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Le Lige n’avait pas bronché ; en fait, il semblait parfaitement à son aise. Mais il n’y a pas beaucoup de gens qui regardent les Enfants avec une telle désinvolture. Le visage sans expression de Lan aurait aussi bien pu être tourné vers un cireur de souliers. Quand le Blanc Manteau parla de nouveau, ce fut d’un ton soupçonneux.

« Quelle sorte de gens veut quitter l’enceinte de la cité pendant la nuit par les temps qui courent ? Avec des loups qui chassent dans le noir et l’ouvrage du Ténébreux qu’on voit voler au-dessus de la ville ? » Il eut un coup d’œil pour le bandeau de cuir tressé qui ceignait le front de Lan et retenait ses longs cheveux. « Un homme du Nord, hein ? »

Rand se tassa sur sa selle. Un Draghkar. Ce devait être ça, à moins que le Blanc Manteau n’appelle ouvrage du Ténébreux tout ce qu’il ne comprenait pas. Avec un Évanescent à l’auberge du Cerf et le Lion, il aurait dû s’attendre à un Draghkar mais, pour le moment, il n’y pensait guère. Il avait l’impression de connaître la voix du Blanc Manteau.

« Des voyageurs, répliqua calmement Lan. Sans intérêt pour vous ou les vôtres.

— Tout le monde intéresse les Enfants de la Lumière. »

Lan secoua légèrement la tête. « Cherchez-vous vraiment encore des ennuis avec le Gouverneur ? Il a limité votre nombre dans la ville, il a même ordonné de vous suivre. Que décidera-t-il quand il découvrira que vous harcelez d’honnêtes citoyens à ses portes ? » Il se tourna vers les hommes du Guet. « Pourquoi vous êtes-vous arrêtés ? » Ils hésitèrent, remirent la main à la manivelle, puis hésitèrent de nouveau quand le Blanc Manteau parla.

« Le Gouverneur ignore ce qui se passe sous son nez. Il y a le mal qu’il ne voit ni ne sent, mais les Enfants de la Lumière voient. » Les hommes du Guet se regardèrent ; leurs mains s’ouvraient et se fermaient, comme s’ils regrettaient les lances laissées au poste de garde. « Les Enfants de la Lumière sentent le mal. » Les yeux du Blanc Manteau se tournèrent vers les cavaliers. « Nous le sentons et nous l’éradiquons Partout où il se trouve. »

Rand essaya de se faire tout petit, mais son mouvement attira l’attention de l’autre.

« Qu’avons-nous là ? Quelqu’un qui ne tient pas à ce qu’on le remarque ? Qu’est-ce que vous… Ah ! » L’homme rabattit de la main le capuchon de sa cape blanche, et Rand se retrouva en train de regarder le visage qu’il savait devoir y être. Bornhald hocha la tête avec une satisfaction évidente. « Il est clair, homme du Guet, que je vous ai sauvé d’un grand malheur. Ce sont des Amis du Ténébreux que vous alliez aider à échapper à la Lumière. On devrait vous signaler à votre Gouverneur pour qu’il vous punisse ou peut-être vous livrer aux Inquisiteurs pour découvrir votre intention véritable cette nuit. » Il marqua une pause, contemplant la peur de l’homme du Guet ; elle ne semblait avoir aucun effet sur lui. « Cela ne vous plairait pas, hein ? À la place, je vais emmener ces bandits à notre camp pour qu’on puisse les questionner dans la Lumière… à votre place, hein ?

— Vous allez m’emmener dans votre camp, Blanc Manteau ? » La voix de Moiraine venait soudain de toutes les directions à la fois. Elle s’était reculée dans l’obscurité à l’approche des Enfants, et des ombres compactes l’entouraient. « Vous voulez me questionner ? » La nuit la nimbait quand elle avança d’un pas ; elle en paraissait plus grande. « Vous allez me barrer la route ? » Un autre pas, et Rand s’étrangla à demi. Elle était plus grande, sa tête au niveau de celle de Rand assis sur son cheval gris. Des ombres se massaient autour de son visage comme des nuées d’orage.

« Une Aes Sedai ! » cria Bornhald, et cinq épées jaillirent des fourreaux. « À mort ! » Les quatre autres hésitèrent, mais lui fit cingler son épée vers elle du même mouvement qu’il l’avait tirée au clair.

