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— Tu poses trop de questions, mon garçon, répliqua Thom. Une prophétie qui se réalise facilement ne vaudrait pas grand-chose, hein, dis-moi ? » Soudain sa voix s’anima. « Ah, nous y voici. Où que ce soit. »

Lan s’était arrêté près d’une section de palissade à hauteur de tête, qui ne présentait pas de différence avec celles le long desquelles ils étaient passés. Il glissa la lame de sa dague entre deux des planches. Brusquement, il émit un grognement de satisfaction, tira et une partie de la palissade pivota comme une porte. C’était en fait une porte, comme le constata Rand, bien que prévue pour n’être ouverte que par l’autre côté. C’est ce que démontrait la clenche de métal que Lan avait soulevée avec sa dague. Moiraine entra aussitôt, tirant Aldieb après elle. Lan fit signe aux autres de suivre et ferma la marche en rabattant la porte derrière lui.

Une fois franchie la palissade, Rand se retrouva dans la cour de l’écurie d’une auberge. Un bruyant remue-ménage et un cliquetis de vaisselle provenaient de la cuisine du bâtiment, mais ce qui le frappa était ses dimensions. Il couvrait deux fois plus de surface que l’Auberge de la Source du Vin et, en outre, était haut de trois étages. Une bonne moitié des fenêtres étaient éclairées dans le crépuscule tombant. Il s’émerveilla de cette ville capable de contenir tant d’étrangers.

Ils ne s’étaient pas plus tôt avancés au fond de la cour que trois hommes en tablier de toile sale s’encadrèrent dans les larges portes voûtées de l’immense écurie. L’un d’eux, un grand type sec et nerveux et le seul qui ne tenait pas de fourche à fumier, s’avança en agitant les bras.

« Hé là ! Hé là ! Vous ne pouvez pas entrer par ici ! Il faut faire le tour par-devant ! »

La main de Lan se dirigea de nouveau vers sa bourse mais, au même instant, un autre homme à la circonférence aussi vaste que celle de Maître al’Vere sortit en hâte de l’auberge. Des houppes de cheveux dépassaient au-dessus de ses oreilles, et son tablier d’un blanc éclatant valait une enseigne proclamant qu’il était l’aubergiste.

« Tout va bien, Mutch, dit le nouvel arrivant. Tout va bien. Ces gens sont des hôtes attendus. Prenez donc soin de leurs chevaux. Grand sein. » Mutch salua en portant d’un air renfrogné ses doigts repliés à son front, puis fit signe à ses deux compagnons d’approcher pour l’aider. Rand et les autres se hâtèrent de détacher sacoches de selle et couvertures roulées pendant que l’aubergiste se tournait vers Moiraine. Il lui adressa une profonde révérence et un sourire sincère.

« Bienvenue, Maîtresse Alys. Bienvenue. C’est un plaisir de vous voir, vous et Maître Andra, l’un et l’autre. Un très grand plaisir. Votre belle conversation nous a manqué. Oui, elle nous a manqué. Je dois dire que je me suis inquiété, vous sachant aller vers le bas pays et tout ça. Ah, je veux dire à une époque comme celle-ci, avec le temps complètement détraqué et les loups qui hurlent au ras de l’enceinte, la nuit. » Brusquement, il frappa à deux mains son ventre rond et secoua la tête. « Me voilà en train de bavarder au lieu de vous emmener à l’intérieur. Venez. Venez. Des repas brûlants et des lits bien chauds, c’est ce qu’il vous faut. Et ici il y a les meilleurs de Baerlon. Tout ce qu’il y a de meilleur.

— Et aussi des bains chauds, j’en suis sûre, Maître Fitch ? » dit Moiraine, et Egwene lui fit écho avec ferveur : « Oh, oui.

— Des bains ? dit l’aubergiste. Eh, certes, les meilleurs et les plus chauds de Baerlon. Venez. Bienvenue au Cerf et le Lion. Bienvenue à Baerlon. »

14

Le Cerf et le Lion

À l’intérieur, l’auberge était aussi bourdonnante d’activité, et même davantage, que les sons qui en sortaient ne l’avaient indiqué. Le groupe du Champ d’Emond entra à la suite de Maître Fitch par la porte de service et bientôt se fraya un chemin sinueux autour et au travers d’un flot constant d’hommes et de femmes en long tablier, qui tenaient bien haut des écuelles contenant de la nourriture et des plateaux de boissons. Les porteurs murmuraient de rapides excuses quand ils se trouvaient sur le chemin de quelqu’un, mais ne ralentissaient jamais le pas. Un des hommes prit à la hâte les ordres de Maître Fitch et disparut en courant.

