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Rand cligna des paupières mais resta bouche close. Les autres également, bien que pour Mat ce fût apparemment avec effort. Les Enfants de la Lumière, songea Rand, perplexe. Les récits concernant les Enfants que racontaient les colporteurs, les marchands et convoyeurs de marchands variaient de l’admiration à la haine, mais tous étaient d’accord pour affirmer que les Enfants détestaient les Aes Sedai autant que les Amis des Ténèbres. Il se demanda si cela présageait déjà encore des ennuis.

« Les Enfants sont dans Baerlon ? s’exclama Lan.

— Pour sûr. » Le portier hocha la tête. « Sont arrivés le même jour que vous êtes partis, je m’en souviens. N’y a personne ici qui les aime. La plupart ne le laissent pas voir, bien sûr.

— Ont-ils dit pourquoi ils sont ici ? questionna Moiraine, toute son attention concentrée.

— Pourquoi ils sont là, Maîtresse ? Naturellement qu’ils l’ont… Oh, j’avais oublié. Vous étiez dans les plaines. Évidemment, vous n’avez rien entendu d’autre que des bêlements de moutons. Ils prétendent qu’ils sont ici à cause de ce qui se passe là-bas dans le Ghealdan. Le Dragon, vous savez… celui qui s’appelle lui-même le Dragon. Ils disent que le gars est en train de susciter le mal – et je crois bien que c’est ce qu’il fait – et ils sont ici pour écraser ce mal, seulement le Dragon, il est là-bas dans le Ghealdan, pas ici. Juste un prétexte pour se mêler des affaires des autres, c’est ce que j’imagine. Il y a déjà eu le Croc du Dragon sur les portes de certaines gens. » Cette fois, il cracha pour de bon.

« Ont-ils causé beaucoup d’ennuis, alors ? » demanda Lan, et Alvin secoua la tête avec vigueur.

« Ce n’est pas qu’ils n’aimeraient pas ça, je pense, mais le Gouverneur n’a pas plus confiance en eux que moi. Il ne veut en laisser entrer qu’une dizaine environ à la fois dans l’enceinte de la ville et ce que ça les met en rage ! Le reste campe un peu plus loin au nord, à ce que j’ai appris. Je parie qu’à cause d’eux les fermiers regardent par-dessus leur épaule. Ceux qui entrent, ils ne font que se promener avec ces manteaux blancs en toisant de haut les honnêtes gens. Marchez dans la Lumière, qu’ils disent, et c’est un ordre. Ils en sont presque venus aux coups plus d’une fois avec les conducteurs de chariots, les mineurs, les fondeurs et les autres, et même avec la garde, mais le Gouverneur veut que tout se passe sans heurt, et c’est comme ça que ça se passe jusqu’à présent. S’ils pourchassent le mal, alors pourquoi ne sont-ils pas là-haut dans la Saldea ? Y a des ennuis là-haut à ce qu’on m’a raconté. Ou en bas dans le Ghealdan ? Il y a eu une grande bataille là-bas, paraît-il. Vraiment grande. »

Moiraine aspira doucement une bouffée d’air. « J’ai entendu dire que les Aes Sedai allaient dans le Ghealdan.

— Oui, Maîtresse Alys, elles y sont allées. » Alvin recommença à agiter la tête de haut en bas. « Elles sont allées dans le Ghealdan, en effet, et c’est ce qui a déclenché cette bataille ou, en tout cas, c’est ce qu’on m’a expliqué. On dit que quelques-unes de ces Aes Sedai sont mortes. Peut-être toutes. Je connais des gens qui ne tiennent pas aux Aes Sedai, mais moi je dis : qui d’autre va arrêter un faux Dragon ? Hein ? Et ces sacrés imbéciles d’hommes qui croient pouvoir devenir Aes Sedai, ou quelque chose du même genre. Qu’est-ce que c’est que ça ? Sûr, y en a qui racontent – pas les Blancs Manteaux, attention, et pas moi, mais des gens – que peut-être ce type est vraiment le Dragon Réincarné. Il peut faire des choses, à ce que j’ai appris. Utiliser le Pouvoir Unique. Ils sont des milliers à le suivre.

— Ne soyez pas stupide », dit Lan d’un ton cassant, et une expression mortifiée crispa le visage d’Alvin.

— Je répète seulement ce que j’ai entendu, hein ? Juste ce que j’ai entendu, Maître Andra. On dit, y en a qui le disent, qu’il mène ses armées vers le sud-est, vers Tear. » Sa voix devint lourde de signification. « On dit qu’il les appelle le Peuple du Dragon.

