Sara attendit qu’il soit parti avant de renouer activement les cordons de son tablier, puis elle fixa son regard sur Rand. « Je suppose que vous voulez quelque chose à manger, hein ? Bon, entrez donc. » Elle lui adressa un bref sourire. « Je ne mords pas, dame non, quoi que vous ayez peut-être vu ce que vous n’auriez pas dû voir. Ciel, donnez à ce garçon du pain, du fromage et du lait. C’est tout ce qu’il y a pour l’instant. Asseyez-vous, mon petit. Vos amis sont tous partis sauf un garçon qui ne se sentait pas bien, à ce que j’ai compris, et je pense que vous voudrez sortir aussi. »
Une des serveuses apporta un plateau, pendant que Rand approchait un tabouret de la table. Rand se mit à manger tandis que la cuisinière recommençait à pétrir son pain, mais elle n’avait pas fini de parler.
« Ne vous tracassez pas pour ce que vous venez de voir, vous savez. Maître Fitch est un bien brave homme, quoique les meilleurs d’entre vous ne vaillent pas tripette. C’est les gens qui se plaignent qui m’énervent, et de quoi ont-ils à se plaindre ? Est-ce qu’ils aimeraient mieux trouver des rats vivants que des rats morts ? À vrai dire, ça ne ressemble pas à Cirri d’abandonner son ouvrage derrière lui. Et plus d’une douzaine ? Cirri n’en laisserait pas entrer autant dans l’auberge, ça non. Sans compter que c’est un endroit propre où l’on ne devrait pas avoir ces ennuis-là. Et tous avec le dos rompu. » Elle hocha la tête devant tant de bizarreries.
Le pain et le fromage se changèrent en cendres dans la bouche de Rand. « Ils avaient le dos rompu ? »
La cuisinière agita une main enfarinée. « Il faut penser à des choses plus agréables, voilà ma façon d’envisager la vie. Il y a un ménestrel, vous savez. Dans la salle commune en ce moment même. Mais d’ailleurs vous êtes arrivé avec lui, n’est-ce pas ? Vous êtes un de ceux qui accompagnaient Maîtresse Alys hier soir, hein ? Je m’en doutais. Je n’aurai guère de chance de voir ce ménestrel moi-même, à mon avis, pas avec l’auberge bondée comme elle est, pour la plupart de gueux venus des mines. » Elle asséna sur la pâte un coup particulièrement vigoureux. « Pas le genre qu’on accepte ici d’habitude, seulement la ville entière en est remplie. Ils ont peut-être plus de qualités que certains, pourtant, je suppose. Voyons, je n’ai pas vu de ménestrel depuis avant l’hiver et… »
Rand mangeait mécaniquement, sans trouver de goût à rien, sans écouter ce que disait la cuisinière. Des rats morts, le dos brisé. Il termina en hâte son petit déjeuner, balbutia des remerciements et se dépêcha de sortir. Il fallait qu’il se confie à quelqu’un.
La grande salle du Cerf et le Lion avait peu en commun, à part sa destination, avec la salle de l’Auberge de la Source du Vin. Elle en avait deux fois la largeur et trois fois la longueur, et des fresques pittoresques représentant des édifices surchargés d’ornements, avec des jardins aux grands arbres et aux fleurs de couleurs vives, étaient peintes sur la partie haute des murs. Au lieu d’une seule énorme cheminée, un âtre flamboyait dans chaque mur, et une quantité de tables remplissaient la salle dont les chaises, les tabourets ou les bancs étaient presque tous occupés.
Chaque homme dans la foule de clients, la pipe entre les dents et la chope au poing, se penchait en avant, l’attention fixée sur le même point de mire : Thom, debout sur une table au milieu de la salle, son manteau bigarré jeté sur une chaise voisine. Même Maître Fitch tenait un pot en argent et un chiffon à reluire dans des mains immobiles.
