« Rien ne restait de leurs fermes, de leurs villages ou de leur grande cité. D’aucuns auraient dit qu’il ne leur restait rien, rien sinon fuir vers d’autres terres, où ils pourraient recommencer de zéro. Ils ne le dirent pas. Ils avaient payé pour leur terre natale en sang et en espoir un prix qui n’avait jamais été payé auparavant, et maintenant ils étaient liés à ce sol par des liens plus forts que l’acier. D’autres guerres les ruineraient dans les années à venir jusqu’à ce qu’enfin leur coin de terre soit oublié et qu’enfin ils oublient les guerres et les mœurs de guerre. Jamais Manetheren ne se releva. Ses flèches élancées, ses fontaines jaillissantes devinrent comme un rêve qui s’efface lentement de l’esprit de son peuple. Mais eux et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants possédaient la terre qui étaient la leur. Ils la possédèrent quand le défilé des siècles en eut emporté le pourquoi de leur mémoire. Ils l’ont possédée jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à vous. Pleurez pour Manetheren. Pleurez pour ce qui est perdu à jamais. »
Les feux au bout de la canne de Moiraine clignotèrent et s’éteignirent, et elle abaissa la canne à son côté comme si elle pesait cent livres. Pendant un long moment, le seul bruit fut le gémissement du vent. Puis Paet al’Caar repoussa de l’épaule les Coplin pour s’ouvrir un passage.
« Je me demande ce qu’il faut penser de votre histoire, déclara le fermier à la longue mâchoire. Je ne suis pas une épine dans le pied du Ténébreux ni ne le serai probablement jamais, non plus. Mais mon Wil marche grâce à vous et, pour ça, j’ai honte d’être ici. Je ne sais pas si vous pouvez me pardonner mais, que vous le fassiez ou non, je pars. Et en ce qui me concerne, vous n’avez qu’à rester au Champ d’Emond aussi longtemps que vous voudrez. »
Avec un brusque plongeon de la tête, presque un salut, il se retourna et se fraya un chemin dans la foule. D’autres, alors, se mirent à murmurer, offrant des excuses embarrassées avant de s’esquiver eux aussi, un par un. Les Coplin, la bouche pincée et l’expression de nouveau menaçante, regardèrent les visages autour d’eux, puis disparurent dans la nuit Bili Congar s’était éclipsé même avant ses cousins.
Lan tira Rand en arrière et ferma la porte. « Allons-y, mon garçon. » Le Lige se dirigea vers l’arrière de l’auberge. « Venez tous les deux. Vite ! »
Rand hésita, échangeant un regard indécis avec Mat. Pendant que Moiraine avait raconté l’histoire, les Dhurrans de Maître al’Vere n’auraient pu le faire bouger de place, mais à présent quelque chose d’autre enracinait ses pieds. Quitter l’auberge et suivre le Lige dans la nuit, c’était cela le vrai commencement. Il se secoua et essaya d’affermir sa résolution. Il n’avait pas d’autre choix que de s’en aller, mais il reviendrait au Champ d’Emond, quelle que fût la longueur de ce trajet qu’ils allaient entreprendre et le temps qu’ils y mettraient.
« Qu’est-ce que vous attendez ? » demanda Lan depuis la porte qui était au fond de la salle commune. Avec un sursaut, Mat se hâta vers lui.
Essayant de se convaincre qu’il se lançait dans une glorieuse aventure, Rand les suivit à travers la cuisine obscure et au-dehors, jusque dans l’écurie.
10
Les adieux
Une unique lanterne sourde, aux volets mi-clos, était suspendue à un clou planté dans le montant d’une stalle, répandant une faible lueur. Des ombres épaisses obscurcissaient la plupart des stalles. Quand Rand franchit les portes de l’écurie sur les talons de Mat et du Lige, Perrin bondit dans un bruissement de paille de l’endroit où il était assis, adossé contre la porte d’une des stalles. Une lourde cape était enroulée autour de lui.
Lan s’arrêta à peine pour demander : « As-tu regardé comme je te l’ai recommandé, forgeron ?
