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— Votre canne est très puissante », commenta Egwene, ce qui lui valut un reniflement de Nynaeve.

Moiraine claqua la langue. « Je t’ai dit, enfant, que les choses n’ont pas de puissance. Le Pouvoir Unique vient de la Vraie Source, et seul un esprit vivant peut l’exercer. Ceci n’est même pas un angreal, seulement une aide à la concentration. » Elle glissa avec lassitude la canne sous sa sangle de selle. « Lan ?

— Suivez-moi, dit le Lige, et taisez-vous. Tout sera perdu si les Trollocs nous entendent. »

Il les mena derechef vers le nord, non à l’allure forcée qu’ils avaient adoptée avant mais plutôt la marche rapide avec laquelle ils avaient parcouru la Route de Caemlyn. Le pays continuait à s’aplatir, mais la forêt restait aussi touffue.

Leur trajet n’allait plus en ligne droite comme auparavant, car Lan choisit un itinéraire qui serpentait à travers du sol dur et des affleurements rocheux, et il ne les laissa plus se frayer un chemin à travers des fouillis de broussailles au lieu de prendre la peine de les contourner. De temps en temps, il restait en arrière, étudiant avec attention la trace qu’ils laissaient. La moindre toux qui leur échappait provoquait de sa part un grognement brusque.

Nynaeve chevauchait à côté de l’Aes Sedai, son inquiétude pour elle et son antipathie en conflit visible sur sa figure. Il y avait aussi une nuance de plus, songea Rand, presque comme si la Sagesse voyait un but devant elle. Les épaules de Moiraine étaient affaissées et elle tenait les rênes et la selle à deux mains, vacillant à chaque pas d’Aldieb. Il était évident qu’établir la fausse piste, si peu de chose que cela paraisse à côté d’un tremblement de terre et d’un mur de flamme, l’avait épuisée, consumant une force qu’elle n’avait plus à dépenser.

Rand aurait presque souhaité que les cors recommencent à sonner. Du moins était-ce un moyen de connaître à quelle distance se trouvaient les Trollocs derrière eux. Et les Évanescents.

Il ne cessait de regarder en arrière et ne fut donc pas le premier à voir ce qu’il y avait devant. Quand il l’aperçut, il ouvrit de grands yeux, perplexe. Une vaste masse irrégulière s’étendait de chaque côté à perte de vue, généralement aussi haute que les arbres qui poussaient jusqu’à ses pieds, avec des flèches encore plus hautes çà et là. Des lianes et des plantes grimpantes défeuillées les recouvraient en couches épaisses. Une falaise ? Les lianes faciliteront l’escalade, mais nous n’arriverons jamais à hisser les chevaux là-haut.

Soudain, quand ils se furent un peu rapprochés, il vit une tour. C’était bien une tour, avec un drôle de dôme pointu qui la coiffait, et non quelque sorte de formation rocheuse. « Une ville ! » s’exclama-t-il. Et un rempart autour de la ville, et les flèches étaient des tours de guet sur la muraille. Sa bouche béat. Cette cité devait être dix fois plus grande que Baerlon. Cinquante fois plus grande.

Mat hocha la tête. « Une ville, acquiesça-t-il, mais que fait une ville au milieu d’une forêt comme celle-là ?

— Et pas habitée », ajouta Perrin. Quand ils se retournèrent vers lui, il désigna le rempart. « Est-ce que des habitants laisseraient des plantes grimpantes pousser sur tout de cette façon ? Vous savez quels dégâts elles causent à un mur. Regardez ces écroulements. »

Ce que voyait Rand s’ajusta de nouveau dans son esprit. Perrin avait raison. Presque sous chaque partie basse du rempart, il y avait une colline recouverte de broussailles : de la blocaille tombée du mur au-dessus. Pas deux tours de guet n’avaient la même hauteur.

« Je me demande quelle ville c’était, dit Egwene ! d’un ton rêveur. Je me demande ce qui lui est arrivé. Je ne me rappelle pas l’avoir vue sur la carte de papa.

