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Rand galopait le dernier avec Thom Merrilin juste devant lui et les autres moins distincts au-delà. Le ménestrel ne tournait jamais la tête, réservant ses yeux pour regarder dans la direction où ils couraient et non ce qu’ils fuyaient. Si des Trollocs apparaissaient derrière eux, ou l’Évanescent sur son cheval silencieux, ou cette créature ailée, le Draghkar, ce serait à Rand de donner l’alarme.

Toutes les deux ou trois minutes, il se haussait pour regarder derrière lui, agrippé aux rênes et à la crinière de Nuage. Le Draghkar… Pire que les Trollocs et les Évanescents, avait dit Thom. Mais le ciel était vide, et ses regards rencontraient sur le sol seulement ombres et obscurité. Des ombres qui pouvaient cacher une armée.

Maintenant qu’il avait la bride sur le cou, le gris filait dans la nuit comme un fantôme, suivant avec aisance le train de l’étalon de Lan. Et Nuage désirait aller plus vite. Il voulait rejoindre le noir, se forçait pour le rattraper. Rand devait le retenir en gardant une main ferme sur les rênes. Nuage résistait à ce frein, comme si le cheval gris croyait que c’était une course, luttant à chaque foulée contre Rand pour rester maître de la situation. Rand s’accrochait à la selle et aux rênes, tous les muscles crispés. Il espérait avec ferveur que sa monture ne sentirait pas son malaise. Si Nuage le devinait, il perdrait le seul avantage qu’il détenait, si précaire fût-il.

Couché sur le cou de Nuage, Rand surveillait d’un œil inquiet Béla et sa cavalière. Quand il avait dit que la jument aux poils rudes était en mesure d’égaler le train des autres, il n’avait pas voulu dire « à la course ». Elle tenait seulement l’allure à présent en courant comme il ne l’en aurait jamais crue capable. Lan n’avait pas voulu d’Egwene avec eux. Ralentirait-il pour elle si Béla commençait à faiblir ? Ou essaierait-il de la laisser en plan ? L’Aes Sedai et le Lige croyaient que Rand et ses amis avaient une certaine importance mais, malgré tout ce que Moiraine disait du Dessin, il ne pensait pas qu’ils incluaient Egwene dans cette importance.

Si Béla restait à la traîne, il resterait en arrière, lui aussi, quoi que Moiraine et Lan aient à dire là-dessus. En arrière où étaient l’Évanescent et les Trollocs. En arrière où était le Draghkar. De tout son cœur et du fond de son désespoir, il cria silencieusement à Béla de courir comme le vent, il tenta silencieusement de lui insuffler de la force. Cours ! Sa peau le picotait, ses os donnaient l’impression de geler, prêts à se fendre. Que la Lumière lui vienne en aide, cours ! Et Béla courait.

Ils fonçaient, fonçaient, fonçaient toujours vers le nord dans la nuit, tandis que les heures se fondaient en une masse indistincte. De temps à autre, des lumières de ferme apparaissaient comme des éclairs, puis s’effaçaient aussi vite que s’ils les avaient imaginées. Les défis insistants des chiens s’évanouissaient rapidement derrière eux ou s’arrêtaient brusquement, quand les chiens décidaient qu’ils les avaient chassés. Ils couraient à travers une obscurité allégée seulement par un pâle clair de lune noyé d’eau, une pénombre où les arbres surgissaient sans avertissement le long de la route, puis disparaissaient. Pour le reste, les ténèbres les entouraient et seul le cri d’un oiseau de nuit, solitaire et lugubre, troublait le martèlement régulier des sabots.

Sans préalable, Lan ralentit, puis fit arrêter la file de chevaux. Rand ne savait pas depuis combien de temps ils étaient en route, mais il avait les jambes légèrement douloureuses d’avoir serré la selle. Devant eux dans la nuit scintillaient des lumières, comme si un grand essaim de lucioles s’était rassemblé au milieu des arbres.

Rand observa ces lumières avec perplexité, puis eut un hoquet de surprise. Les lucioles étaient des fenêtres, les fenêtres de maisons qui couvraient les flancs et le sommet d’une colline. C’était la Colline-au-Guet. Il avait peine à croire qu’ils étaient allés si loin. Jamais probablement le trajet n’avait été parcouru plus vite qu’ils ne venaient de le faire. Suivant l’exemple de Lan, Rand et Thom Merrilin mirent pied à terre. Nuage se tenait la tête penchée, les flancs haletants. De l’écume, à peine distincte de ses flancs couleur de fumée, mouchetait le cou et les épaules du gris. Rand se dit que Nuage ne porterait personne plus loin ce soir.

