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Rand avala sa salive. « Tout peut arriver en rêve », marmotta-t-il. Sans regarder, il frappa encore du poing la porte. Sa main lui fit mal, mais il ne se réveilla toujours pas.

« Alors, va chez les Aes Sedai. Va à la Tour Blanche, et dis-leur. Raconte ce… rêve au Trône d’Amyrlin. » L’homme rit ; Rand sentit la brûlure des flammes sur sa figure. « C’est une façon de leur échapper. Elles ne se serviront pas de toi, alors. Non, pas quand elles sauront que je sais. Mais te laisseront-elles vivre pour répandre l’histoire de ce qu’elles font ? Es-tu assez fou pour le croire ? Les cendres de maints de tes semblables jonchent les pentes de Mont-Dragon.

— Ceci est un rêve, dit Rand, haletant. C’est un rêve, et je vais me réveiller.

— Ah, oui ? » Du coin de l’œil, il vit le doigt de l’homme se déplacer pour se pointer vers lui. « Ah, oui, tu crois ? » Le doigt se recourba, et Rand hurla en arquant le dos à la renverse, tous les muscles de son corps le forçant à se courber davantage. « Te réveilleras-tu jamais ? »

Rand se redressa d’une secousse convulsive dans l’obscurité, crispant ses mains sur du tissu. Une couverture. Un clair de lune blafard brillait à travers l’unique fenêtre. Les formes plongées dans l’ombre des deux autres lits. Un ronflement montant de l’un d’eux, comme de la toile qu’on déchire : Thom Merrilin. Quelques braises rougeoyaient dans l’âtre parmi les cendres.

C’était donc bien un rêve, comme ce cauchemar à l’Auberge de la Source du Vin, le jour de Bel Tine, tout ce qu’il avait entendu et fait se mélangeant pêle-mêle avec des contes anciens et des inepties sorties on ne sait d’où. Il remonta la couverture sur ses épaules, mais ce n’était pas le froid qui lui donnait le frisson. Il avait aussi mal à la tête. Peut-être Moiraine avait-elle un moyen de supprimer les rêves. Elle avait dit qu’elle pouvait quelque chose contre les cauchemars.

Il eut un ricanement en se rallongeant. Les rêves étaient-ils vraiment assez graves pour qu’il demande l’aide d’une Aes Sedai ? D’autre part, que pouvait-il faire à présent qui le compromette davantage ? Il avait quitté les Deux Rivières, il était parti avec une Aes Sedai. Mais il n’y avait pas eu le choix, bien sûr. Alors, quel parti prendre sinon se fier à elle ? Une Aes Sedai ! C’était aussi angoissant que les rêves, quand on y pensait. Il se blottit sous sa couverture essayant de trouver la sérénité du vide, comme Tam le lui avait enseigné, mais le sommeil mit longtemps à venir.

15

Étrangers et amis

Le soleil qui inondait son lit étroit finit par tirer Rand d’un sommeil profond mais agité. Il ramena un oreiller par-dessus sa tête, mais cela n’occulta pas vraiment la clarté et, en fait, il n’avait pas vraiment envie de se rendormir. D’autres rêves avaient succédé au premier. Il ne pouvait se rappeler que celui-là, mais il savait qu’il n’en désirait pas plus.

Avec un soupir, il rejeta l’oreiller de côté et s’assit, s’étira en grimaçant. Toutes les courbatures qu’il avait crues dissipées par le trempage dans la baignoire étaient revenues. Et sa tête aussi était douloureuse. Cela ne le surprit pas. Un rêve pareil suffirait à donner mal à la tête à n’importe qui. Les suivants s’étaient déjà estompés, mais pas celui-là. Les autres lits étaient vides. La lumière se déversait par la fenêtre selon un angle aigu : le soleil était haut sur l’horizon. À cette heure-là, à la ferme, il aurait déjà préparé quelque chose à manger et serait bien avancé dans ses corvées. Il se précipita à bas du lit en grommelant rageusement entre ses dents. Une ville à voir, et ils ne l’avaient même pas réveillé. Au moins quelqu’un avait-il pris soin qu’il y ait de l’eau dans le broc, et chaude encore aussi.