« … caracolant sur leurs sabots d’argent, le cou fièrement cambré », déclarait Thom, avec pour ainsi dire l’air non seulement d’être à cheval mais aussi de faire partie d’un long cortège de cavaliers. « Les crinières soyeuses ondulent quand ils secouent la tête. Mille bannières flottantes tracent des arcs-en-ciel sur un fond de ciel infini. Cent trompettes à la voix d’airain font vibrer l’air et les tambours résonnent comme le tonnerre. Vagues après vagues de vivats déferlent, émis par des milliers de spectateurs, déferlent au-dessus des toits et des tours d’Illian, s’abattent et se brisent sans que les entendent les oreilles des milliers de cavaliers dont les yeux et les cœurs rayonnent et se dilatent à la pensée de leur quête sacrée. La Grande Quête du Cor commence, la chevauchée à la recherche du Cor de Valère qui appellera hors de leur tombe les héros des siècles passés afin qu’ils aillent combattre pour la Lumière… »
C’était ce que le ménestrel appelait plain-chant pendant ces nuits autour du feu dans leur voyage vers le nord. Les histoires, disait-il, se content en trois voix : grand chant, plain-chant et ordinaire, ce qui voulait simplement dire raconter comme on parlerait de la récolte à son voisin. Thom contait des histoires en voix ordinaire, mais il ne prenait pas la peine de cacher son mépris pour ce ton de voix.
Rand referma la porte sans entrer et s’appuya lourdement contre le mur. Il n’obtiendrait pas de conseils de Thom. Moiraine – comment réagirait-elle si elle était au courant ?
Il prit conscience que des gens le dévisageaient en passant et s’aperçut qu’il parlait tout seul. Il lissa son sarrau et se redressa. Il lui fallait se confier à quelqu’un. La cuisinière avait dit qu’un des leurs n’était pas sorti. Cela lui coûta un effort de ne pas courir.
Quand il frappa à la porte de la chambre où les autres avaient dormi et qu’il y passa la tête, seul Perrin était là, couché sur son lit, pas encore habillé. Il tourna la tête sur l’oreiller pour regarder Rand, puis referma les yeux. L’arc et le carquois de Mat étaient accotés dans le coin.
« On m’a appris que tu ne te sentais pas bien », dit Rand. Il entra et s’assit sur le lit d’à côté. « Je voulais juste parler… Je… » Il ne savait pas comment commencer, il le comprit. « Si tu es malade, reprit-il en se levant à demi, peut-être devrais-tu dormir. Je m’en irai.
— Je ne sais pas si je pourrais jamais dormir désormais, soupira Perrin. J’ai eu un cauchemar, s’il faut tout t’avouer, et j’ai été incapable de me rendormir. Mat s’empressera bien de t’avertir. Il riait, ce matin, quand j’ai expliqué pourquoi j’étais trop fatigué pour sortir avec lui, mais il a rêvé lui aussi. Je l’ai écouté se retourner comme une crêpe en marmottant la plus grande partie de la nuit et ne va pas me raconter qu’il a passé une bonne nuit. » Il jeta un bras épais en travers de ses yeux. « Par la Lumière, ce que je suis fatigué. Peut-être que si je reste ici juste une heure ou deux je me sentirai assez d’aplomb pour me lever. Mat n’en finira pas de se moquer de moi si je ne visite pas Baerlon à cause d’un rêve. »
Rand se rassit lentement sur le lit. Il s’humecta les lèvres et dit très vite : « A-t-il tué un rat ? »
Perrin rabaissa son bras et le regarda avec stupeur. « Toi aussi ? » finit-il par demander. Comme Rand hochait la tête affirmativement, il déclara : « Je voudrais bien être rentré à la maison. Il m’a raconté… il a dit… Qu’est-ce qu’on va faire ? As-tu mis Moiraine au courant ?
— Non, pas encore. Peut-être que je m’abstiendrai. Je ne sais pas. Et toi ?
— Il a dit… Sang et cendres, Rand, je me le demande. » Perrin se releva brusquement sur un coude. « Penses-tu que Mat a eu le même rêve ? Il a ri, mais ça sonnait faux, et il avait une drôle de tête quand j’ai expliqué que je n’avais pas pu dormir à cause d’un rêve.
— Peut-être que oui », répliqua Rand. Avec une certaine confusion, il se sentit soulagé de ne pas être le seul. « J’allais demander conseil à Thom. Il a une grande expérience du monde. Toi…, tu n’es pas d’avis qu’on avertisse Moiraine, hein ? »
Perrin retomba sur son oreiller. « Tu connais ce qu’on raconte sur les Aes Sedai. Crois-tu qu’on puisse se fier à Thom ? Si on peut se fier à quelqu’un. Rand, au cas où nous en sortirions vivants, où nous reviendrions chez nous, et que tu m’entendes parler de quitter le Champ d’Emond, même pour aller seulement jusqu’à la Colline-au-Guet, donne-moi des coups de pied. D’accord ?