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« Où Nynaeve dort-elle ? demanda Mat. Maître Fitch a dit que nous avions les dernières chambres.

— Elle a un lit, dit Thom brièvement, avec Maîtresse Alys et la jeune fille. »

Perrin siffla entre ses dents et Mat murmura : « Sang et cendres ! Je ne voudrais pas être dans les souliers d’Egwene pour tout l’or de Caemlyn ! »

Ce n’était pas la première fois que Rand aurait aimé voir Mat réfléchir sérieusement plus de deux minutes à la fois. Leurs propres souliers n’étaient pas si confortables juste à ce moment. « Je vais chercher du lait », dit-il. Peut-être cela l’aiderait-il à dormir. Peut-être que je ne rêverai pas cette nuit.

Lan lui jeta un regard sévère. « Il y a quelque chose qui se trame cette nuit. Ne t’éloigne pas. Et, rappelle-toi, nous partons quand tu es assez réveillé pour te tenir en selle ou pour qu’on t’y attache. »

Le Lige commença à monter l’escalier ; les autres suivirent, leur gaieté éteinte. Rand resta seul dans le couloir. Après avoir été au milieu de tant de gens, cela donnait une réelle impression d’isolement.

Il se dépêcha de gagner la cuisine où une laveuse de vaisselle était encore de service. Elle lui remplit une chope avec du lait que contenait une grande cruche en grès.

Quand il sortit de la cuisine en buvant, une forme vêtue de noir mat vint à sa rencontre depuis le fond du couloir, levant des mains pâles pour rabattre le capuchon sombre qui dissimulait le visage. La mante pendait immobile pendant que la silhouette bougeait et la face… Une face d’homme au teint blême comme une larve vivant sous une pierre et sans yeux. Des cheveux noirs huileux aux joues bouffies, c’était aussi lisse qu’une coquille d’œuf. Rand s’étrangla, recracha du lait en pluie.

« Tu es l’un d’eux, garçon », dit l’Évanescent dans un murmure rauque pareil au son d’une lime que l’on frotte doucement sur un os.

Laissant choir la chope, Rand recula. Il voulait courir, mais il ne pouvait que forcer ses pieds à effectuer un pas hésitant à la fois. Il était incapable d’échapper à la fascination de cette face sans yeux ; elle retenait son regard prisonnier et lui tournait l’estomac. Il essaya de crier au secours, de hurler ; sa gorge était comme de la pierre. Chaque respiration hachée était douloureuse.

L’Évanescent s’approcha en glissant, sans se hâter. Sa démarche avait une grâce sinueuse, mortelle, une grâce de vipère, la similitude accentuée par l’armure en plaques qui se chevauchaient sur sa poitrine. Ses lèvres minces et exsangues se courbaient en un sourire cruel, rendu plus moqueur par la peau lisse et pâle où auraient dû se trouver les yeux. La voix rendait celle de Bornhald chaude et douce par comparaison. « Où sont les autres ? Je sais qu’ils sont ici. Parle, garçon, et je te laisse la vie. »

Le dos de Rand tapa contre du bois, une paroi ou une porte – il fut incapable de s’obliger à se retourne » pour vérifier ce que c’était. Maintenant que ses pieds s’étaient arrêtés, il ne pouvait plus les remettre en mouvement. Il frissonna, en voyant approcher le Myrddraal. Son tremblement s’accrut avec chaque lente enjambée glissante. « Parle, te dis-je, sinon… » Un rapide martèlement de bottes parvint du dessus, de l’escalier au bout du couloir, et le Myrddraal s’arrêta net et pivota sur lui-même. Le manteau resta immobile. Pendant un instant, l’Évanescent pencha la tête comme si ce regard sans yeux pouvait percer la paroi de bois. Une épée apparut dans une main d’un blanc de cadavre, une lame du même noir que le manteau. La lumière du couloir semblait terne en présence de cette lame. Le claquement de semelles de bottes devint plus fort et l’Évanescent se retourna en un éclair vers Rand, d’un mouvement presque désossé. La lame noire se dressa, les lèvres se retroussèrent dans un rictus.

Tremblant, Rand comprit qu’il allait mourir. L’acier noir tel le cœur de la nuit fonça vers sa tête… et s’immobilisa.

