« Mais si », leur objecta Lan. Il se redressa après avoir entravé ion étalon. « Oh, ils peuvent encore courir. Ils courront à leur allure la plus rapide, si nous les laissons faire, jusqu’à la seconde même où ils tomberont morts d’épuisement qu’ils n’auront jamais ressenti. J’aurais préféré que Moiraine Sedai n’ait pas eu à faire ce qu’elle a fait, mais c’était nécessaire. » Il caressa le cou de l’étalon, et le cheval hocha la tête comme pour en remercier le Lige. « Il nous faudra éviter de les forcer, les prochains jours, jusqu’à ce qu’ils soient remis. Nous irons plus lentement que je ne voudrais mais avec un peu de chance ce sera suffisant.
— Est-ce cela… » Mat déglutit distinctement. « Est-ce cela qu’elle voulait dire ? À propos de notre lassitude ? »
Rand flatta l’encolure de Nuage et regarda dans le vide. Malgré ce qu’elle avait fait pour Tam, il ne désirait nullement que l’Aes Sedai se serve du Pouvoir sur lui. Par la Lumière, elle a pratiquement admis qu’elle avait coulé le bac !
« À peu près. » Lan eut un gloussement de rire sarcastique. « Mais tu n’as pas besoin de te tourmenter à l’idée de courir à en mourir. Pas à moins que les choses ne tournent encore plus mal qu’à présent. Penses-y seulement comme à une nuit de sommeil supplémentaire. »
Le cri strident du Draghkar résonna soudain au-dessus de la rivière masquée par le brouillard. Même les chevaux se figèrent sur place. Le cri s’éleva de nouveau, plus proche cette fois, et retentit encore et encore, perçant le crâne de Rand comme avec des aiguilles. Puis les cris faiblirent jusqu’à s’éteindre complètement.
« Une chance, dit tout bas Lan. Il fouille la rivière à notre recherche. » Il eut un bref haussement d’épaules puis, brusquement, devint prosaïque. « Entrons. Un thé bien chaud ne sera pas de trop, ni quelque chose pour nous remplir l’estomac. »
Rand fut le premier à ramper à quatre pattes à travers l’ouverture sous l’enchevêtrement des arbres et à suivre un court tunnel. Au bout, il s’arrêta, toujours accroupi. Face à lui se trouvait un espace de forme irrégulière, une grotte de bois bien assez grande pour les contenir tous. Le plafond de troncs et de branches était trop bas pour permettre, sauf aux femmes, de rester debout. La fumée d’un petit feu sur un lit de cailloux de la rivière montait se perdre au travers ; l’appel d’air suffisait à dégager l’espace de la fumée mais l’entrelacement était trop épais pour laisser voir le moindre scintillement des flammes. Moiraine et Egwene, qui avaient rejeté leurs mantes de côté, étaient assises en tailleur, face l’une à l’autre, près du feu.
« Le Pouvoir Unique, disait Moiraine, vient de la Vraie Source, la force motrice de la Création, la force qu’a faite le Créateur pour tourner la Roue du Temps. » Elle unit ses mains devant elle et les poussa paume contre paume. « Le Saidin, la moitié mâle de la Vraie Source, et la Saidar la moitié femelle, travaillent l’une contre l’autre et, en même temps, ensemble pour fournir cette force. Le Saidin » – elle leva une main, puis la laissa retomber – « est souillé par l’attouchement du Ténébreux, comme l’eau par une mince couche d’huile rance qui flotte dessus. L’eau est toujours pure, mais on ne peut la toucher, sans toucher l’impureté. La Saidar est la seule que l’on puisse utiliser sans dommage. » Egwene tournait le dos à Rand. Il ne voyait donc pas son visage, mais elle se penchait en avant avec avidité.
Mat donna une bourrade à Rand par-derrière en murmurant quelque chose, alors il pénétra dans la caverne d’arbres. Moiraine et Egwene ne prêtèrent aucune attention à son entrée. Les autres hommes se pressèrent derrière lui, se débarrassèrent de leurs manteaux humides, s’installèrent autour du feu et tendirent les mains à la chaleur. Lan, le dernier à entrer, tira d’un renfoncement dans le mur des outres d’eau et des sacs en cuir, y prit aussi une bouilloire et commença à préparer le thé.
