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Thom intervint d’une voix méprisante : « Si vous voulez qu’ils revoient leur village – ou vous-même d’ailleurs, mieux vaudrait que vous soyez plus prudente. Il y a des gens à Baerlon qui la tueraient » – il désigna Moiraine d’un mouvement brusque de la tête « pour ce qu’elle est. Lui aussi. » Il indiqua Lan, puis s’avança soudain et mit les poings sur la table, dominait Nynaeve, et sa longue moustache et ses sourcils broussailleux semblèrent subitement menaçants.

Les yeux de Nynaeve se dilatèrent et elle commença à se rejeter en arrière pour s’écarter de lui ; puis elle raidit le dos par défi. Thom ne parut pas le remarquer ; il continua d’une voix à la douceur inquiétante. « Ils envahiraient l’auberge comme des fourmis meurtrières sur une rumeur, un murmure. Si forte est leur haine, leur envie de tuer ou de prendre quiconque comme ces deux-là. Et la jeune fille ? Les garçons ? Vous-même ? Vous êtes pleinement associée avec eux, assez pour les Blancs Manteaux, en tout cas. Vous n’aimeriez pas leur façon de poser des questions, surtout quand il s’agit de la Tour Blanche. Les Inquisiteurs des Blancs Manteaux vous présument coupable au préalable et ils ont une seule sentence pour ce genre de culpabilité. Ils ne se soucient pas de trouver la vérité ; ils croient déjà la connaître. Tout ce qu’ils cherchent avec leurs fers rouges et leurs tenailles, c’est une confession. Rappelez-vous donc que certains secrets sont trop dangereux pour qu’on les énonce tout haut, même quand vous vous imaginez savoir qui écoute. » Il se redressa en marmottant : « J’ai l’impression d’avoir souvent répété ça, ces derniers temps.

— Bien parlé, ménestrel », dit Lan. Le Lige avait de nouveau ce regard évaluateur. « Je suis étonné de tant de sollicitude de votre part. »

Thom haussa les épaules. « On sait que je suis arrivé avec vous, moi aussi. Je n’aime pas l’idée d’un Inquisiteur armé d’un fer rouge en train de m’adjurer de me repentir de mes péchés et de marcher dans la Lumière.

— Voilà simplement une raison de plus pour qu’ils rentrent avec moi dans la matinée, interposa Nynaeve d’un ton sec. Ou cet après-midi, aussi bien. Plus vite nous serons loin de vous et sur le chemin du retour au Champ d’Emond, mieux ce sera.

— Nous ne pouvons pas », dit Rand, et il fut heureux que ses amis parlent tous en même temps. De cette façon, le regard irrité de Nynaeve devait se déployer de-ci de-là ; elle n’épargna personne, néanmoins. Mais il avait parlé le premier et tous se turent en le regardant. Même Moiraine se rappuya au dossier de son siège, l’observant par-dessus ses doigts joints en château. Ce fut avec effort qu’il affronta le regard de la Sagesse. « Si nous retournons au Champ d’Emond, les Trollocs y retourneront aussi. Ils… nous pourchassent. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. Peut-être pourrons-nous en trouver la raison à Tar Valon. Peut-être pourrons-nous découvrir comment les arrêter. C’est le seul moyen… »

Nynaeve leva les bras au ciel. « On croirait entendre Tam. Il s’est fait transporter à la réunion du village et il s’est efforcé de convaincre tout le monde. Il avait déjà essayé au Conseil. La Lumière sait comment votre… Maîtresse Alys » – elle investit ce nom d’une charge de mépris. – « … s’est débrouillée pour le persuader ; il a d’ordinaire une miette de bon sens de plus que la majorité des gens. En tout cas, les membres du Conseil sont en général une bande d’imbéciles mais pas assez bêtes pour ça, et personne d’autre non plus. Ils sont tombés d’accord qu’on devait vous retrouver. Puis Tam a voulu être celui qui allait à votre recherche, alors qu’il ne peut pas tenir debout. La bêtise doit être un trait de famille. »

Mat s’éclaircit la voix, puis marmonna : « Et papa, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il a peur que tu joues tes tours à des étrangers et qu’on te cogne sur la tête. Il paraissait avoir davantage peur de ça que de… Maîtresse Alys que voilà. Mais il faut dire qu’il n’a jamais été beaucoup plus intelligent que toi. »

Mat sembla ne pas trop savoir comment prendre ce qu’elle avait dit, ou comment répliquer ou même s’il fallait répliquer.

