— C’est une partie du Dessin, maintenant, Lan.
— Ridicule ! répliqua-t-il. Il n’y a pas de raison qu’elle vienne et il y a toutes les raisons du monde pour qu’elle ne vienne pas.
— Il y a une raison, Lan, dit calmement Moiraine. Une partie du Dessin, Lan. » Le visage de pierre du Lige ne montra rien, mais il hocha lentement la tête.
« Mais, Egwene, dit Rand, les Trollocs vont nous pourchasser. Nous ne serons pas en sûreté avant notre arrivée à Tar Valon.
— N’essaie pas de me décourager, dit-elle. Je viens. »
Rand connaissait ce ton de voix. Il ne l’avait pas entendu depuis qu’elle avait décidé que grimper sur les arbres les plus hauts était bon pour des enfants, mais il s’en souvenait bien. « Si tu crois qu’être pourchassés par les Trollocs sera amusant… » commença-t-il, mais Moiraine l’interrompit.
« Nous n’avons pas le temps de discuter de ça. Il nous faut arriver le plus loin possible au point du jour. Si on la laisse en arrière, Rand elle pourrait réveiller le village avant qu’on ait parcouru une lieue, et cela avertirait sûrement le Myrddraal.
— Je ne ferai pas ça, protesta Egwene.
— Elle peut monter le cheval du ménestrel, dit le Lige. Je lui laisserai assez d’argent pour qu’il en achète un autre.
— Impossible », proclama la voix sonore de Thom Merrilin venant du fenil. Cette fois, l’épée de Lan sortit du fourreau, et il ne l’y remit pas en levant les yeux vers le ménestrel.
Thom jeta en bas une couverture roulée, lança sur son dos sa flûte et sa harpe dans leurs étuis, puis chargea sur son épaule ses sacoches de selles bourrées à craqua. « Ce village n’a pas besoin de moi, à présent, tandis que je n’ai jamais donné de représentations à Tar Valon. Et, bien que je voyage habituellement seul, après la nuit dernière je n’ai aucune objection à voyager en compagnie. »
Le Lige lança à Perrin un regard dur, et Perrin se dandina avec gêne. « Je n’ai pas pensé à regarder dans le fenil », murmura-t-il.
Pendant que le ménestrel dégingandé descendait l’échelle du grenier, Lan parla, solennel et guindé. « Est-ce une partie du Dessin, Moiraine Sedai ?
— Tout est partie du Dessin, mon vieil ami, répliqua Moiraine d’une voix douce. Nous ne pouvons pas nous montrer difficiles. Mais nous verrons. »
Thom posa les pieds sur le sol de l’écurie et s’écarta de l’échelle, en brossant son manteau étoile de pièces pour en faire tomber la paille. « En fait, dit-il d’un ton plus normal, vous pourriez dire que j’insiste pour voyager en compagnie. J’ai consacré bien des heures en buvant mainte chope de bière à réfléchir comment je pourrais terminer mes jours. La marmite d’un Trolloc n’était pas une de mes conclusions. » Il jeta un regard en biais à l’épée du Lige. « Pas besoin de ça. Je ne suis pas un fromage qu’on coupe en tranches.
— Maître Merrilin, dit Moiraine, il nous faut partir vite, en courant presque certainement un grand danger. Les Trollocs sont encore là-dehors, et nous partons de nuit. Êtes-vous sûr de vouloir voyager avec nous ? »
Thom les contempla tous avec un sourire moqueur. « Si ce n’est pas trop dangereux pour la jeune fille, ça ne peut pas être trop dangereux pour moi. D’ailleurs, quel ménestrel ne courrait pas des risques pour donner une représentation à Tar Valon ? »
Moiraine acquiesça d’un signe et Lan remit son épée au fourreau. Rand se demanda brusquement ce qui se serait passé si Thom avait changé d’avis ou si Moiraine n’avait pas acquiescé. Le ménestrel se mit à seller son cheval comme si de semblables pensées ne lui étaient jamais venues à l’esprit, mais Rand remarqua qu’il regardait plus d’une fois l’épée de Lan.
« À présent, dit Moiraine, quel cheval pour Egwene ?
