Rand hocha la tête ; cet endroit avait déjà l’air pire que Taren-au-Bac.
« Il a raconté qu’il y avait des Trollocs dans le… la Saldea, c’est ça ? » dit Perrin.
Lan lança son seau vide sur le sol avec fracas. « Tu veux à toute force en parler, hein ? Il y a toujours des Trollocs dans les Marches, forgeron. Mets-toi bien dans la tête que nous ne cherchons pas plus à attirer l’attention que des souris dans un champ. Concentre-toi là-dessus. Moiraine veut vous amener tous vivants à Tar Valon et je vous y conduirai si c’est possible mais, si du mal lui arrive à cause de vous… »
Le reste du bain se passa en silence, le rhabillage aussi.
Quand ils quittèrent la salle des bains, Moiraine était debout à l’extrémité du couloir en compagnie d’une jeune femme svelte pas beaucoup plus grande qu’elle. Du moins Rand eut-il l’impression qu’il s’agissait d’une femme, en dépit de ses cheveux noirs coupés court et de la chemise et du pantalon d’homme qu’elle portait. Moiraine dit quelque chose et la jeune femme jeta un regard acéré sur eux, puis inclina la tête à l’adresse de Moiraine et s’éloigna d’un pas pressé.
« Eh bien, dit Moiraine quand ils approchèrent, je suis sûre qu’un bain vous a donné de l’appétit à tous. Maître Fitch nous a attribué une salle à manger particulière. » Elle fit volte-face pour les guider en continuant à converser à bâtons rompus de leurs chambres, de la foule entassée en ville et des espoirs de l’aubergiste que Thom accorderait à la salle commune la faveur d’un peu de musique et d’un conte ou deux. Elle ne mentionna pas la jeune femme, si c’était bien une femme.
La salle à manger particulière avait une table en chêne ciré avec une douzaine de chaises autour et un tapis épais par terre. Quand ils entrèrent, Egwene, ses cheveux brillants lavés de frais laissés flottant autour de ses épaules, se détourna du feu crépitant dans l’âtre devant lequel elle se chauffait les mains. Rand avait largement eu le temps de réfléchir durant le long silence dans la salle des bains. Les avertissements constants de Lan de ne se fier à personne et surtout la crainte de leur faire confiance témoignée par Ara l’avait amené à comprendre combien ils étaient seuls en vérité. Apparemment, ils ne pouvaient se fier qu’à eux-mêmes, et il n’était pas encore très sûr de savoir jusqu’à quel point ils pouvaient se fier à Moiraine ou à Lan. Seulement à eux-mêmes. Et à Egwene. Moiraine avait dit que cela lui serait arrivé de toute façon, cette faculté d’atteindre la Vraie Source, elle n’en était pas responsable, et cela signifiait que ce n’était pas sa faute. Et elle était encore Egwene.
Il ouvrit la bouche pour s’excuser, mais Egwene se raidit et lui tourna le dos avant qu’il ait eu le temps de prononcer un mot. Regardant ce dos d’un air morose, il ravala ce qu’il s’apprêtait à dire. Très bien, alors. Si elle veut adopter cette attitude, je n’y peux rien.
Maître Fitch entra à ce moment, tout affairé, suivi de quatre femmes en tablier blanc aussi long que le sien, avec un plat contenant trois poulets rôtis, et les autres portant de l’argenterie, de la vaisselle en faïence et des jattes couvertes. Les femmes se mirent aussitôt à dresser le couvert pendant que l’aubergiste s’inclinait devant Moiraine.
« Mes excuses, Maîtresse Alys, pour vous avoir infligé cette longue attente mais, avec tant de monde à l’auberge, c’est merveille que l’on arrive à servir quelqu’un. Je crains que le repas ne soit pas non plus ce qu’il devrait être. Juste les poulets, des navets et des pois chiches avec un peu de fromage après. Non, ce n’est pas ce que cela devrait être. Je vous présente sincèrement mes excuses.
