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« Tu trouves quelque chose drôle, hein ? » Celui qui parlait se tenait un peu en avant des autres. Il avait un regard arrogant et fixe, avec une lueur dedans comme s’il était au courant d’un fait important que lui connaissait et personne d’autre.

Le rire de Rand s’arrêta net. Les Enfants et lui étaient seuls avec la boue et les barils. La foule qui les entourait avait trouvé une occupation urgente à l’un ou l’autre bout de la rue.

« C’est la crainte de la Lumière qui te paralyse la langue ? » La colère du Blanc Manteau semblait pincer encore plus son visage étroit. Il jeta un coup d’œil de dérision à l’épée dont la poignée saillait hors de la cape de Rand. « Tu es peut-être responsable de ça hein ? » À la différence de ses compagnons, il avait un nœud d’or au-dessous du soleil sur son manteau.

Rand eut un geste dans l’intention de couvrir son épée mais, au lieu de cela, il rejeta la cape par-dessus son épaule. Au fond de lui-même, il ressentait une folle surprise de cette réaction, mais c’était une pensée lointaine. « Les accidents arrivent, dit-il, même aux Enfants de la Lumière. »

L’homme au visage étroit leva un sourcil. « Tu es dangereux à ce point-là, petit ? » Il n’était pas beaucoup plus âgé que Rand.

« La marque du héron, Seigneur Bornhald », dit l’un des autres, en avertissement.

L’homme au visage étroit donna de nouveau un coup d’œil à la poignée d’épée de Rand – le héron de bronze se voyait nettement – et ses yeux s’écarquillèrent passagèrement. Puis son regard remonta vers le visage de Rand et il eut un reniflement dédaigneux. « Il est trop jeune. Tu n’es pas d’ici, hein ? dit-il froidement à Rand. Tu viens d’où ?

— Je viens d’arriver à Baerlon. » Un picotement d’émotion parcourut bras et jambes de Rand. Il éprouvait de l’excitation, presque la chaleur de l’ivresse. « Vous ne connaîtriez pas une bonne auberge, par hasard ?

— Tu évites ma question, riposta d’un ton sec Bornhald. Quel mal y a-t-il en toi que tu ne veuilles pas me répondre ? « Ses compagnons se portèrent de chaque côté de lui, le visage dur et sans expression. En dépit de la boue sur leurs capes, ils n’avaient rien de drôle à présent.

Le fourmillement avait envahi Rand ; la chaleur avait tourné à la fièvre. Il avait envie de rire, tant il se sentait bien. Une petite voix dans sa tête lui criait que quelque chose n’allait pas, mais tout ce à quoi il pouvait penser, c’était combien il se sentait plein d’énergie, presque à en éclater. Souriant, il se balançait sur ses talons et attendait la suite. Vaguement, de façon détachée, il se demandait ce qu’elle serait.

L’expression du chef s’assombrit. Un des autres tira son épée, assez pour qu’apparaisse un pouce d’acier, et parla d’une voix frémissante de colère ; « Quand les Enfants de la Lumière posent une question, espèce de rustaud aux yeux gris, ils attendent des réponses, ou… » il s’interrompit comme l’homme au visage étroit lança un bras en travers de sa poitrine. Bornhald eut un brusque mouvement de tête vers le haut de la rue.

Une patrouille du Guet était arrivée, une douzaine d’hommes aux casques d’acier rond et aux pourpoints de cuir cloutés, portant des bâtons d’escrime comme s’ils savaient s’en servir. Ils restaient là en silence, les surveillant, à dix pas.

« Cette ville a perdu la Lumière », grommela l’homme qui avait à demi dégainé son épée. Il éleva la voix pour crier au Guet : « Baerlon est dans l’Ombre du Ténébreux ! » Sur un geste de Bornhald, il renfonça violemment sa lame dans son fourreau.