Il se désintéressait de ce que disaient les jeunes femmes, mais les amis de Rand commencèrent à ne plus se chauffer les mains et à fixer ouvertement Moiraine et Egwene. Thom feignit de se concentrer sur le bourrage de sa pipe abondamment sculptée, mais la façon dont il s’inclinait vers les jeunes femmes le trahissait. Moiraine et Egwene se conduisaient comme si elles étaient seules.
— Non, dit Moiraine en réponse à une question que Rand avait manquée, on ne peut pas tarir la Vraie Source, pas plus que la rivière ne peut être tarie par la roue du moulin. La Source est la rivière ; L’Aes Sedai la roue à aubes.
— Et vous croyez vraiment que je peux apprendre ? » demanda Egwene. Son visage brillait d’ardeur. Rand ne l’avait jamais vue si belle, ni si éloignée de lui. « Je peux devenir une Aes Sedai ? »
Rand se leva d’un bond, se cognant la tête contre le plafond trop bas en troncs d’arbre. Thom Merrilin le saisit par le bras, le rasseyant de force.
« Ne fais pas l’imbécile », murmura le ménestrel. Il jeta un coup d’œil – aucune des deux ne paraissait avoir remarqué – et le regard qu’il adressa à Rand était empreint de sympathie. « Ça te dépasse maintenant, mon garçon.
— Enfant, disait Moiraine avec douceur, seul un très petit nombre peut apprendre à toucher la Vraie Source et à utiliser le Pouvoir Unique. Certaines peuvent apprendre à un degré supérieur, d’autres à un degré inférieur. Tu fais partie du petit nombre qui n’a pas besoin d’apprendre. Du moins, atteindre la Source te viendra, que tu le désires ou non. Sans l’enseignement que tu peux recevoir à Tar Valon, pourtant, tu n’apprendras jamais à la canaliser pleinement et tu risques de ne pas survivre. Les hommes qui ont le don inné de toucher le Saidin meurent, bien sûr, si l’Ajah Rouge ne les trouve pas et ne les rend pas inoffensifs… »
Thom grommela du fond de sa gorge, et Rand bougea, mal à l’aise. Les hommes comme ceux dont parlait l’Aes Sedai étaient rares – il avait seulement entendu parler de trois dans toute sa vie et, grâce en soit rendue à la Lumière, jamais il n’y en avait eu aux Deux Rivières – mais les dégâts causés par eux avant que les Aes Sedai les trouvent étaient assez considérables pour que la nouvelle s’en répande, comme la nouvelle de guerres ou de tremblements de terre qui détruisent des villes. Il n’avait jamais bien compris ce que faisaient les Ajahs. Selon les contes, c’étaient des associations parmi les Aes Sedai qui semblaient s’occuper surtout à comploter et à se chamailler entre elles, mais les contes étaient catégoriques sur un point. Les Ajahs Rouges tenaient pour leur devoir principal de prévenir une autre Destruction du Monde, et elles l’accomplissaient en pourchassant tout homme qui ne faisait même que rêver d’exercer le Pouvoir Unique. Mat et Perrin eurent brusquement l’air de souhaiter être de retour chez eux dans leur lit.
« … mais certaines femmes meurent aussi. Il est difficile d’apprendre sans guide. Les femmes que nous ne trouvons pas, celles qui vivent, deviennent souvent… eh bien, dans cette partie du monde elles pourraient devenir les Sagesses de leur village. » L’Aes Sedai s’arrêta, pensive. « Le vieux sang est fort au Champ d’Emond, et le vieux sang chante. J’ai compris ce que tu étais à l’instant où je t’ai vue. Aucune Aes Sedai ne peut rencontrer sans s’en apercevoir une femme capable de canaliser le Pouvoir, ou qui est proche de sa transformation. » Elle fourragea dans l’escarcelle accrochée à sa ceinture et en sortit la petite pierre bleue suspendue à une chaîne d’or qu’elle avait auparavant portée dans ses cheveux. « Tu es tout près de ta transformation, de ton premier contact. Mieux vaut que je te guide dans cette étape. De toute façon, tu éviteras… les effets déplaisants que subissent celles qui doivent découvrir seules leur voie. »