— Les chevaux du colporteur ne valent pas mieux que les Durrhans, répliqua aigrement le Lige. Forts, mais ils ont le pas pesant.
— Béla », suggéra Rand, ce qui lui valut de Lan un coup d’œil qui le fit regretter de n’avoir pas gardé le silence. Mais il savait être incapable de dissuader Egwene ; la seule solution qui restait était de l’aider. « Béla n’est peut-être pas aussi rapide que les autres, mais elle est solide. Je la monte quelquefois. Elle peut tenir le train. »
Lan regarda dans la stalle de Béla, en marmonnant en sourdine. « Elle est peut-être un peu meilleure que les autres, finit-il par dire. Je suppose que nous n’avons pas le choix.
— Alors, il faudra qu’elle fasse l’affaire, conclut Moiraine. Rand, trouve une selle pour Béla. Vite, à présent ! Nous n’avons déjà que trop tardé. »
Rand choisit en hâte une selle et une couverture dans la sellerie, puis alla chercher Béla dans sa stalle. La jument tourna la tête pour le regarder avec une surprise somnolente lorsqu’il lui posa la selle sur le dos. D’ordinaire, il la montait à cru : elle n’avait pas l’habitude de la selle. Il émit des sons apaisants tout en resserrant la sangle de selle, et elle accepta cette bizarrerie sans autre réaction que secouer sa crinière.
Il prit à Egwene son baluchon qu’il attacha derrière la selle pendant qu’elle montait et ajustait ses jupes. Elles n’étaient pas fendues pour aller à califourchon, si bien que ses bas de laine étaient découverts jusqu’au genou. Elle portait les mêmes souliers de cuir souple que toutes les autres jeunes filles du village. Ce n’était nullement ce qui convenait pour un voyage jusqu’à la Colline-au-Guet et encore bien moins jusqu’à Tar Valon.
« J’estime toujours que tu ne devrais pas venir, dit-il. Je n’inventais rien au sujet des Trollocs, mais je promets que je prendrai soin de toi.
— Peut-être est-ce moi qui prendrai soin de toi », répliqua-t-elle d’un ton léger. Devant son air exaspéré, elle sourit et se pencha pour lui lisser les cheveux. « Je sais que tu veilleras sur moi, Rand. Nous nous protégerons mutuellement. Mais maintenant tu ferais mieux de t’occuper de monter sur ton cheval. » Tous les autres étaient déjà en selle et l’attendaient ; il en prit conscience. Le seul cheval sans cavalier était Nuage, un grand cheval gris à crinière et queue noires qui appartenait ou avait appartenu à Jon Thane. Il se hissa hâtivement sur la selle, non sans difficulté, car le gris secoua la tête et se déroba de côté quand Rand mit le pied à l’étrier et son fourreau se mit en travers de ses jambes. Ce n’était pas par hasard que ses amis n’avaient pas choisi Nuage. Maître Thane faisait souvent courir le gris plein de feu contre des chevaux de marchands et Rand ne l’avait jamais vu perdre, mais il n’avait jamais vu Nuage se laisser monter facilement non plus. Lan devait avoir donné un prix élevé pour inciter le meunier à le vendre. Comme il se carrait sur la selle, Nuage dansa de plus belle, comme si le gris ne demandait qu’à galoper. Rand saisit fermement les rênes et essaya de croire qu’il n’aurait pas d’ennuis. Peut-être que s’il en était convaincu il pourrait aussi convaincre le cheval.
Une chouette ulula dans la nuit au-dehors, et les jeunes gens du village sursautèrent avant de comprendre ce que c’était. Ils rirent nerveusement et échangèrent des regards penauds.
« La prochaine fois, les rats des champs nous feront grimper aux arbres », dit Egwene avec un petit rire mal assuré.
Lan hocha la tête. « Mieux aurait valu que ce soient des loups.
— Des loups ! » s’exclama Perrin, et le Lige le gratifia d’un regard inexpressif.
« Les loups n’aiment pas les Trollocs, forgeron, et les Trollocs n’aiment pas les loups, ni les chiens non plus. Si j’entendais des loups, je serais sûr qu’il n’y a pas de Trollocs qui nous guettent là-dehors. » Il sortit dans la nuit éclairée par la lune, en maintenant à un pas lent son grand étalon noir.