Rand poussa un cri comme Moiraine levait sa canne pour intercepter la lame. Ce bois délicatement sculpté ne pouvait absolument pas arrêter de l’acier brandi avec vigueur. L’épée rencontra la canne et des étincelles jaillirent comme d’une fontaine, un vrombissement rejeta Bornhald contre ses compagnons en cape blanche. Tous les cinq s’affalèrent en bloc. Des spirales de fumée s’élevèrent de l’épée de Bornhald sur le sol à côté de lui, la lame repliée à angle droit là où elle avait fondu, presque coupée en deux.

« Vous osez m’attaquer ! » La voix de Moiraine retentissait comme le mugissement d’un vent de tempête. L’ombre s’enroulait autour d’elle, se drapait comme une mante à capuchon ; elle paraissait aussi haute que l’enceinte de la ville. De ses yeux s’abaissait un regard fulgurant, une géante contemplant des insectes.

« En route ! » cria Lan. En un éclair, il saisit les rênes de la jument de Moiraine et sauta en selle sur son propre cheval. « Tout de suite ! » commanda-t-il. Ses épaules effleurèrent chaque battant quand son étalon passa ventre à terre par l’étroite ouverture, comme une pierre qu’on lance.

Pendant un instant, Rand resta paralysé, le regard plein de stupeur. Moiraine dépassait à présent de la tête et des épaules la palissade de l’enceinte. Les hommes du Guet comme les Enfants de la Lumière s’étaient reculés devant elle en tremblant, tassés le dos contre le poste de garde. Le visage de l’Aes Sedai se perdait dans la nuit mais ses yeux, grands comme des lunes pleines, brillaient d’impatience autant que de colère quand ils se portèrent sur Rand. Ravalant sa salive, il donna des coups de talon dans les flancs de Nuage et partit au galop à la suite des autres. À cinquante pas de l’enceinte, Lan les fit arrêter et Rand se retourna. La silhouette ombreuse de Moiraine surmontait de haut la palissade, sa tête et ses épaules formant une masse plus noire sur le ciel nocturne, entourées d’un halo d’argent par la lune qu’elles cachaient. Comme Rand regardait bouche bée, l’Aes Sedai franchit d’un pas la palissade d’enceinte. Les battants se mirent frénétiquement en mouvement. Dès que ses pieds touchèrent le sol à l’extérieur, elle reprit soudain sa taille normale.

« Retenez la porte ! » cria une voix mal assurée à l’intérieur de l’enceinte. Rand pensa que c’était Bornhald. « On doit les poursuivre et les arrêter. » Mais les hommes du Guet ne ralentirent pas la manœuvre de fermeture. Les battants se rejoignirent avec un claquement et, peu après, la bâcle se mit en place d’un coup sec et les scella. Peut-être que certains de ces autres Blancs Manteaux ne sont pas aussi pressés que Bornhald d’affronter une Aes Sedai.

Moiraine se hâta vers Aldieb, donnant une caresse aux naseaux de la jument blanche avant de glisser sa canne sous la sangle de la selle. Rand n’avait pas besoin, cette fois, de regarder pour savoir qu’il n’y avait même pas une entaille à la canne.

« Vous étiez plus grande qu’un géant », dit Egwene, le souffle court, en changeant d’assiette sur le dos de Béla. Personne d’autre ne parla, mais Mat et Perrin avaient écarté leurs chevaux de l’Aes Sedai.

« Vraiment ? dit Moiraine d’un air absent en se hissant en selle.

— Je vous ai vue, protesta Egwene.

— L’esprit joue des tours, la nuit ; les yeux voient ce qui n’existe pas.

— Ce n’est pas le moment de plaisanter », commença Nynaeve avec humeur, mais Moiraine lui coupa la parole.

« Ce n’est pas le moment, en effet. Ce que nous avons gagné au Cerf et le Lion, nous l’avons peut-être perdu ici. » Elle jeta un coup d’œil en arrière vers la porte et secoua la tête. « Si seulement je pouvais croire que le Draghkar est à terre. » Et, avec un reniflement de dédain pour elle-même, Moiraine ajouta : « Ou si seulement le Myrddraal était vraiment aveugle. À tant faire que d’émettre des vœux, autant souhaiter l’impossible. Peu importe. Ils savent par où nous devons passer mais, avec de la chance, nous aurons une marche d’avance sur eux. Lan ! »