« Que » ? Oh. C’est toi ? Prêts ? Grand temps. Eh bien, mon gars, qu’est-ce que tu attends ? » Il agita les bras sans se soucier de la torche ni des chevaux qui hennirent et essayèrent de reculer. « Larguez ! Laissez aller ! En route ! » L’homme s’éloigna le dos rond pour obéir et Hautetour scruta encore une fois le brouillard vers l’avant, frottant anxieusement sa main libre sur le devant de sa veste.
Le bac tangua quand ses amarres furent larguées et que le courant puissant s’empara de lui, puis il tangua de nouveau quand les câbles de guidage le retinrent. Les haleurs, trois de chaque côté, saisirent les câbles à l’avant du bac et commencèrent à marcher laborieusement vers l’arrière en marmonnant avec inquiétude comme ils quittaient peu à peu la berge pour le cœur de la rivière masquée de gris.
L’appontement disparut dans la brume qui les entourait, de minces banderoles qui dérivaient en travers du bac entre les torches vacillantes. La barge se balança doucement dans le courant.
Rien ne laissait soupçonner aucun autre mouvement, à part le pas régulier des haleurs, vers l’avant pour empoigner les cordages et de nouveau vers l’arrière pour les haler. Personne ne parlait. Les villageois se tenaient aussi près que possible du centre du bac. On leur avait dit que la Taren était bien plus large que les cours d’eau dont ils avaient l’habitude ; le brouillard la rendait infiniment plus vaste dans leur esprit.
Après quelque temps, Rand se rapprocha de Lan. Des rivières qu’on ne peut traverser à gué ou à la nage, ou même dont on ne peut voir l’autre bord rendent nerveux quiconque n’a rien vu de plus large ou de plus profond qu’un étang du Bois Humide. « Est-ce qu’ils auraient vraiment essayé de nous voler ? demanda-t-il à voix basse. Il avait davantage l’air d’avoir peur que ce soit nous qui le volions. »
Le Lige regarda le passeur et ses aides – aucun ne semblait les écouter – avant de répondre à voix aussi basse : « Avec le brouillard pour les cacher… eh bien, quand ce qu’ils font reste caché, les gens traitent parfois les étrangers d’une manière dont ils s’abstiendraient s’il y avait d’autres yeux pour les voir. Et ceux qui sont les plus prompts à faire du mal à un étranger sont les premiers à penser qu’un étranger leur fera du mal. Ce bonhomme… je crois qu’il vendrait sa mère aux Trollocs comme viande à ragoût si le prix lui convenait. Je m’étonne un peu que tu poses cette question. J’ai entendu comment au Champ d’Emond on parle des habitants de Taren-au-Bac.
— Oui, mais… c’est vrai que tout le monde raconte qu’ils… mais je n’ai jamais cru que réellement ils… » Rand conclut en son for intérieur que mieux valait qu’il cesse de s’imaginer connaître quoi que ce soit en ce qui concernait les gens vivant en dehors du village. « Il pourrait avertir l’Évanescent que nous avons traversé par le bac, finit-il par dire. Peut-être qu’il fera passer les Trollocs après nous. »
Lan eut un gloussement sarcastique « Voler un étranger est une chose, traiter avec un Demi-Homme en est une tout autre. Le vois-tu vraiment transbordant des Trollocs, surtout dans ce brouillard, quelque quantité d’or qui lui soit offerte ? Ou même parler à un Myrddraal s’il avait le choix ? Cette seule idée le ferait fuir à toutes jambes un mois durant. Je ne pense pas que nous ayons beaucoup à nous tracasser pour les Amis du Ténébreux à Taren-au-Bac. Pas ici… nous sommes à l’abri d’un mauvais coup… au moins pour un moment. De la part de ces bonshommes, en tout cas. Regarde toi-même. »
Hautetour ne scrutait plus le brouillard vers l’autre rive, il s’était retourné. Sa figure pointue penchée en avant et la torche haut levée, il fixait avec intensité Lan et Rand comme s’il les voyait nettement pour la première fois. Les planches du pont craquaient sous les pas des haleurs et, de temps en temps, le piétinement d’un sabot. Brusquement, le passeur tiqua en prenant conscience qu’ils l’observaient en train de les observer. D’un bond, il se retourna vers la rive lointaine ou ce qu’il pouvait bien chercher dans le brouillard.
