« Les Aes Sedai ? » questionna Moiraine à mi-voix, et Lan secoua la tête.
« Je ne sais pas. Certains disent qu’elles ont toutes été tuées, d’autres aucune. » Il eut un reniflement de mépris. « D’aucuns disent même qu’elles sont passées du côté de Logain. Il n’y a rien de sûr et je n’ai pas voulu montrer trop d’intérêt.
— Oui, dit Moiraine. Rien de bien agréable. » Avec un profond soupir, elle ramena son attention vers la table. « Et pour ce qui nous concerne ?
— Là, les nouvelles sont meilleures. Pas d’incident bizarre, pas d’étrangers dans les parages qui pourraient être des Myrddraals, certainement pas de Trollocs. Et les Blancs Manteaux sont occupés à fomenter des troubles contre le Gouverneur Adan parce qu’il ne veut pas coopérer avec eux. Ils ne feront même pas attention à nous, sauf si nous nous signalons nous-mêmes.
— Bien, conclut Moiraine. Cela s’accorde avec ce qu’a dit la servante des bains. Les bavardages ont leurs bons côtés. À présent » – elle s’adressa à toute la compagnie – « nous avons encore un long trajet devant nous, mais la semaine passée n’a pas été facile non plus, aussi je propose de rester ici cette nuit et la nuit prochaine, et de partir le matin suivant de bonne heure. » Tous les jeunes s’épanouirent ; une ville pour la première fois. Moiraine sourit, mais elle poursuivit : « Qu’en dit Maître Andra ? »
Lan regarda d’un œil neutre les visages ravis. « D’accord, si pour changer ils se rappellent ce que je leur ai recommandé. »
Thom eut un reniflement sardonique sous ses moustaches. « Ces campagnards lâchés dans une… ville. » Il renifla encore et secoua la tête.
Avec la foule qui remplissait l’auberge, trois chambres seulement restaient disponibles, une pour Moiraine et Egwene, deux pour les hommes. Rand se retrouva en partager une avec Lan et Thom au troisième étage sur l’arrière de l’auberge, juste sous les avant-toits surplombants, avec une seule petite fenêtre qui donnait sur la cour de l’écurie. La nuit était tombée complètement et les lumières de l’auberge formaient une flaque au-dehors. C’était déjà une petite chambre et le lit supplémentaire dressé pour Thom la rendait plus petite encore, malgré l’étroitesse des trois lits. Qui étaient durs aussi, comme le découvrit Rand en se laissant choir sur le sien. Absolument pas la meilleure chambre.
Thom ne resta que le temps de sortir de leurs étuis sa flûte et sa harpe, puis partit en s’exerçant déjà à prendre des poses majestueuses. Lan l’accompagna.
C’est bizarre, songea Rand en bougeant pour trouver une position moins inconfortable sur son lit. Une semaine auparavant il aurait filé comme un trait dans la salle en bas juste pour une chance de voir jouer un ménestrel, juste parce qu’une rumeur avait annoncé qu’il en viendrait un. Cependant, il avait écouté Thom raconter ses histoires tous les soirs pendant une semaine, Thom serait là le lendemain soir et le soir suivant, et le bain chaud avait assoupli dans ses muscles des crampes qu’il avait crues installées là pour toujours, de plus son premier repas chaud depuis une semaine l’induisait à la torpeur. Somnolant à demi, il se demanda si Lan connaissait vraiment le faux Dragon, Logain. Une acclamation assourdie vint d’en bas, c’était la salle commune qui saluait l’arrivée de Thom, mais Rand dormait déjà.
Le couloir en pierre était obscur, rempli d’ombres et désert à l’exception de Rand. Il était incapable de découvrir d’où provenait la clarté, le peu qu’il y en avait ; les murs gris ne comportaient ni chandelles ni lampes, rien n’expliquant la faible lueur qui paraissait simplement être là. L’air était immobile et humide, et quelque part dans le lointain de l’eau gouttait avec un ploc-ploc caverneux continuel. Quel que soit ce lieu, ce n’était pas l’auberge. Il fronça les sourcils, se frotta le front. L’auberge ? La tête lui faisait mal, et réfléchir n’était pas facile. Il y avait eu quelque chose à propos de… d’une auberge ? Quoi qu’il en soit, ce quelque chose s’était effacé de sa mémoire.
