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Sa voix froide comme la mort, et son visage dur comme une pierre tombale grossièrement taillée, paralysèrent leurs sourires et leur langue. Perrin grimaça et rabattit sa cape sur la hache. Mat regarda fixement ses pieds et remua de la pointe de son soulier la paille qui jonchait le sol de l’écurie. Le Lige grogna et retourna à ses vérifications, et le silence se prolongea.

« Ça ne ressemble pas beaucoup aux contes, finit par dire Mat.

— Je ne sais pas, répliqua Perrin d’un ton morose. Des Trollocs, un Lige, une Aes Sedai. Que demander de plus ?

— Une Aes Sedai, murmura Mat, comme s’il avait froid tout d’un coup.

— Tu la crois, Rand ? questionna Perrin. Pour quelle raison les Trollocs chercheraient-ils après nous ? »

D’un même mouvement, ils jetèrent un coup d’œil au Lige. Lan paraissait absorbé par la sangle de selle de la jument blanche, mais tous trois reculèrent vers la porte, s’éloignant de Lan. Même ainsi ils se serrèrent les uns contre les autres et parlèrent à voix basse.

Rand secoua la tête. « Je ne sais pas, mais elle avait raison pour nos fermes, quand elle a dit que c’étaient les seules à avoir été attaquées. Et ils ont attaqué la forge et la maison de Maître Luhhan en premier, ici au village. J’ai demandé au Maire. C’est aussi facile de croire qu’ils nous courent après que de croire n’importe quoi d’autre qui me vient en tête. » Brusquement, il se rendit compte qu’ils le regardaient tous les deux avec stupeur.

« Tu as demandé au Maire ? dit Mat, incrédule. Elle a recommandé de n’en parler à personne.

— Je ne lui ai pas expliqué pourquoi je le questionnais, protesta Rand. Veux-tu dire que tu n’as parlé absolument à personne ? Tu n’as fait savoir à personne que tu partais ? »

Perrin se défendit d’un haussement d’épaules : « Moiraine Sedai a spécifié personne. »

— Nous avons laissé des mots, dit Mat. Pour nos parents. Ils les trouveront dans la matinée. Rand, ma mère croit que Tar Valon est la dernière étape avant le Shayol Ghul. » Il émit un petit rire pour montrer qu’il ne partageait pas son opinion. Un rire pas très convaincant. « Elle essaierait de m’enfermer dans la cave si elle croyait que je songe seulement à y aller.

— Maître Luhhan est entêté comme une mule, ajouta Perrin, et Maîtresse Luhhan est pire. Si tu l’avais vue fouiller dans ce qui reste de la maison en disant qu’elle espérait que les Trollocs reviendraient pour pouvoir leur mettre la main dessus…

— Que le feu me brûle, Rand, reprit Mat. Je sais que c’est une Aes Sedai et tout ça, mais les Trollocs étaient vraiment ici. Elle a insisté pour qu’on ne prévienne personne. Si une Aes Sedai ne sait pas ce qu’il faut faire dans une affaire comme celle-là, qui le saura ?

— Je l’ignore. » Rand se frotta le front. Il avait la migraine ; il n’arrivait pas à se sortir ce rêve de l’esprit. « Mon père la croit. Du moins était-il d’accord que nous devions partir. »

Soudain, Moiraine s’encadra dans la porte. « Tu as parlé à ton père de ce voyage ? » Elle était vêtue de gris foncé de la tête aux pieds, avec une jupe divisée pour monter à califourchon, et l’anneau au serpent était le seul or qu’elle portait à présent.

Rand examina sa canne ; en dépit des flammes qu’il avait vues, il n’y avait pas trace de carbonisation ni de suie. « Je ne pouvais pas partir sans qu’il le sache. »

Elle le considéra pendant un instant en pinçant les lèvres, avant de se tourner vers les autres. « Et, vous aussi, vous avez décidé qu’un mot ne suffisait pas ? » Mat et Perrin prirent la parole en même temps pour l’assurer qu’ils s’étaient bornés à laisser un mot, comme elle l’avait recommandé. Elle eut un hochement de tête approbateur et, d’un geste de la main, leur intima de se taire, puis jeta à Rand un regard sévère. « Ce qui est fait est déjà tissé dans le Dessin. Lan ?

