Thom joua les notes d’ouverture de Les Oies sauvages passent, puis marqua un temps pour que les gens prennent place pour le réel, un branle au rythme vif et allègre.
« Je crois que je vais essayer quelques pas », dit Rand en se levant. Perrin le suivit aussitôt. Mat fut le dernier à réagir et se retrouva laissé pour garder les manteaux ainsi que l’épée de Rand et la hache de Perrin.
« Rappelez-vous que je veux danser, moi aussi », leur cria Mat.
Les danseurs formèrent deux longues files qui se tenaient face à face, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Le tambour et le tympanon scandèrent d’abord la mesure et tous les danseurs commencèrent à plier le genou en cadence. La jeune fille vis-à-vis de Rand, avec ses cheveux noirs coiffés en nattes qui lui rappelaient le pays, lui adressa un sourire timide, puis un clin d’œil qui ne l’était nullement. La flûte de Thom entonna subitement la mélodie et Rand s’avança à la rencontre de la jeune fille aux cheveux noirs ; elle rejeta la tête en arrière et rit quand il la fit tourner et la passa au danseur suivant dans la rangée.
Tout le monde riait dans la salle, pensa-t-il en dansant autour de sa partenaire suivante, une des serveuses dont le tablier flottait follement. Le seul visage qui ne souriait pas était celui d’un homme blotti près d’une des cheminées, et ce bonhomme avait une cicatrice qui lui traversait la face d’une tempe à la mâchoire opposée, lui déviant le nez et tirant un coin de sa bouche vers le bas. Ayant croisé son regard, l’homme grimaça et Rand détourna les yeux, gêné. Peut-être qu’avec cette cicatrice le gars ne pouvait pas sourire.
Il attrapa sa partenaire suivante au moment où elle tournait et il lui fit exécuter un cercle complet avant de la passer à un autre danseur. Trois femmes dansèrent avec lui encore, tandis que la musique accélérait son rythme, puis il se retrouva avec la jeune fille aux cheveux noirs pour une rapide promenade qui changea complètement le sens des rangées. Elle riait toujours et lui dédia un autre clin d’œil.
Le balafré le regardait de travers. Rand manqua son pas, et ses joues devinrent brûlantes. Il n’avait pas voulu offenser le bonhomme ; il ne croyait pas vraiment l’avoir dévisagé fixement. Il se tourna pour rencontrer sa partenaire suivante et oublia le balafré. La suivante à venir à lui était Nynaeve.
Il s’embrouilla dans les pas, buta contre ses propres pieds et manqua de peu marcher sur ceux de Nynaeve. Elle dansait assez gracieusement pour compenser sa propre gaucherie, tout en souriant.
« Je te croyais meilleur danseur », dit-elle avec un rire quand ils changèrent de partenaire.
Il n’eut qu’un instant pour se reprendre avant de changer de nouveau, et il se vit dansant avec Moiraine. S’il s’était senti maladroit avec la Sagesse, ce n’était rien comparé à ce qu’il éprouva avec l’Aes Sedai. Elle glissait sans heurt sur le parquet, sa robe tourbillonnant autour d’elle ; lui, faillit tomber deux fois. Elle le gratifia d’un sourire de sympathie, qui aggrava les choses au lieu de l’aider. Ce fut un soulagement de continuer avec sa nouvelle partenaire, même si c’était Egwene.
Il retrouva un peu d’assurance. Somme toute, cela faisait des années qu’il dansait avec elle. Ses cheveux n’étaient toujours pas nattés, mais elle les avait noués dans le dos avec un ruban rouge. Elle n’a probablement pas pu décider s’il fallait plaire à Moiraine ou à Nynaeve, pensa-t-il aigrement. Elle avait les lèvres entrouvertes et paraissait vouloir dire quelque chose, mais elle ne parla pas, et ce n’est pas lui qui allait entamer la conversation le premier. Pas après la façon dont elle avait coupé court à sa précédente tentative dans la salle à manger particulière. Ils se regardèrent fixement avec gravité et se séparèrent en dansant sans un mot.
Il fut bien content de retourner vers le banc après le branle. La musique reprit pour une autre danse, une gigue, pendant qu’il s’asseyait. Mat se hâta de se joindre aux danseurs et Perrin se glissa sur le banc à sa place.
