Pourtant, si la contrée était paisible autour d’eux, si aucun Trolloc ne surgissait au milieu des arbres et aucun Draghkar dans les nuages, il semblait à Rand qu’ils s’arrangeaient eux-mêmes pour augmenter la tension chaque fois qu’elle risquait de disparaître.
Par exemple, le matin où Egwene se réveilla et commença à dénatter ses cheveux. Rand la regardait du coin de l’œil en rangeant son matériel de couchage. Chaque nuit, quand le feu était éteint avec de l’eau, tous s’enveloppaient dans leur couverture sauf Egwene et l’Aes Sedai. Les deux jeunes femmes s’écartaient toujours des autres et parlaient une heure ou deux, revenant quand eux s’étaient endormis. Egwene peigna ses cheveux – Rand compta cent coups – pendant qu’il sellait Nuage, attachant ses sacoches et sa couverture derrière la selle. Puis elle rangea le peigne, rejeta dans son dos sa chevelure libérée et remonta le capuchon de sa mante.
Surpris, il demanda : « Qu’est-ce que tu fais ? » Elle lui jeta un regard de côté sans répondre. C’était la première fois qu’il lui parlait depuis deux jours, il s’en rendit compte, depuis la nuit dans l’abri de troncs d’arbre sur la rive de la Taren, mais il ne se laissa pas arrêter pour autant. « Tu as attendu toute ta vie de porter tes cheveux tressés et maintenant tu renonces ? Pourquoi ? Parce qu’elle ne natte pas les siens ?
— Les Aes Sedai ne se tressent pas les cheveux, dit-elle simplement. Du moins, sauf si elles le désirent.
— Tu n’es pas une Aes Sedai. Tu es Egwene al’Vere du Champ d’Emond et les membres du Cercle des Femmes auraient une attaque si elles te voyaient maintenant.
— Les affaires du Cercle des Femmes ne te concernent pas, Rand al’Thor. Et je serai une Aes Sedai. Aussitôt que j’arriverai à Tar Valon. »
Il eut un ricanement moqueur. « Aussitôt que tu seras arrivée à Tar Valon. Pourquoi ? Par la Lumière, explique-moi ça. Tu n’es pas une Amie du Ténébreux.
— Tu crois que Moiraine Sedai est une Amie du Ténébreux ? Vraiment ? » Elle se retourna face à lui, les poings fermés, et il pensa un instant qu’elle allait le frapper. « Après qu’elle a sauvé le village ? Après qu’elle a sauvé ton père ?
— Je ne sais pas ce qu’elle est mais, quelle qu’elle soit, cela ne signifie rien pour les autres. Les récits…
— Conduis-toi en adulte, Rand ! Oublie les contes et sers-toi de tes yeux.
— Mes yeux l’ont vue couler le bac ! Nie-le ! Une fois que tu as une idée en tête, tu n’en démords pas, même si quelqu’un te démontre que tu essaies de te tenir debout sur de l’eau. Si tu n’étais pas une telle idiote aveuglée par la Lumière, tu verrais… !
— Ah, je suis une idiote ? Laisse-moi te dire une chose ou deux, Rand al’Thor ! Tu es la tête de mule la plus entêtée, la plus stupide…
— Vous deux, vous voulez alerter tout le monde à quinze lieues à la ronde ? » demanda le Lige.
Debout, la bouche ouverte, s’efforçant de placer un mot, Rand se rendit brusquement compte qu’il avait crié. Qu’ils avaient crié l’un et l’autre.
Egwene devint cramoisie, elle vira sur ses talons et s’éloigna en marmottant : « Les hommes ! », ce qui semblait comprendre autant le Lige que Rand lui-même.
Rand parcourut le camp d’un coup d’œil circonspect. Tous le regardaient, pas seulement le Lige, Mat et Perrin, le visage blême. Thom, tendu comme s’il était prêt à s’enfuir ou à se battre. Moiraine. Le visage de l’Aes Sedai était dépourvu d’expression, mais son regard parut à Rand lui transpercer la tête. Il tenta désespérément de se rappeler avec exactitude ce qu’il avait dit des Aes Sedai et des Amis du Ténébreux.
