avaient tenté d’avertir le village avant l’attaque. Quant à ce que les Aes Sedai en tiraient comme avantages, les contes n’en parlaient pas, mais Rand n’était pas près de croire qu’elles n’en tiraient rien.
Je serai prudent, dit Rand. J’aimerais seulement savoir pourquoi. Ça n’a pas de sens. Pourquoi moi ? Pourquoi nous ?
J’aimerais bien le savoir, moi aussi, mon garçon. Par le sang et les cendres, j’aimerais bien le savoir. » Tam poussa un profond soupir. « Bon, inutile de vouloir remettre un œuf cassé dans sa coquille, je pense. Quand dois-tu partir ? Je serai sur pied dans un jour ou deux et nous pourrons essayer de reconstituer un troupeau. Oren Dautry a du bon bétail dont il consentira peut-être à se séparer, avec toutes ces pâtures détruites, et Jon Thane aussi.
Moiraine… l’Aes Sedai a dit que tu devais rester au lit. Elle a dit plusieurs semaines. » Tam ouvrit la bouche, mais Rand poursuivit : « Et elle a parlé à Maîtresse al’Vere.
Oh. Bah, peut-être que je parviendrai à convaincre Marine. »
Tam n’avait pas trop l’air d’y compter, pourtant. Il lança à Rand un regard perçant. « D’après ta manière d’éviter de répondre, tu dois partir bientôt. Demain ? Ou ce soir ?
Ce soir », dit Rand à mi-voix, et Tam hocha tristement la tête.
Oui. Bon, s’il le faut absolument, mieux vaut ne pas tarder. Mais nous verrons pour cette affaire de « semaines ». – Il tira sur ses couvertures avec plus d’irritation que de force. – « Peut-être que je te suivrai dans quelques jours, de toute façon. Je te rattraperai en route. Nous verrons si Marine peut me garder au lit quand je veux me lever. »
Un coup fut frappé à la porte et Lan passa la tête dans la chambre. « Fais vite tes adieux, berger, et viens. Il risque d’y avoir du grabuge.
— Du grabuge ? » dit Rand, et le Lige grommela avec impatience : « Dépêche-toi donc ! »
Rand attrapa en hâte son manteau. Il commença à déboucler le ceinturon qui soutenait l’épée, mais Tam prit la parole.
« Garde-la. Tu en auras probablement davantage besoin que moi, quoique, la Lumière aidant, aucun de nous deux n’en aura besoin. Sois prudent, mon garçon, tu m’entends ? »
Sans tenir compte de Lan qui continuait à grommeler, Rand se pencha pour étreindre Tam. « Je reviendrai. Je te le garantis.
— Bien sûr que tu reviendras. » Tam rit et lui rendit faiblement son étreinte qu’il termina en tapotant le dos de Rand, « Je le sais bien. Et j’aurai deux fois plus de moutons à te confier pour les soigner quand tu reviendras. Va maintenant, avant que ce gars s’étrangle. »
Rand tenta de s’attarder encore, tenta de trouver les mots pour formuler la question qu’il n’avait pas envie de poser, mais Lan entra dans la chambre, l’attrapa par le bras et l’entraîna dans le couloir. Le Lige avait revêtu une cotte gris-vert mat en écailles de métal qui se chevauchaient. Sa voix était rendue âpre par l’irritation.
« Il faut nous dépêcher. Tu ne comprends donc pas le mot grabuge ? »
À l’extérieur de la chambre, Mat attendait, en cotte et manteau, son arc à la main. Un carquois était accroché à sa taille. Mat se balançait anxieusement sur ses talons et ne cessait de jeter vers l’escalier des regards où semblaient se mêler en égale quantité impatience et peur. « Ça ne ressemble pas beaucoup aux contes, n’est-ce pas, Rand ? » dit-il d’une voix enrouée.
« Quel genre de grabuge ? » voulut savoir Rand, mais le Lige le précéda en courant sans répondre, descendant les marches deux par deux. Mat se précipita derrière lui avec des gestes vifs à l’adresse de Rand pour qu’il les suive.
Enfilant son manteau à la diable, il les rattrapa en bas. Seule une faible clarté emplissait la salle commune ; la moitié des chandelles s’étaient consumées et la plupart du reste coulaient. Elle était vide à part eux trois. Mat, posté près d’une des fenêtres de façade, jetait des coups d’œil furtifs au-dehors, comme s’il cherchait à rester invisible. Lan entrebâilla la porte et scruta la cour intérieure.
Se demandant ce qu’il pouvait bien guetter, Rand alla le rejoindre. Le Lige lui murmura d’être prudent, mais entrouvrit un peu plus largement la porte pour que Rand eût la place de regarder, lui aussi.
Tout d’abord, il ne comprit pas bien ce qu’il voyait : une foule de villageois, environ trois douzaines, rassemblés près du squelette consumé du chariot du colporteur, l’obscurité de la nuit repoussée par les torches que portaient certains d’entre eux. Moiraine leur faisait face, le dos tourné à l’auberge, appuyée sur sa canne avec une apparente désinvolture. Hari Coplin était au premier rang de l’attroupement avec son frère, Darl, et Bili Congar. Cenn Buie était là également, l’air mal à l’aise. Rand fut stupéfait de voir Hari agiter le poing à l’adresse de Moiraine.