« Ne parle plus, dit Lan si bas que Rand faillit ne pas comprendre. Ce sont de mauvais jours pour s’entretenir de Trollocs, d’Amis du Ténébreux ou du Père des Mensonges quand des oreilles étrangères nous écoutent. De tels propos risquent de causer bien pire que le Croc du Dragon griffonné sur ta porte. »
Rand n’avait aucun désir de continuer ses questions. Le pessimisme l’accablait encore plus qu’avant. Les Amis du Ténébreux ! Comme si les Évanescents, les Trollocs et le Draghkar ne suffisaient pas pour se tracasser. Au moins pouvait-on reconnaître un Trolloc en le voyant.
Soudain des pilotis surgirent comme des ombres dans la brume devant eux. Le bac tossa dans un tâtonnement sourd contre l’autre rive, alors les haleurs se dépêchèrent d’amarrer solidement le bateau et d’abaisser à cette extrémité la rampe qui toucha le sol avec un son mat, tandis que Mat et Perrin annonçaient haut et fort que la Taren n’était pas moitié aussi large qu’ils l’avaient entendu dire. Lan conduisit son étalon le long de la rampe, suivi de Moiraine et des autres. Comme Rand, le dernier, emmenait Nuage derrière Béla, Maître Hautetour les rappela avec colère.
« Hé là, dites donc ! Hé là ! Où est mon or ?
— Il sera payé. » La voix de Moiraine venait de quelque part dans la brume. Les bottes de Rand passèrent lourdement de la rampe à un débarcadère en bois. « Avec un marc d’argent à chacun de vos hommes, ajouta l’Aes Sedai. Pour la traversée rapide. »
Le passeur hésita, la figure penchée en avant comme s’il sentait un danger, mais à la mention d’argent les haleurs se secouèrent. Certains s’arrêtèrent pour saisir une torche, néanmoins tous descendirent la rampe avec fracas avant que Hautetour ait eu le temps d’ouvrir la bouche. Avec une grimace maussade, le passeur suivit son équipage.
Les sabots de Nuage rendaient un son caverneux dans le brouillard comme Rand cheminait avec précaution sur l’appontement. La brume grise était aussi épaisse ici que sur la rivière. Au bout du débarcadère, le Lige distribuait des pièces, entouré par les torches de Hautetour et de ses compagnons. Tous les autres sauf Moiraine attendaient juste derrière en un groupe anxieux. L’Aes Sedai regardait la rivière, quoique ce qu’elle pouvait voir dépassait l’entendement de Rand. Avec un frisson, il rajusta sa cape, toute trempée qu’elle fût. Il était vraiment parti des Deux Rivières, à présent, et la distance paraissait beaucoup plus grande que la largeur d’un cours d’eau.
« Voilà, dit Lan, tendant une dernière pièce à Hautetour. Comme convenu. » Il ne rangea pas sa bourse et l’homme au visage de fouine la couva des yeux avec avidité.
Un violent craquement retentit et l’appontement trembla. Hautetour se redressa d’une saccade, tournant la tête vers le bac drapé de brume. Les torches restées à bord n’étaient que deux points flous vaguement lumineux. L’appontement gémit et, dans un vacarme de bois brisé, les lueurs jumelles vacillèrent, puis se mirent à tourner. Egwene poussa un cri inarticulé et Thom jura.
« Il s’est détaché ! » hurla Hautetour. Il agrippa ses haleurs et les poussa vers l’extrémité de l’appontement. « Le bac s’est détaché, espèces d’imbéciles ! Rattrapez-le ! Rattrapez-le ! » Les haleurs trébuchèrent de quelques pas en avant sous les bourrades de Hautetour, puis s’arrêtèrent. Les faibles lueurs sur le bac tournaient plus vite, de plus en plus vite. Le brouillard au-dessus d’elles tournoya, absorbé en une spirale. L’appontement trembla. Le craquement du bois qui volait en éclats remplit l’air quand le bac commença à se disloquer.
« Un tourbillon, dit un des haleurs d’une voix pleine de terreur.