Il s’humecta les lèvres et souhaita avoir à boire. Il avait terriblement soif, la gorge sèche comme de l’amadou. Ce fut le bruit des gouttes qui le décida. N’ayant pas d’autre incitation que sa soif, il partit vers ce ploc-ploc-ploc continu.
Le couloir s’allongeait sans couloir pour le croiser et sans le plus léger changement dans l’apparence. Ses seules caractéristiques étaient les portes grossières, situées par paires à intervalles réguliers, une de chaque côté du couloir, le bois fendu et sec en dépit de l’humidité de l’air. Les ombres reculaient devant lui, demeurant les mêmes, et le bruit des gouttes ne se rapprochait pas. Après un long moment, il décida d’essayer une de ces portes. Elle s’ouvrit aisément et il entra dans une pièce sinistre aux murs de pierre.
Une des parois se découpait en une série d’arcades donnant sur un balcon de pierre grise et, au-delà, sur un ciel comme Rand n’en avait jamais vu. Des nuages striés de noir et de gris, de rouge et d’orange, fuyaient comme poussés par des vents de tempête, se mêlant et s’entremêlant sans fin. Personne n’avait jamais pu voir un ciel pareil ; ce ciel ne pouvait exister.
Il détourna avec effort ses yeux du balcon, cependant le reste de la pièce ne valait pas mieux. Des courbes bizarres et des angles singuliers, comme si la pièce était sortie quasiment au petit bonheur par fusion de la pierre, et des colonnes qui semblaient pousser hors du ciel gris. Des flammes rugissaient dans l’âtre à la façon d’un feu de forge sous l’action du soufflet, néanmoins elles ne donnaient pas de chaleur. D’étranges pierres ovales constituaient le foyer ; elles avaient l’air de pierres ordinaires, lisses et mouillées malgré le feu, quand il les regardait de face pourtant, quand il les apercevait du coin de l’œil, elles paraissaient alors être des visages, les visages d’hommes et de femmes qui se convulsaient d’angoisse et hurlaient silencieusement. Les chaises à haut dossier et la table cirée au milieu de la pièce étaient parfaitement ordinaires, mais cela en soi mettait le reste en relief. Un seul miroir était accroché au mur, par contre celui-là n’était pas du tout un miroir ordinaire. Quand Rand s’y regarda, il ne vit que du flou à l’endroit où aurait dû être son image. Tout ce qu’il y avait d’autre dans la pièce y était nettement réfléchi, sauf lui.
Un homme se tenait devant la cheminée. Rand ne l’avait pas remarqué quand il était entré. S’il n’avait pas su que c’était impossible, il aurait dit qu’il n’y avait eu personne là jusqu’à ce qu’il regarde effectivement cet homme. Vêtu d’habits sombres de bonne coupe, il était apparemment en pleine maturité et Rand supposa que les femmes devaient lui trouver belle mine.
« Encore une fois, nous voici face à face », dit cet homme et, juste un instant, sa bouche et ses yeux devinrent des ouvertures dans des cavernes sans fond remplies de flammes.
Avec un cri, Rand se jeta à reculons hors de la pièce avec tant de brusquerie qu’il traversa le corridor en trébuchant et se heurta à la porte qui se trouvait là, l’ouvrant du coup. Il se retourna, saisit la poignée pour ne pas tomber – et se retrouva en train de contempler avec des yeux écarquillés une salle de pierre, avec un ciel impossible vu à travers les arcades donnant sur un balcon, et une cheminée…
« Tu ne peux pas m’échapper si aisément », dit l’homme.
Rand se tordit sur lui-même, retomba à quatre pattes et se précipita hors de la pièce en essayant de se redresser sans ralentir. Cette fois, il n’y avait pas de corridor. Il s’arrêta pile à demi accroupi non loin de la table cirée et regarda l’homme près de la cheminée. Cela valait mieux que de regarder les pierres de l’âtre ou le ciel.
« C’est un rêve », dit-il en se redressant. Il entendit derrière lui le déclic de la porte qui se fermait. « C’est une espèce de cauchemar. » Il ferma les yeux en se concentrant pour se réveiller. Quand il était enfant, la Sagesse avait dit que si l’on faisait cela dans un cauchemar, il se dissipait. La… Sagesse ? Quoi ? Si seulement ses pensées cessaient de lui échapper. Si seulement sa tête cessait d’avoir mal, alors il pourrait réfléchir clairement.