— Un festin, répliqua Moiraine avec un sourire. Par ces temps troublés, un vrai festin, Maître Fitch. »
L’aubergiste s’inclina de nouveau. Ses mèches folles, pointant dans toutes les directions comme s’il y passait constamment les mains, rendaient la révérence comique, mais son sourire était si plaisant que quiconque riait aurait ri avec lui et non de lui. « Mes remerciements, Maîtresse Alys. Mes remerciements ». » Il se redressa, fronça les sourcils et, avec un coin de son tablier, essuya une poussière imaginaire sur la table. « Ce n’est pas ce que je vous aurais servi il y a un an, bien sûr. Loin de là. L’hiver. Oui, l’hiver. Mes caves se vident et le marché n’a pratiquement plus de marchandise. Qui peut blâmer les fermiers ? Qui ? Impossible de prédire quand ils auront une autre récolte. Non, impossible. Ce sont les loups qui ont le mouton et le bœuf destinés à aller sur la table des humains et… »
Brusquement, il se rendit compte que ce n’était pas le genre de conversation propre à préparer ses hôtes à attaquer un bon repas. « Ah, quel bavard je fais ! Un vieux moulin à paroles, voilà ce que je suis. Un moulin à paroles. Mari, Cinda, laissez ces braves gens manger en paix. » Il chassa à grands gestes les serveuses et, comme elles quittaient la salle, il se retourna vivement pour s’incliner encore une fois devant Moiraine. « J’espère que le repas vous plaira, Maîtresse Alys. Si vous avez besoin de quelque chose, vous n’avez qu’à le dire, j’irai le chercher. Vous n’avez qu’à parler. C’est un plaisir de vous servir, vous et Maître Andra. Un plaisir. » Il plongea encore dans un profond salut et s’en fut, en fermant doucement la porte derrière lui.
Lan s’était appuyé mollement le dos au mur, comme à demi endormi, pendant cet interlude. À présent, d’un bond il se redressa et gagna la porte en deux longues enjambées. Il pressa son oreille contre un panneau et écouta attentivement le temps de compter lentement jusqu’à trente, puis il tira le battant d’un coup sec et passa la tête dans le couloir. « Ils sont partis, dit-il finalement en refermant la porte. Nous pouvons parler en sécurité.
— Je sais que vous dites de ne se fier à personne mais, si vous soupçonnez l’aubergiste, pourquoi séjourner ici ? demanda Egwene.
— Je ne le soupçonne pas plus qu’un autre, répliqua Lan, mais jusqu’à ce que nous arrivions à Tar Valon, je suspecte tout le monde. Là-bas, je n’en suspecterai que la moitié. »
Rand commença à sourire, croyant que le Lige plaisantait. Puis il se rendit compte qu’il n’y avait pas trace d’humour sur le visage de Lan. Il soupçonnerait réellement les gens à Tar Valon. Existait-il un seul endroit sûr ?
« Il exagère, leur dit Moiraine d’un ton apaisant. Maître Fitch est un brave homme, honnête et digne de confiance. Néanmoins, il aime bien parler et, avec la meilleure volonté du monde, il pourrait laisser échapper quelque chose qui tomberait dans la mauvaise oreille. Et je ne me suis encore jamais arrêtée dans une auberge où la moitié des femmes de chambre n’écoutent pas aux portes et ne passent pas plus de temps à bavarder qu’à faire les lits. Venez, asseyons-nous avant que le repas ne refroidisse. »
Ils s’installèrent autour de la table, avec Moiraine à la place d’honneur et Lan en face d’elle, et pendant un temps chacun fut trop occupé à remplir son assiette pour parler. Le repas n’était peut-être pas un festin mais, après une semaine ou presque de pain sans levain et de viande séchée, il en avait le goût. Après un moment, Moiraine demanda : « Qu’as-tu appris dans la salle commune ? » Couteaux et fourchettes s’immobilisèrent, dressés en l’air, et tous les yeux se tournèrent vers le Lige.
« Pas grand-chose d’agréable, répliqua Lan. Alvin a dit vrai, pour autant du moins que les rumeurs sont exactes. Il y a eu une bataille dans le Ghealdan, et Logain a été vainqueur. Une douzaine d’histoires différentes circulent, mais elles s’accordent toutes sur ce point. »
Logain ? Ce devait être le faux Dragon. C’était la première fois que Rand entendait donner un nom à cet homme. Lan semblait presque le connaître.