« Tu appartiens au Grand Seigneur des Ténèbres. » Cette voix avait un son râpeux d’ongles égratignant une ardoise. « Tu es à lui. »

Dans une volte-face qui le transforma en une masse noire indistincte, l’Évanescent s’éloigna précipitamment de Rand dans le couloir. Les ombres du fond l’atteignirent, le happèrent et il disparut.

Lan sauta les dernières marches, atterrissant avec fracas dans le couloir, l’épée à la main.

Rand s’efforça de retrouver sa voix. « L’Évanescent, dit-il, haletant. C’était… » Brusquement, il se rappela son épée. Pas une minute il n’y avait pensé quand il avait eu le Myrddraal devant lui. À présent, il dégaina gauchement l’épée au héron, sans se préoccuper de savoir s’il était trop tard. « Il est parti par là ! »

Lan hocha la tête distraitement ; il semblait écouter quelque chose d’autre. « Oui, il s’en va ; il disparaît. Pas le temps de le poursuivre, maintenant. Nous partons, berger. »

D’autres bottes trébuchaient en descendant l’escalier ; Mat, Perrin et Thom, chargés de couvertures et de sacs de selle. Mat était encore en train de boucler son rouleau de couvertures, son arc gauchement coincé sous le bras.

« On part ? » demanda Rand. Il remit son épée au fourreau et prit ses affaires des mains de Thom. « Maintenant ? Dans la nuit ?

— Tu veux attendre que le Demi-Homme revienne, berger ? riposta le Lige avec impatience. Ou une demi-douzaine d’entre eux ? Il sait où nous sommes, à présent.

— Je chevaucherai encore avec vous, si vous n’y voyez pas d’objections majeures, dit Thom au Lige.

Trop de gens se rappellent que je suis arrivé en votre compagnie. Je crains qu’avant demain ici ne soit un endroit dangereux où être connu comme votre ami.

— Venez avec nous, ménestrel ou allez au Shayol Ghul, a votre guise. » Le fourreau de Lan claqua tant il mit de force à rengainer son épée.

Un palefrenier passa en flèche près d’eux, venant de la porte de service, puis Moiraine apparut en compagnie de Maître Fitch et, derrière eux, Egwene avec dans les bras ses affaires qu’enveloppait son châle. Et Nynaeve. Egwene avait l’air effrayée, presque au bord des larmes, mais le visage de la Sagesse était un masque de colère froide.

« Il faut que vous le preniez au sérieux, disait Moiraine à l’aubergiste. Vous aurez sûrement des ennuis ici au matin. Des Amis du Ténébreux, peut-être ; peut-être pire. Quand cela arrivera, précisez vite que nous sommes partis. N’offrez pas de résistance. Laissez simplement savoir à qui sera là que nous sommes partis pendant la nuit, et on ne devrait pas vous ennuyer davantage. C’est après nous qu’on en a.

— Ne vous tracassez pas pour les ennuis, répliqua d’un ton jovial Martre Fitch. Absolument pas. S’il y en a qui viennent dans mon auberge pour essayer de chercher des crosses à mes clients… eh bien ils seront vite expédiés par mes garçons et moi. Très vite. Et ils n’apprendront rien sur vous ni quand ni où vous êtes partis ou même que vous ayez jamais été là. Pas un mot ne se sera dit sur vous par quelqu’un d’ici. Pas un traître mot !

— Mais…

— Maîtresse Alys, il faut absolument que je m’occupe de vos chevaux, si vous voulez partir tout de suite. » Il dégagea sa manche qu’elle avait saisie et partit au pas de course en direction des écuries.

Moiraine eut un soupir de contrariété. « Quel homme têtu, têtu. Il ne veut rien écouter.

— Vous croyez que les Trollocs pourraient venir nous pourchasser ici ? demanda Mat.

— Les Trollocs ! Bien sûr que non, le rembarra Moiraine. Il y a d’autres choses à craindre et la moindre n’est pas comment on nous a découverts. » Sans tenir compte de Mat qui s’était hérissé, elle continua : « L’Évanescent ne croira pas que nous allons rester ici, maintenant que nous savons qu’il nous a trouvés, mais Maître Fitch prend trop à la légère les Amis du Ténébreux. Il les croit de pauvres hères qui se cachent dans l’ombre, mais on trouve des Amis des Ténèbres dans les boutiques et les rues de chaque cité, et dans les plus hauts conseils aussi. Le Myrddraal les envoie peut-être bien se renseigner sur nos projets. » Elle tourna les talons et s’éloigna, Lan lui emboîtant le pas.