« Tu l’as vue ? commenta Perrin avant même d’être assis. Hein ?
— Laquelle ? demanda Rand. La Sagesse ou Maîtresse Alys ? J’ai dansé avec les deux.
— L’Aes… Maîtresse Alys aussi ? s’exclama Perrin. J’ai dansé avec Nynaeve. Je ne savais même pas qu’elle dansait. Elle ne participe jamais à aucune danse chez nous.
— Je me demande, commenta pensivement Rand, ce que le Cercle des Femmes dirait de voir danser la Sagesse. Peut-être que c’est pour ça. »
Puis la musique, les battements de mains et les chansons résonnèrent trop fort pour parler davantage. Rand et Perrin claquèrent des mains en cadence avec les autres quand les danseurs tournèrent autour de la piste. À plusieurs reprises, il eut conscience que le balafré le dévisageait. L’homme avait des raisons d’être ombrageux, avec cette cicatrice, mais Rand ne voyait pas comment s’y prendre à présent sans aggraver les choses. Il se concentra sur la musique et évita de regarder dans cette direction.
Danses et chants continuèrent jusqu’à la nuit. Les serveuses se rappelèrent finalement leur devoir ; Rand fut heureux d’engloutir du ragoût bien chaud et du pain. Chacun mangea là où il était, assis ou debout Rand participa encore à trois danses et exécuta mieux les pas quand il se retrouva avec Nynaeve puis aussi avec Moiraine. Cette fois, toutes deux le complimentèrent sur sa façon de danser, ce qui le fit bafouiller. Il dansa encore avec Egwene ; elle le fixa, le regard sombre et toujours apparemment sur le point de parler, toutefois sans jamais dire un mot. Il fut aussi silencieux, mais il était sûr de ne pas l’avoir regardée de travers, quoi que pût dire Mat quand il retourna s’asseoir sur le banc.
Vers minuit, Moiraine partit. Egwene, après un regard tourmenté de l’Aes Sedai à Nynaeve, se hâta de la suivre. La Sagesse les observa avec une expression indéchiffrable, puis se joignit délibérément à une autre danse avant de se retirer, elle aussi, avec l’air d’avoir marqué un point au désavantage de l’Aes Sedai.
Bientôt Thom remettait sa flûte dans son étui et discutait avec bonne humeur avec ceux désireux de continuer encore. Lan arriva pour rassembler Rand et les autres.
« Nous devons partir de bonne heure, expliqua le Lige en se penchant tout près pour être entendu malgré le vacarme, et nous avons besoin de tout le repos que nous pouvons prendre.
— Il y a un bonhomme qui n’a cessé de me regarder, dit Mat Avec une balafre en travers de la figure. Vous ne croyez pas que ce pourrait être… un des Amis dont vous nous avez recommandé de nous méfier ?
— Comme ça ? demanda Rand en passant le doigt en travers de son nez jusqu’au coin de sa bouche. Il m’a regardé, moi aussi. » Il fit des yeux le tour de la salle. Les gens s’en allaient peu à peu et la plupart de ceux qui restaient s’agglutinaient autour de Thom. « Il n’est pas là maintenant.
— Je l’ai vu, répliqua Lan. Selon Maître Fitch, c’est un espion des Blancs Manteaux. Nous n’avons pas à nous en soucier. »
Peut-être que non, mais Rand voyait bien que quelque chose tracassait le Lige.
Rand jeta un coup d’œil à Mat – il arborait l’expression figée qu’il avait toujours quand il cachait quelque chose. Un espion des Blancs Manteaux. Bornhald voudrait-il à ce point-là prendre sa revanche sur eux ? « Nous partons de bonne heure ? questionna-t-il. Vraiment tôt ? » Peut-être seraient-ils loin avant que rien ne se passe. « Dès l’aube », précisa le Lige. Quand ils quittèrent la salle commune, Mat chantonnait pour lui-même des bribes de chanson et Perrin s’arrêtait de temps en temps pour essayer un nouveau pas qu’il avait appris. Thom se joignit à eux, plein d’entrain. Lan avait le visage impassible quand ils se dirigèrent vers l’escalier.