Il se lava et s’habilla rapidement, hésitant un instant devant l’épée de Tam. Lan et Thom avaient laissé leurs sacoches de selle et leurs couvertures roulées dans la pièce, bien entendu, mais l’épée du Lige était invisible. Lan portait son épée au Champ d’Emond avant même que soit entrevu le moindre signe de danger. Il décida d’imiter l’exemple de son aîné. Se disant que ce n’était pas parce qu’il avait souvent rêvé de marcher dans une vraie ville avec une épée au côté, il en boucla le ceinturon et jeta son manteau sur son épaule, comme un sac.

Dévalant les marches deux par deux, il descendit en hâte vers la cuisine. C’était sûrement l’endroit où trouver le plus vite de quoi manger et, pour son unique journée à Baerlon, il ne tenait pas à perdre plus de temps qu’il n’en avait déjà gâché. Sang et cendres, ils auraient tout de même pu me réveiller.

Maître Fitch était dans la cuisine, affrontant une femme rondelette aux bras couverts de farine jusqu’au coude, qui était évidemment la cuisinière. Ou plutôt, c’était elle qui l’affrontait en lui secouant un doigt sous le nez. Serveuses et filles de cuisine, marmitons tournebroches et garçons de salle s’affairaient à leurs tâches, feignant avec soin de ne pas voir ce qui se passait devant eux.

« … mon Cirri est un bon chat, déclarait la cuisinière d’un ton sec, et je ne veux rien entendre d’autre, vous m’entendez ? Vous plaindre qu’il exécute trop bien son métier de chat, voilà ce que vous faites, si vous me demandez ce que j’en pense.

— J’ai eu des plaintes, parvint à placer Maître Fitch. Des plaintes, Maîtresse. La moitié des clients…

— Je ne veux rien entendre. Rien entendre du tout. S’ils veulent se plaindre de mon chat, alors qu’ils s’occupent eux-mêmes de leur cuisine. Mon pauvre vieux chat, qui exerce simplement son métier de chat, et moi, nous irons là où l’on nous appréciera, vous pouvez y compter. » Elle dénoua son tablier et s’apprêta à le passer par-dessus sa tête.

Le « Non ! » de Maître Fitch jaillit comme un glapissement et il bondit pour l’en empêcher. Ils tournèrent en rond, la cuisinière qui essayait d’ôter son tablier et l’aubergiste qui s’efforçait de le remettre en place. Il protesta d’une voix essoufflée : « Non, Sara. Pas besoin de ça. Pas de ça, je vous dis ! Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Cirri est un bon chat. Un excellent chat. C’est le meilleur chat de Baerlon. S’il y en a d’autres qui se plaignent, je leur dirai d’être bien contents que le chat exerce son office de chat. Oui, bien contents. Vous ne devez pas partir. Sara ? Sara ! »

La cuisinière interrompit leur ronde et parvint à lui arracher son tablier. « Bon, alors. Ça va. » Serrant le tablier à deux mains, elle ne le rattacha pas encore. « Mais si vous vous attendez à ce que j’aie quelque chose de prêt pour midi, vous seriez sage de sortir d’ici et de me laisser m’y mettre. C’est peut-être votre auberge, mais c’est ma cuisine. À moins que vous n’ayez envie de vous charger de préparer le repas ? » Elle feignit de lui tendre le tablier.

Maître Fitch recula, les mains larges ouvertes. Il ouvrit la bouche, puis s’arrêta, regardant autour de lui pour la première fois. Le personnel de cuisine évitait toujours avec soin d’avoir l’air de voir la cuisinière et l’aubergiste, et Rand entreprit une fouille intensive des poches de sa veste, bien qu’à part la pièce donnée par Moiraine il n’y eût rien dedans sauf quelques sous de cuivre et une poignée d’objets divers. Son couteau de poche, sa pierre à aiguiser. Deux cordes de rechange pour son arc, un bout de ficelle qu’il pensait susceptible de lui servir.

« Je suis sûr, Sara, dit Maître Fitch prudemment, que tout sera à la hauteur de votre perfection habituelle. » Sur quoi il jeta un dernier regard soupçonneux au personnel, puis s’en alla aussi dignement qu’il en fut capable.