« Malgré le grand désir que j’ai de laisser tous ces villages derrière moi, annonça Thom, quelques heures de repos ne me feraient pas de mal à présent. Nous avons sûrement assez d’avance pour nous le permettre ? »

Rand s’étira, se frotta du poing le creux des reins « Si nous devons passer le reste de la nuit à la Colline-au-Guet, autant y monter tout de suite. » Une bouffée de vent errante apporta du village un fragment de chanson et des odeurs de cuisine qui lui mirent l’eau à la bouche. Ils faisaient encore la fête à la Colline-au-Guet. Il n’y avait pas eu de Trollocs pour déranger leur Bel Tine. Il chercha Egwene. Elle s’appuyait contre Béla, effondrée d’épuisement. Les autres descendaient aussi de cheval, avec maints soupirs et étirements de muscles douloureux. Seuls le Lige et l’Aes Sedai ne montraient aucun signe de fatigue.

« Je pourrais m’accommoder de quelques chansons, dit Mat avec lassitude. Et peut-être d’un pâté de mouton chaud au Sanglier Blanc. » Après une pause, il ajouta : « Je ne suis jamais allé plus loin que la Colline. Le Sanglier Blanc n’est pas de beaucoup aussi bien que l’Auberge de la Source du Vin.

— Le Sanglier Blanc n’est pas si mal, dit Perrin. Un pâté de mouton pour moi aussi. Et beaucoup de thé bouillant pour me dégeler les os.

— Nous ne pouvons pas nous arrêter avant d’avoir traversé la Taren, dit Lan d’un ton cassant. Pas plus de quelques minutes.

— Mais les chevaux, protesta Rand. Ils vont mourir d’épuisement si nous essayons de poursuivre notre chemin ce soir. Moiraine Sedai, sûrement vous… »

Il avait vaguement remarqué qu’elle se déplaçait au milieu des chevaux, mais n’avait pas vraiment prêté attention à ce qu’elle faisait. À présent, elle passa rapidement à côté de lui pour poser les mains sur le cou de Nuage. Rand se tut. Soudain, le cheval encensa avec un hennissement léger, arrachant presque les rênes des nains de Rand. Le gris s’écarta d’un pas de côté en dansant, aussi nerveux que s’il avait passé une semaine à l’écurie. Sans un mot, Moiraine se dirigea vers Béla.

« Je ne savais pas qu’elle pouvait faire cela, dit à mi-voix Rand à Lan, les joues brûlantes.

— Toi plus que les autres, tu aurais dû t’en douter, répliqua le Lige. Tu l’as vue agir avec ton père. Elle effacera toute la fatigue. D’abord celle des chevaux puis du reste d’entre vous.

— Le reste d’entre nous. Pas vous ?

— Pas moi, berger. Je n’en ai pas besoin. Pas encore. Et pas elle. Ce qu’elle peut faire pour les autres, elle ne le peut pas pour elle-même. Seul un d’entre nous chevauchera fatigué. Tu serais sage d’espérer qu’elle ne soit pas trop fatiguée avant que nous atteignions Tar Valon.

— Trop fatiguée pour quoi ? demanda Rand au Lige.

— Tu avais raison pour ta Béla, Rand, dit Moiraine de l’endroit où elle se tenait, près de la jument. Elle a du cœur et autant d’entêtement que vous autres, gens des Deux Rivières. Aussi étrange que cela paraisse, il se peut qu’elle soit la moins lasse de tous. »

Un hurlement déchira l’obscurité, un son pareil à celui d’un homme mourant sous les coups de poignards acérés, et des ailes fondirent très bas au-dessus du groupe. L’ombre qui planait sur eux rendit la nuit plus noire. Avec des hennissements de panique, les chevaux se cabrèrent frénétiquement.

Le vent des ailes du Draghkar fouetta Rand telle une giclée de boue visqueuse, tel un frémissement glacé dans la pénombre moite d’un cauchemar. Il n’eut même pas le temps d’en ressentir de la peur car Nuage fit une cabriole en criant lui aussi, se tordant farouchement comme pour se débarrasser de quelque chose qui s’agrippait à lui. Rand, qui n’avait pas lâché les rênes, perdit l’équilibre et fut traîné sur le sol Nuage criant comme si le grand cheval gris sentait des loups le mordre aux jarrets.