— Les chevaux sont prêts, dit le Lige, et nous sommes munis d’assez de provisions pour atteindre Baerlon et en avoir de reste. Nous pouvons partir à tout moment. Je propose maintenant.

— Pas sans moi. » Egwene se glissa dans l’écurie, un paquet enveloppé d’un châle dans les bras. Rand faillit en choir de son haut.

L’épée de Lan avait jailli à moitié hors du fourreau ; quand Lan vit qui c’était, il l’y renfonça, les yeux soudain sans expression. Perrin et Mat se mirent à protester en chœur pour convaincre Moiraine qu’ils n’avaient rien dit de leur départ à Egwene. L’Aes Sedai n’en tint pas compte ; elle regarda pensivement Egwene, en se tapotant les lèvres d’un doigt.

La capuche de la cape brun sombre d’Egwene était ramenée sur sa tête, mais pas assez pour cacher l’air de défi avec lequel elle affrontait Moiraine. « J’ai ici ce qu’il me faut. Y compris à manger. Et je ne veux pas qu’on me laisse en arrière. Je n’aurai probablement jamais une autre chance de voir le monde au-delà des Deux Rivières.

— Ce n’est pas un projet de pique-nique dans le Bois Humide, Egwene », grommela Mat. Il recula d’un pas quand elle le regarda de dessous ses sourcils froncés.

« Merci, Mat. Je ne m’en serais pas doutée. Pensez-vous, tous les trois, être les seuls à vouloir connaître ce qu’il y a au-delà d’ici ? J’en ai rêvé depuis aussi longtemps que vous et je n’ai pas l’intention de manquer cette occasion.

— Comment as-tu découvert que nous partions ? exigea de savoir Rand. En tout cas, tu ne peux pas venir avec nous. Nous ne partons pas pour le plaisir. Les Trollocs sont à nos trousses. »

Elle lui jeta un regard indulgent, sur quoi il rougit et se raidit d’indignation.

« D’abord, lui dit-elle patiemment, j’ai aperçu Mat qui s’avançait furtivement en s’efforçant de ne pas se faire remarquer. Puis Perrin qui essayait de cacher cette idiote de grande hache sous son manteau. Je savais que Lan avait acheté un cheval, et il m’est soudain venu à l’idée de me demander pourquoi il lui en fallait un autre. Et s’il pouvait en acheter un, il pouvait en acheter d’autres. En ajoutant ça à Mat et Perrin qui se faufilaient en douce, comme des veaux qui veulent passer pour des renards… eh bien, je ne pouvais avoir qu’une seule réponse. Je ne sais pas si je suis surprise ou pas de te trouver là, Rand, après tous tes discours sur les rêves éveillés. Avec Mat et Perrin entraînés là-dedans, je suppose que j’aurais dû me douter que tu en étais aussi.

— Il faut que je parte, Egwene, dit Rand. Nous devons tous partir ou les Trollocs reviendront.

— Les Trollocs ! » Egwene eut un rire incrédule. « Rand, si tu as décidé de voir un peu le monde, libre à toi, mais, je t’en prie, épargne-moi ces idioties.

— C’est vrai », dit Perrin en même temps que Mat s’écriait : « Les Trollocs…

— Assez », dit Moiraine à mi-voix, mais cela interrompit leur conversation aussi net qu’un coup de couteau. « Quelqu’un d’autre a-t-il remarqué ceci ? » Sa voix était douce, mais Egwene avala sa salive et se redressa avant de répondre.

— Après la nuit dernière, ils ne pensent qu’à rebâtir, à ça et à quoi faire si cela se reproduit. Ils sont incapables de voir quoi que ce soit d’autre, à moins qu’on ne le leur mette sous le nez. Et je n’ai dit à personne ce que je soupçonnais. À personne.

— Très bien, dit Moiraine au bout d’un instant. Tu peux nous accompagner. »

Une expression de surprise s’inscrivit sur le visage de Lan. Elle disparut en un instant, le laissant extérieurement calme, mais des paroles furieuses jaillirent de sa bouche : « Non, Moiraine !