« L’auberge est quasi pleine, j’en ai peur, dit l’aubergiste à Moiraine. Presque jusqu’aux chevrons. Dans toutes les auberges de la ville, c’est pareil. Avec l’hiver que nous venons d’avoir… Ma foi, dès que le temps s’est assez dégagé pour qu’ils descendent des montagnes, nous avons été envahis – oui, c’est le mot – envahis par les ouvriers des mines et des fonderies qui tous débitaient les histoires les plus horribles. De loups et pire encore. Le genre d’histoire que racontent les gens quand ils ont été claquemurés tout l’hiver. J’ai du mal à croire qu’il en reste un seul là-haut, tant nous en avons ici. Mais n’ayez crainte. On peut être un peu encombrés, mais je m’arrangerai de mon mieux pour vous et pour Maître Andra. Et pour vos amis aussi, bien entendu. » Il jeta un ou deux coups d’œil intrigués à Rand et les autres ; Thom mis à part, leurs vêtements les dénonçaient comme gens de la campagne, et le manteau de ménestrel de Thom en faisait aussi un étrange compagnon de voyage pour Maîtresse Alys et Maître Andra. « Je m’arrangerai de mon mieux. Soyez-en assurée. »

Rand contempla le remue-ménage autour d’eux et s’efforça d’éviter d’être piétiné, bien qu’aucun des serviteurs ne parût vraiment présenter ce danger. Il ne cessait de songer à la façon dont Maître al’Vere et sa femme tenaient l’Auberge de la Source du Vin, avec de temps à autre un peu d’aide de leurs filles. Mat et Perrin tendaient le cou avec intérêt vers la salle commune d’où déferlait une vague de rires, de chants et de cris joviaux chaque fois que s’ouvrait la large porte à l’extrémité du couloir. Murmurant qu’il allait aux nouvelles, le Lige disparut d’un air sombre par cette porte battante, englouti sous une vague d’hilarité.

Rand avait envie de le suivre mais il avait encore plus envie de prendre un bain. Se mêler tout de suite aux gens et aux rires lui aurait bien plu, mais la salle commune apprécierait mieux sa présence quand il serait propre. Mat et Perrin étaient apparemment du même avis ; Mat se grattait subrepticement.

« Maître Fitch, dit Moiraine, à ce que j’ai compris il y a des Enfants de la Lumière à Baerlon. Y aura-t-il des risques de troubles ?

— Oh, ne vous tracassez pas à ce sujet, Maîtresse Alys. Ils se livrent à leurs mauvais tours habituels. Prétendent qu’il y a une Aes Sedai en ville. » Moiraine haussa un sourcil et l’aubergiste écarta ses mains dodues. « Ne vous en inquiétez pas. Ils ont déjà essayé. Il n’y a pas d’Aes Sedai à Baerlon, et le Gouverneur le sait. Les Blancs Manteaux croient que s’ils montrent une Aes Sedai, une femme qu’ils proclament une Aes Sedai, les gens les laisseront tous entrer dans nos murs. Ma foi, je suppose que certains le feraient. Oui, certains. Mais la plupart des gens savent ce que mijotent les Blancs Manteaux et ils soutiennent le Gouverneur. Personne ne veut que survienne du mal à une vieille femme inoffensive juste pour donner aux Enfants un prétexte de se déchaîner.

— Je suis heureuse de l’apprendre », dit Moiraine, impassible. Elle posa la main sur le bras de l’aubergiste. « Min est-elle encore ici ? J’aimerais lui parler, si elle y est. »

L’arrivée des serviteurs qui devaient les conduire aux bains empêcha Rand de saisir la réponse de Maître Fitch. Moiraine et Egwene disparurent derrière une femme replète au sourire avenant, les bras chargés de serviettes. Le ménestrel, Rand et ses amis se trouvèrent suivre un garçon mince aux cheveux noirs dont le nom était Ara.