« Il est temps de partir », dit Moiraine. Elle se tourna vers Aldieb et Rand frissonna comme si on l’avait délivré d’un piège. Il se demanda s’il n’y avait pas été pris.
Deux soirs plus tard, alors que le feu brûlait bas, Mat lécha sur ses doigts les dernières miettes de fromage et déclara : « Vous savez, je crois que nous les avons semés pour de bon. » Lan était dehors dans le noir, pour une dernière tournée d’inspection. Moiraine et Egwene s’étaient retirées à l’écart pour un de leurs entretiens. Thom somnolait sur sa pipe et les jeunes gens avaient le feu pour eux seuls.
Perrin, qui tisonnait distraitement les braises avec un bâton, répliqua : « Si nous les avons semés, pourquoi Lan continue-t-il ses reconnaissances ? » Presque endormi, Rand roula sur lui-même, le dos au feu.
« Nous les avons semés là-bas à Taren-au-Bac. » Mat s’allongea, les doigts croisés derrière la nuque, contemplant le ciel illuminé par la lune. « S’ils étaient vraiment à notre poursuite.
— Tu crois que le Draghkar nous donnait la chasse parce qu’il nous avait en sympathie ? demanda Perrin.
— Écoutez donc, arrêtez de vous tracasser pour les Trollocs et compagnie, continua Mat comme si Perrin n’avait rien dit, et pensez maintenant à explorer le monde. Nous sommes là où naissent les contes. À quoi croyez-vous que ressemble une vraie ville ?
— Nous allons à Baerlon », dit Rand d’une voix ensommeillée, mais Mat ricana.
« Baerlon, c’est très bien, mais j’ai vu cette vieille carte qui est chez Maître al’Vere. Si nous tournons vers le sud une fois Caemlyn atteint, la route mène à Illian et au-delà.
— Qu’est-ce qu’Illian a de tellement spécial ? questionna Perrin en bâillant.
— Pour commencer, répliqua Mat, Illian n’est pas pleine d’Aes Sed… »
Un silence tomba et Rand se trouva soudain bien réveillé. Moiraine était déjà revenue. Egwene l’accompagnait, mais c’est l’Aes Sedai, debout juste à la lisière de la clarté du feu, qui retenait leur attention. Mat était là, étendu sur le dos, la bouche encore ouverte, la regardant fixement. Les yeux de Moiraine accrochaient la lumière comme des pierres noires polies. Brusquement, Rand se demanda depuis combien de temps elle se tenait là.
« Les gars étaient seulement… », commença Thom, mais Moiraine parla sans lui laisser le temps de finir.
« Quelques jours de répit et vous êtes prêts à abandonner. » Sa voix calme et posée contrastait de façon frappante avec l’expression de ses yeux. « Un jour ou deux de tranquillité et vous avez déjà oublié la Nuit de l’Hiver.
— On n’a pas oublié, dit Perrin. C’est simplement que… »
Toujours sans élever la voix, l’Aes Sedai lui réserva le même traitement qu’au ménestrel.
— Est-ce là votre sentiment à tous ? Vous êtes tous pleins d’ardeur pour filer à Illian et oublier les Trollocs, les Demi-Hommes et le Draghkar ? » Elle les parcourut du regard – un regard luisant de cet éclat dur si opposé à son ton de voix prosaïque qui mit Rand mal à l’aise – mais elle ne laissa à personne une chance de prendre la parole. « Le Ténébreux vous recherche, ou l’un de vous ou tous les trois, et si je vous permettais d’aller où vous en avez envie, il vous attrapera. Quoi que veuille le Ténébreux, je m’y oppose, alors écoutez et tenez-vous-le pour dit. Avant de laisser le Ténébreux vous capturer, je vous détruirai moi-même. »
Ce fut ce ton si prosaïque qui convainquit Rand. L’Aes Sedai agirait exactement comme elle l’annonçait si elle le croyait nécessaire. Il eut du mal à s’endormir cette nuit-là, et il ne fut pas le seul. Même le ménestrel ne commença à ronfler que longtemps après que les dernières braises s’étaient éteintes. Pour une fois, Moiraine n’offrit pas son aide.