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Elle se tut, mais personne ne parla. Rand était aussi envoûté que les autres par le charme qu’elle avait créé.

Quand elle reprit son récit, il but ses paroles, et les autres de même.

« Pendant près de deux siècles, les Guerres des Trollocs ont ravagé le monde entier et, partout où il y avait de furieux combats, la bannière à l’Aigle Rouge de Manetheren était au premier rang. Les hommes de Manetheren étaient une épine dans le pied du Ténébreux et une ronce dans sa main. Chantez Manetheren qui n’a jamais voulu plier le genou devant l’Ombre. Chantez Manetheren, l’épée qu’on ne pouvait briser.

« Ils étaient loin, les hommes de Manetheren, sur le Champ de Bekkar appelé le Champ du Sang, quand arriva la nouvelle qu’une armée de Trollocs se dirigeait vers chez eux. Trop loin pour faire autre chose que d’attendre d’être informés de la mort de leur pays, car les forces du Ténébreux étaient décidées à les exterminer. À tuer le chêne puissant en tailladant ses racines à coups de hache. Trop loin pour faire autre chose que prendre le deuil. Mais c’étaient les hommes de la Demeure dans la Montagne.

« Sans hésitation, sans une pensée pour la distance qu’ils devaient parcourir, ils partirent du champ même de la victoire, encore couverts de poussière, de sueur et de sang. Jour et nuit, ils marchèrent, car ils avaient vu les horreurs que laisse derrière elle une armée de Trollocs, et aucun d’eux ne pouvait dormir tant qu’un tel danger menaçait Manetheren. Ils se mouvaient comme si leurs pieds avaient des ailes, marchant plus loin et plus vite que leurs amis ne l’espéraient ou que leurs ennemis ne le craignaient. À n’importe quel autre moment, cette seule marche aurait inspiré des chants. Quand les armées du Ténébreux s’abattirent sur les terres de Manetheren, les hommes de la Demeure dans la Montagne étaient devant elles, le dos à la Tarendrelle. »

Un villageois poussa alors un petit hourra, mais Moiraine continua comme si elle n’avait pas entendu : « L’armée en face des hommes de Manetheren était assez forte pour abattre le cœur le plus brave. Le ciel était noir de corbeaux, la terre noire de Trollocs. Les Trollocs et leurs alliés humains. Les Trollocs et les Amis du Ténébreux par dizaines de milliers, et les Seigneurs de l’Épouvante pour les commander. La nuit, leurs feux de camp étaient plus nombreux que les étoiles, et l’aube laissa voir la bannière de Ba’alzamon à leur tête. Ba’alzamon, Cœur de l’Ombre. Le nom ancien du Père des Mensonges. Le Ténébreux ne devait pas être délivré de sa prison dans le Shayol Ghul, car s’il l’avait été toutes les forces de l’humanité rassemblées n’auraient pu lui résister, mais il y avait là une puissance. Les Seigneurs de l’Épouvante et une puissance maligne qui faisait paraître juste cette bannière destructrice de lumière et glaçait l’âme des hommes qui l’affrontaient.

« Pourtant, ils savaient ce qu’ils devaient faire. Leur patrie était là tout près, de l’autre côté du fleuve. Ils devaient maintenir cette armée, et la puissance qui était avec elle, loin de la Demeure dans la Montagne. Aemon avait envoyé des messagers. On lui avait promis de l’aide s’il pouvait seulement tenir trois jours à la Tarendrelle. Tenir trois jours contre une force qui pouvait les balayer dès la première heure. Vaille que vaille néanmoins, contre une attaque sanglante et par une défense désespérée, ils tinrent une heure, puis la deuxième, puis la troisième. Pendant trois jours, ils se battirent et, bien que le pays fût devenu comme une cour d’abattoir, ils ne perdirent aucun des passages permettant de franchir la Tarendrelle. Le troisième soir, aucun secours n’était arrivé, ni aucun messager, et ils continuèrent à combattre seuls. Pendant six jours. Pendant neuf jours. Et le dixième jour Aemon connut le goût amer de la trahison. Aucun secours ne venait et ils ne pouvaient plus protéger les accès à l’autre berge du fleuve.

— Qu’ont-ils fait ? » s’exclama Hari. La lumière des torches vacillait dans le vent glacé de la nuit, mais personne n’esquissait un mouvement pour se serrer dans son manteau.