— J’ai regardé, répondit Perrin. Il n’y a personne d’autre que nous ici. Pourquoi se cacherait-on…
— Prendre des précautions et vivre longtemps vont de pair, forgeron. » Le Lige jeta un rapide coup d’œil qui balaya l’écurie plongée dans l’ombre et l’ombre encore plus épaisse du fenil au-dessus, puis secoua la tête. « Pas le temps, murmura-t-il à moitié pour lui-même. Dépêchez-vous, elle a dit. »
Comme pour mettre ses paroles en accord avec ses actes, il se dirigea à grands pas vers les cinq chevaux attachés, sellés et bridés, à la lisière de la flaque de lumière. Deux étaient l’étalon noir et la jument blanche que Rand avait déjà vus. Les autres, sans être aussi grands ni avoir la robe aussi luisante, paraissaient certainement parmi les meilleurs que les Deux Rivières avaient à offrir. Rapidement mais avec soin, Lan commença à examiner sangles et sous-ventrières, et les courroies de cuir qui attachaient les fontes, les outres à eau et les couvertures roulées derrière les selles.
Rand échangeait avec ses amis des sourires tremblants, tâchant de son mieux de paraître vraiment pressé de partir.
Pour la première fois, Mat remarqua l’épée à la taille de Rand et la montra du doigt. « Tu deviens un Lige ? » Il rit, puis réprima son rire en jetant un coup d’œil à Lan. Le Lige n’avait pas eu l’air de le remarquer. « Ou du moins un convoyeur de marchand », continua Mat avec un large sourire qui semblait seulement un peu forcé. Il souleva son arc. « L’arme d’un honnête homme n’est pas assez bonne pour lui. »
Rand eut envie d’exécuter un moulinet avec son épée, mais la présence de Lan l’en empêcha. Le Lige ne regardait même pas dans sa direction, mais Rand était sûr qu’il n’ignorait rien de ce qui se passait autour de lui. Il se borna à dire avec une désinvolture forcée : « Ce pourrait être utile », comme si porter une épée n’avait rien d’extraordinaire.
Perrin fit un mouvement pour essayer de cacher quelque chose sous sa cape. Rand aperçut une large ceinture de cuir ceignant la taille de l’apprenti forgeron, avec le manche d’une hache passée dans un tirant de la ceinture.
« Qu’as-tu là ? questionna-t-il.
— Un truc de convoyeur de marchand, pour sûr », se moqua Mat.
Le jeune homme ébouriffé décocha à Mat un regard coléreux indiquant qu’il avait déjà eu plus que son comptant de plaisanteries puis poussa un gros soupir et rejeta sa cape pour laisser voir la hache. Ce n’était pas un outil ordinaire de bûcheron. Une large lame en demi-lune d’un côté et une pointe recourbée de l’autre en faisaient quelque chose d’aussi étrange pour les Deux Rivières que l’épée de Rand. La main de Perrin reposait pourtant dessus dans un geste familier.
« Maître Luhhan l’a forgée il y a environ deux ans pour le convoyeur d’un marchand de laine mais, quand elle a été terminée, le gars n’a pas voulu payer le prix convenu et Maître Luhhan n’a pas voulu en obtenir moins. Il me l’a donnée quand… » Il s’éclaircit la gorge et jeta à Rand le même regard sévère d’avertissement qu’à Mat.
— … quand il m’a vu m’exercer avec. Il a dit que je pouvais l’avoir puisque, aussi bien, il ne voyait pas à quoi elle lui servirait.
— T’exercer », répéta Mat avec un petit rire rosse, mais il leva les mains en signe d’apaisement quand Perrin redressa la tête. « Comme tu dis. Autant que l’un de nous sache se servir d’une vraie arme.
— Cet arc est une vraie arme », dit soudain Lan. Il s’appuya du bras sur la selle de son grand cheval noir et les regarda gravement. « Aussi bien que les frondes que je vous ai vues entre les mains, vous garçons du village. Le fait que vous ne vous en êtes jamais servi sauf pour la chasse aux lapins ou pour écarter un loup des moutons ne fait aucune différence. N’importe quoi peut être une arme si l’homme ou la femme qui l’a en main a le courage et la volonté de s’en servir comme telle. Mis à part les Trollocs, vous feriez bien de garder cela clairement à l’esprit avant que nous quittions les Deux Rivières, avant que nous partions du Champ d’Aemon, si vous tenez à arriver vivants à Tar Valon. »