« Je pense…, commença Perrin avec hésitation, je veux dire, je suppose que Maître Luhhan n’était pas trop content non plus de mon départ.

— T’attendais-tu à ce qu’il le soit ? » Nynaeve secoua la tête d’un air dégoûté et regarda Egwene. « Peut-être ne devrais-je pas être surprise par cette idiotie insensée de votre part à tous les trois, mais je croyais que d’autres avaient plus de jugements.

Egwene se rejeta contre son dossier pour être abritée par Perrin. « J’ai laissé un billet », dit-elle d’une voix faible. Elle tira sur le capuchon de sa mante comme si elle avait peur qu’on voie ses cheveux dénattés. « J’ai tout expliqué. » Le visage de Nynaeve s’assombrit.

Rand soupira. La Sagesse était sur le point d’exploser dans une des remontrances cinglantes dont elle était coutumière, et celle-ci donnait à penser qu’elle serait de premier ordre. Si Nynaeve prenait position dans la chaleur de la colère – si par exemple elle disait qu’elle avait l’intention de les ramener au Champ d’Emond quoi qu’on puisse objecter, il serait presque impossible de l’en faire démordre. Il ouvrit la bouche.

« Un billet ! » s’exclama Nynaeve au moment où Moiraine déclarait : « Nous devons toujours avoir cet entretien, vous et moi, Sagesse. »

Rand aurait-il pu s’arrêter qu’il n’y aurait pas manqué, mais les paroles jaillirent comme si c’était une vanne qu’il avait ouverte et non la bouche. « Tout cela est bel et bon mais ne change rien à rien. Nous ne pouvons pas retourner là-bas. Nous devons continuer. » Il parlait plus lentement en terminant et sa voix tomba, de sorte qu’il finit dans un murmure, l’Aes Sedai et la Sagesse le regardant l’une comme l’autre. C’était le genre de regard que lui adressaient les femmes quand il les rencontrait en train de discuter des affaires du Cercle des Femmes, ce regard qui disait qu’il s’immisçait dans quelque chose qui ne le concernait pas. Il se radossa à son siège en regrettant de ne pas être ailleurs.

« Sagesse, reprit Moiraine, il vous faut admettre qu’ils sont plus en sécurité avec moi qu’ils ne le seraient dans les Deux Rivières.

— Plus en sécurité ! » Nynaeve secoua la tête avec dédain. « C’est vous qui les avez amenés ici, où sont les Blancs Manteaux. Ces mêmes Blancs Manteaux qui, si le ménestrel dit vrai, peuvent leur faire du mal à cause de vous. Expliquez-moi comment ils sont plus à l’abri, Aes Sedai.

— Il y a beaucoup de dangers dont je ne peux les préserver, concéda Moiraine, pas plus que vous ne les garantirez de la foudre s’ils rentrent chez eux. Mais ce n’est pas de la foudre qu’ils doivent avoir peur ni même des Blancs Manteaux. C’est du Ténébreux et des séides du Ténébreux. De cela je peux les protéger. Le contact avec la Vraie Source, le contact avec la Saidar, me donne le pouvoir de cette protection comme à toute Aes Sedai. » Nynaeve pinça les lèvres avec scepticisme, Moiraine serra aussi les siennes, de colère, mais elle continua, le ton à la limite de l’impatience : « Même ces pauvres hommes qui se trouvent exercer le Pouvoir pour un court moment acquièrent ce don, bien que parfois le contact avec le Saidin protège, mais parfois la souillure les rend plus vulnérables. Par contre, moi, ou n’importe quelle Aes Sedai, je peux étendre ma protection à ceux qui sont près de moi. Aucun Évanescent ne peut leur causer de mal aussi longtemps qu’ils sont à côté de moi comme ils le sont à présent. Aucun Trolloc ne peut s’approcher à moins de douze cents pas sans que Lan le sache, car il sent le mal. Pouvez-vous leur en-offrir moitié autant s’ils reviennent avec vous au Champ d’Emond ?