« Je n’ai pas de temps non plus pour votre sottise. Voulez-vous vous tenir tranquille ! » Elle jeta un bref coup d’œil aux autres, puis se rapprocha en baissant la voix.
« Une femme vient juste d’arriver – plus petite que moi, jeune, des yeux noirs, des cheveux noirs tressés en une natte qui lui descend jusqu’à la taille. Elle y participe, tout comme vous. »
Pendant un instant, Rand ne put que la regarder fixement. Nynaeve ? Comment peut-elle être impliquée dans cette aventure ? Par la Lumière, comment puis-je y être impliqué ? « C’est impossible.
— Vous la connaissez ? murmura Min.
— Oui, et elle ne peut pas être mêlée à… ce que vous…
— Les étincelles, Rand, elle a rencontré Maîtresse Alys qui rentrait et il y a eu des étincelles rien qu’entre elles deux. Hier, je ne voyais pas d’étincelles à moins que vous ne soyez trois ou quatre ensemble mais, aujourd’hui, tout est plus violent, plus acharné. » Elle regarda les amis de Rand qui attendaient avec impatience et frissonna avant de se retourner vers lui. « C’est presque un miracle que l’auberge ne prenne pas feu. Vous êtes tous plus en danger aujourd’hui qu’hier. Depuis qu’elle est là. »
Rand eut un coup d’œil vers ses amis. Thom, les sourcils froncés en un V broussailleux, se penchait en avant, prêt à agir pour l’obliger à se dépêcher.
« Elle ne fera rien pour nous nuire, dit-il à Min. Il faut que j’y aille, à présent. » Il réussit cette fois à récupérer son bras.
Sans tenir compte de son exclamation de protestation étranglée, il rejoignit les autres et ils repartirent dans le couloir. Rand regarda une fois en arrière. Min le menaça du poing et tapa du pied. « Que voulait-elle te dire ? demanda Mat.
— Nynaeve en est, elle aussi », dit Rand sans réfléchir, pour ensuite adresser à Mat un regard d’avertissement qui le laissa bouche bée, puis un air de compréhension se peignit sur le visage de Mat.
« De quoi en est-elle ? demanda Thom à voix basse. Est-ce que cette jeune femme sait quelque chose ? »
Pendant que Rand tentait encore de rassembler ses idées pour répondre, Mat prit la parole. « Bien sûr qu’elle y participe, dit-il avec humeur. Elle participe à la malchance qui nous poursuit depuis la Nuit de l’Hiver. Peut-être que de voir apparaître la Sagesse ne te touche pas mais, en ce qui me concerne, j’aimerais autant voir les Blancs Manteaux ici.
— Elle a vu arriver Nynaeve, expliqua Rand. Elle l’a vue parler à Maîtresse Alys et a pensé qu’elle pouvait avoir affaire avec nous. » Thom le regarda du coin de l’œil et hérissa sa moustache avec un gloussement moqueur, toutefois les autres parurent accepter l’explication de Rand. Il n’aimait pas avoir de secrets pour ses amis, mais le secret de Min risquait d’être aussi dangereux pour elle qu’un des leurs pour eux.
Perrin s’arrêta soudain devant une porte ; en dépit de sa carrure, il paraissait curieusement intimidé. Il prit une profonde aspiration, regarda ses compagnons, aspira de nouveau, puis ouvrit lentement la porte et entra. Un par un, les autres suivirent. Rand était le dernier et il ferma la porte derrière lui avec la plus grande répugnance.
C’était la salle où ils avaient dîné la nuit d’avant. Un feu pétillait dans l’âtre et il y avait au milieu de la table un plateau d’argent luisant sur lequel étaient posés un pichet et des coupes en argent luisant aussi. Moiraine et Nynaeve étaient assises chacune à un bout de la table et ne se quittaient pas des yeux. Tous les autres sièges étaient vides. Moiraine avait les mains posées sur la table, aussi immobiles que son visage. Nynaeve, la natte ramenée par-dessus son épaule, en serrait le bout dans son poing ; elle tirait constamment dessus à petits coups, comme quand elle se montrait plus obstinée que d’habitude à l’égard du Conseil du Village. Perrin avait raison. Malgré le feu, on avait l’impression de geler, et ce froid venait des deux femmes assises à la table.