— Les noms ne signifient pas grand-chose », répliqua calmement Moiraine. Si ce qu’elle avait appris l’inquiétait, elle n’en donnait présentement aucun signe extérieur. « Vous pourriez appeler votre mule Peuple du Dragon si vous vouliez.

— Aucune chance, Maîtresse, riposta Alvin avec un gloussement de rire. Pas avec les Blancs Manteaux dans les parages, pour sûr. Je ne crois pas que personne d’autre aimerait un nom comme ça, non plus. Je vois ce que vous voulez dire, mais… oh, non, Maîtresse. Pas ma mule.

— Sage décision, sans aucun doute, conclut Moiraine. À présent, il nous faut partir.

— Et ne vous tracassez pas, Maîtresse, dit Alvin en inclinant profondément la tête. N’ai vu personne. » Il se précipita vers la porte et se mit à la tirer à grandes saccades pour la fermer, et il abaissa la bâcle qui la clôturait au moyen d’une corde. « En fait, Maîtresse, cette porte n’a pas été ouverte depuis des jours.

— La Lumière vous éclaire, Alvin, dit Moiraine.

Elle quitta la place la première, les emmenant à sa suite. Rand regarda derrière lui, une fois : Alvin était encore devant la porte. Il avait l’air d’astiquer une pièce de monnaie avec un coin de son manteau en riant sous cape.

Leur chemin les conduisit par des rues en terre battue, à peine assez large pour deux charrettes, désertes, toutes bordées par des entrepôts et, de temps en temps, par de hautes palissades. Rand marcha un moment à côté du ménestrel. « Thom, qu’est-ce que c’était, cette histoire de Tear et du Peuple du Dragon ? Tear est une ville loin d’ici, près de la Mer des Tempêtes, n’est-ce pas ?

— Le Cycle de Karaethon », répliqua Thom d’un ton bref.

Rand battit des paupières. Les Prophéties du Dragon. « Personne ne raconte les… ces sagas aux Deux Rivières. Pas au Champ d’Emond, en tout cas. La Sagesse écorcherait les gens tout vifs s’ils s’y risquaient.

— Cela ne m’étonnerait pas, ma foi », dit Thom, sarcastique. Il jeta un coup d’œil à Moiraine qui marchait devant avec Lan, vit qu’elle ne pouvait pas l’entendre et continua : « Tear est le plus grand port de la Mer des Tempêtes, et la Pierre de Tear est le fort qui le garde. On dit que la Pierre est la première forteresse bâtie après la Destruction du Monde et, depuis tout ce temps, elle n’est jamais tombée, quoique plus d’une armée ait essayé. Une des Prophéties dit que la Pierre de Tear ne tombera que lorsque le Peuple du Dragon viendra à la Pierre. Une autre dit que la Pierre ne tombera pas tant que l’Épée qui ne peut être touchée ne sera pas brandie par la main du Dragon. » Thom eut une grimace. « La chute de la Pierre sera une des preuves principales que le Dragon est né de nouveau. Puisse la Pierre tenir jusqu’à ce que je redevienne poussière.

— L’Épée qui ne peut pas être touchée ?

— C’est ce que dit la Prophétie. Je ne sais pas si c’est vraiment une épée. Quoi qu’il en soit, elle se trouve dans le Cœur de la Pierre, la citadelle centrale de la forteresse. Nul ne peut y entrer hormis les Grands Seigneurs de Tear, et ils ne parlent jamais de ce qu’il y a à l’intérieur. Certainement pas à des ménestrels, en tout cas. »

Rand fronça les sourcils. « La Pierre ne peut tomber avant que le Dragon brandisse l’Épée, mais comment la brandira-t-il à moins que la Pierre ne soit déjà tombée ? Le Dragon est-il censé être un grand seigneur de Tear ?

— Il n’y a guère de chance, répliqua le ménestrel avec ironie. Tear déteste tout ce qui a rapport avec le Pouvoir, encore plus qu’Amador, et Amador est la place forte des Enfants de la Lumière.

— Alors comment la prophétie peut-elle s’accomplir ? objecta Rand. Je voudrais bien que le Dragon ne revienne jamais, seulement une prophétie qui ne peut s’accomplir n’a pas grand sens. On dirait un conte destiné à faire croire aux gens que le Dragon ne renaîtra jamais. Est-ce cela ?