Bornhald reporta son attention sur Rand. La flamme de l’initié brillait dans ses yeux. « Les Amis du Ténébreux ne nous échappent pas, jeunot, même dans une ville qui se tient dans l’ombre. On se retrouvera, tu peux y compter ! »

Il pivota sur ses talons et partit, ses deux compagnons tout près derrière lut comme si Rand avait cessé d’exister. Pour le moment, du moins. Quand ils atteignirent la partie peuplée de la rue, le même vide apparemment accidentel qu’avant se reforma devant eux. Les hommes du Guet hésitèrent en regardant Rand puis, le bâton sur l’épaule, suivirent les trois Blancs Manteaux. Ils devaient écarter les passants pour avancer, aux cris de « Place au Guet ». Peu de gens faisaient d’eux-mêmes place, et encore à regret.

Rand se balançait toujours sur ses talons, attendant. Le picotement était si fort qu’il en tremblait presque ; il avait l’impression de brûler. Mat sortit de la boutique en le regardant avec stupeur. « Tu n’es pas malade, finit-il par dire. Tu es fou ! »

Rand respira à fond et, tout d’un coup, c’était parti, comme une bulle qu’on crève. Il chancela quand la sensation s’évanouit et que l’envahit la conscience de ce qu’il venait de faire. Il se passa la langue sur les lèvres et rencontra le regard de Mat. « Je crois qu’on ferait mieux de rentrer à l’auberge, maintenant, dit-il d’une voix mal assurée.

— Oui, répliqua Mat, je crois que ce serait plus sage. »

La rue avait recommencé à se remplir et plus d’un passant dévisageait les deux garçons et murmurait quelque chose à un compagnon. Rand était sûr que l’histoire se répandrait. Un fou avait essayé de provoquer une bagarre avec trois Enfants de la Lumière. Cela fournissait un beau sujet de conversation. Peut-être que les rêves me rendent fou.

Les deux garçons s’égarèrent plusieurs fois dans le dédale des rues mais, au bout d’un moment, ils tombèrent sur Thom Merrilin qui formait à lui tout seul une procession grandiose dans la foule. Le ménestrel dit qu’il était sorti pour se dégourdir les jambes et prendre un peu l’air mais, chaque fois qu’on regardait à deux fois sa mante colorée, il annonçait d’une voix sonore : « Je suis au Cerf et le Lion ce soir seulement. »

C’est Mat qui commença de façon décousue à raconter à Thom le rêve et leur hésitation à en informer Moiraine, mais Rand s’y mit aussi, car il y avait des différences dans la façon dont ils se souvenaient. Ou peut-être chaque rêve était-il un peu différent, pensa-t-il. En majeure partie, cependant, les rêves étaient identiques.

Ils n’avaient guère avancé dans leur récit quand Thom se mit à leur prêter toute son attention. Quand Rand mentionna Ba’alzamon, le ménestrel les saisit chacun par une épaule, en leur ordonnant de tenir leur langue, se dressa sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes des passants, puis les poussa hors de la foule dans une impasse, déserte à part quelques caisses et un chien jaune efflanqué, couché en rond pour échapper au froid.

Thom observa longuement la foule, guettant si quelqu’un s’arrêtait pour écouter, avant de reporter son attention sur Rand et sur Mat. Ses yeux bleus fouillaient les leurs, entre deux regards rapides pour surveiller l’entrée de l’impasse. « Ne prononcez jamais ce nom dans un endroit où des inconnus peuvent l’entendre. » Sa voix était basse et pressante « Pas même où un inconnu pourrait l’entendre. C’est un nom très dangereux, même quand les Enfants de la Lumière ne rôdent pas dans les rues. »

Mat eut un gloussement ironique. « Je pourrais vous en raconter sur les Enfants de la Lumière », dit-il avec un regard caustique à l’adresse de Rand.

Thom ne lui prêta pas attention. « Si au moins un seul d’entre vous avait eu ce rêve… » Il tira furieusement sur sa moustache. « Racontez-moi tout ce dont vous vous souvenez. Tous les détails. » Tandis qu’il écoutait, il continua sa surveillance prudente.

« … il a énuméré le nom des hommes qu’il prétendait manipulés » conclut Rand. Il pensait avoir dit le reste. « … Guaire Amalsan. Raolin Fléau-du-Ténébreux.

— Davian, ajouta Mat avant qu’il ait eu le temps de reprendre haleine. Et Yurian Arc-de-Pierre.