Lan, appuyé au manteau de la cheminée, fixait les flammes et se frottait les mains pour les réchauffer. Egwene, plaquée le dos au mur, était emmitouflée dans sa cape, le capuchon sur la tête, Mat et Perrin s’arrêtèrent, incertains, une fois la porte franchie.
Rand se secoua avec malaise et marcha jusqu’à la table. Il faut quelquefois attraper le loup par les oreilles, se rappela-t-il. Mais il se rappelait aussi un autre vieux dicton. Quand on tient un loup par les oreilles, c’est aussi difficile de le relâcher que de continuer à le tenir. Il sentit sur lui le regard de Moiraine et celui de Nynaeve, et son visage devint brûlant, mais il s’assit quand même, à mi-chemin entre les deux.
Pendant un instant, la salle resta aussi figée qu’une gravure, puis Egwene et Perrin, et finalement Mat, allèrent à regret vers la table et prirent place – au milieu, avec Rand. Egwene ramena encore plus en avant son capuchon, assez pour cacher la moitié de sa figure, et ils évitèrent tous de regarder quelqu’un.
« Eh bien, déclara Thom avec un rire ironique depuis la porte, au moins est-ce une bonne chose de faite.
— Puisque tout le monde est là, dit Lan, quittant la cheminée pour remplir de vin une des coupes d’argent, peut-être finirez-vous par accepter ceci. » Il présenta la coupe à Nynaeve qui la regarda d’un air soupçonneux. « Pas besoin d’avoir peur, dit-il patiemment. Vous avez vu l’aubergiste apporter le vin et personne d’entre nous n’a eu l’occasion d’y verser quoi que ce soit. Il n’y a aucun danger. »
La Sagesse pinça les lèvres avec irritation au mot peur, mais elle prit la coupe en murmurant « merci ».
« J’aimerais savoir, continua-t-il, comment vous nous avez trouvés.
— Moi aussi, dit Moiraine qui se pencha en avant avec une attention soutenue. Peut-être voudrez-vous bien parler, maintenant qu’on vous a amené Egwene et les garçons ? »
Nynaeve but du vin à petites gorgées avant de répondre à l’Aes Sedai. « Vous ne pouviez aller nulle part ailleurs qu’à Baerlon. Pourtant, pour plus de sûreté, j’ai suivi votre piste. Qu’est-ce que vous avez fait comme tours et détours, mais je suppose que vous ne teniez pas à rencontrer des gens convenables.
— Vous avez… suivi notre piste ? dit Lan, vraiment surpris pour la première fois de mémoire de Rand. Je dois devenir négligent.
— Vous avez laissé très peu de traces, mais je sais traquer aussi bien que n’importe qui dans les Deux Rivières, sauf peut-être Tam al’Thor. » Elle hésita, puis ajouta : « Jusqu’à ce que mon père meure, il m’a emmenée à la chasse et m’a appris ce qu’il aurait appris aux fils qu’il n’a pas eus. » Elle regarda Lan avec défi, mais il hocha seulement la tête d’un air approbateur.
« Si vous pouvez suivre une piste que j’ai tenté de cacher, il vous a bien enseignée. Peu de gens y réussissent, même dans les Marches. »
Brusquement, Nynaeve baissa le nez sur sa coupe. Les yeux de Rand s’arrondirent. Elle rougissait. Nynaeve ne se montrait jamais déconcertée si peu que ce soit. Irritée, oui ; en colère, souvent ; mais jamais décontenancée. Pourtant, elle avait indubitablement les joues rouges à présent et essayait de le masquer en buvant le vin.
« Peut-être maintenant répondrez-vous à quelques-unes de mes questions, dit Moiraine doucement. J’ai déjà répondu aux vôtres assez franchement.
— Par un grand sac d’histoires de ménestrel, rétorqua Nynaeve. Les seuls faits que je vois, c’est que quatre jeunes gens ont été enlevés, pour la Lumière sait quelle raison, par une Aes Sedai.
— On vous a dit qu’on ne connaît pas ça ici, dit sèchement Lan. Il vous faut apprendre à tenir votre langue.
— Pourquoi donc ? demanda Nynaeve. Pourquoi vous aiderais-je à vous cacher, vous ou ce que vous êtes ? Je suis venue pour ramener Egwene et les garçons au Champ d’Emond, pas pour vous aider à escamoter. »