« Aemon traversa la Tarendrelle, leur dit Moiraine, détruisant les ponts derrière lui. Et il envoya par tout le pays avertir les gens de fuir, car il savait que la puissance assistant les hordes de Trollocs trouverait le moyen de les amener de l’autre côté du fleuve. Au moment même où Aemon lançait son mot d’ordre, les Trollocs commencèrent à traverser et les soldats de Manetheren reprirent le combat, pour acheter de leur vie toutes les heures de répit possibles afin que les leurs s’échappent. Depuis la ville de Manetheren, Eldrene organisa l’exode de son peuple au cœur des forêts et dans les repaires de la montagne.

« Mais certains ne s’enfuirent pas. D’abord tel un filet d’eau, puis tel un fleuve, puis tel un mascaret, des hommes s’en allèrent non pas chercher la sécurité mais rejoindre cette armée qui se battait pour leur pays. Des bergers avec des arcs, des fermiers avec des fourches et des bûcherons avec des haches. Des femmes y allèrent aussi, chargeant sur leur épaule les armes qu’elles pouvaient trouver et marchant côte à côte avec leurs compagnons. Aucun ne fit ce trajet sans savoir qu’il ne reviendrait jamais. Mais c’était leur pays, ç’avait été celui de leurs pères, ce serait celui de leurs enfants, et ils partaient pour en payer le prix. Pas dix pouces de cette terre ne furent cédés avant d’être trempé de sang, mais finalement l’armée de Manetheren fut refoulée, refoulée jusqu’ici, ce lieu que vous nommez à présent le Champ d’Aemon. Et c’est ici que les hordes des Trollocs les cernèrent. »

Sa voix vibrait de larmes froides. « Les Trollocs morts et les cadavres des renégats humains s’entassaient par monceaux, mais il y en avait toujours davantage qui escaladaient ces charniers par vagues de mort sans fin. Cela ne pouvait se terminer que d’une façon. Pas un homme, pas une femme qui s’étaient rassemblés sous la bannière de l’Aigle Rouge à l’aube de ce jour ne vivaient encore quand la nuit tomba. L’épée qu’on ne pouvait briser était fracassée.

« Dans les Montagnes de la Brume, seule dans la cité désertée de Manetheren, Eldrene sentit mourir Aemon, et son cœur mourut avec lui. Et à la place de son cœur ne resta qu’une soif de vengeance, la soif de venger son amour, venger son peuple, venger sa terre. Poussée par le chagrin, elle tendit la main vers la Vraie Source et lança le Pouvoir Unique contre l’armée des Trollocs. Alors les Seigneurs de l’Épouvante moururent où ils se trouvaient, que ce fût dans leurs conseils secrets ou en train d’exhorter leurs soldats. Le temps d’un souffle, les Seigneurs de l’Épouvante et les généraux des armées du Ténébreux s’enflammèrent brusquement. Le feu consuma leurs corps, et la terreur consuma les soldats de leur armée qui venait de remporter la victoire. « À présent, ils fuyaient comme des bêtes devant un feu de forêt, sans autre pensée que la fuite. Ils s’enfuirent au nord et au sud. Des milliers se noyèrent en essayant de traverser la Tarendrelle sans l’aide des Seigneurs de l’Épouvante et, à la Manetherendrelle ils détruisirent les ponts, dans leur frayeur de ce qui pourrait les suivre. Là où ils rencontrèrent des gens, ils massacrèrent et brûlèrent, mais fuir était le besoin qui les étreignait. Jusqu’à ce qu’enfin il n’en restât plus un seul sur les terres de Manetheren. Ils furent dispersés comme la poussière devant un tourbillon de vent. La revanche finale vint plus lentement mais elle vint, quand ils furent pourchassés par d’autres peuples, par d’autres armées, dans d’autres pays. Aucun ne resta en vie de ceux qui commirent des meurtres sur le Champ de bataille d’Aemon.

« Mais le prix fut élevé pour Manetheren. Eldrene avait attiré à elle davantage du Pouvoir Unique qu’un être humain ne pouvait jamais espérer canaliser sans aide. Et de la même façon que les généraux ennemis, de même elle aussi mourut, et les feux qui la consumèrent consumèrent la cité déserte de Manetheren jusqu’aux pierres, jusqu’au roc vif de la montagne. Pourtant, le peuple avait été sauvé.