— On l’appelait Aridhol, dit Moiraine. Au temps des Guerres des Trollocs, c’était une alliée de Manetheren. » Contemplant le rempart massif, elle ne paraissait presque pas consciente de la présence des autres, même de celle de Nynaeve qui la soutenait d’une main sur son bras pour rester en selle. « Plus tard, Aridhol est morte et on a donné un autre nom à cet endroit.

— Quel nom ? questionna Mat.

— Par ici », dit Lan. Il arrêta Mandarb en face de ce qui avait été jadis une porte assez large pour qu’y entrent cinquante hommes de front. Seules restaient les bretèches en ruine, couvertes de vigne vierge ; de la porte il n’y avait pas trace. « Nous entrons ici. » Les cors trollocs émettaient des clameurs aiguës dans le lointain. Lan regarda avec attention dans la direction du son, puis observa le soleil qui descendait vers la cime des arbres, à mi-chemin de l’ouest. « Ils ont découvert que c’était une fausse piste. Venez. Il nous faut trouver un abri avant la nuit.

— Quel nom ? » questionna de nouveau Mat.

Moiraine répondit quand ils entrèrent dans la cité.

« Shadar Logoth, dit-elle. On l’appelle Shadar Logoth. »

19

L’attente-de-l’ombre

Des pavés fendus craquèrent sous les sabots des chevaux quand Lan les mena dans la ville. Elle était tout entière en ruine, pour autant que le voyait Rand, et aussi abandonnée que l’avait dit Perrin. Il n’y avait même pas un pigeon et, des fentes des murs aussi bien qu’entre les pavés, sortaient des mauvaises herbes, pour la plupart vieilles et mortes. Il y avait plus de bâtiments au toit effondré que de bâtiments au toit intact. Les murs affaissés vomissaient des éboulis de brique et de pierre dans les rues. Des tours s’interrompaient, abruptes et ébréchées, comme des bâtons rompus. Des monceaux inégaux de débris, avec quelques arbres rabougris poussant sur leurs pentes, auraient pu être des restes de palais ou des blocs entiers d’immeubles de la cité.

Pourtant, ce qui demeurait debout était suffisant pour couper le souffle à Rand. Le plus grand édifice de Baerlon aurait disparu dans l’ombre de presque tous ceux d’ici. Son regard rencontrait partout où il se posait des palais de marbre clair surmontés de dômes immenses. Chaque bâtiment paraissait avoir au moins une coupole ; certains en avaient quatre ou cinq, chacune de forme différente. De longues promenades bordées de colonnes couvraient des centaines de pas, aboutissant à des tours qui semblaient aller jusqu’au ciel. À chaque croisement se dressait une fontaine de bronze, ou la flèche d’albâtre d’un monument, ou une statue sur un piédestal. Si les fontaines étaient à sec, la majorité des flèches écroulées et beaucoup de statues brisées, ce qui subsistait était si majestueux qu’il ne pouvait que s’émerveiller.

Et je croyais que Baerlon était une ville ! Je veux bien être brûlé, mais Thom a dû rire sous cape. Moiraine et Lan aussi.

Il était tellement absorbé dans sa contemplation qu’il fut pris par surprise quand Lan s’arrêta devant un bâtiment de pierre blanche qui avait eu jadis deux fois les dimensions du Cerf et le Lion de Baerlon. Rien n’indiquait ce qu’il avait été quand la ville était vivante et superbe, peut-être simplement une auberge. Des étages supérieurs n’existait plus qu’une coquille vide – on voyait le ciel d’après-midi par les châssis vides des fenêtres, le verre et le bois en avaient disparu depuis longtemps – mais le rez-de-chaussée paraissait en assez bon état.

Moiraine, les mains sur le pommeau de sa selle, examina avec attention le bâtiment avant de hocher la tête. « Celui-ci ira. »

Lan sauta à bas de son cheval et souleva l’Aes Sedai dans ses bras pour la poser à terre. « Faites entrer les chevaux, ordonna-t-il. Trouvez une pièce par-derrière pour servir d’écurie. Remuez-vous paysans. On n’est pas dans le Pré Communal du village. » Il disparut à l’intérieur, portant l’Aes Sedai.

Nynaeve se précipita à bas de sa monture et se dépêcha de le suivre, étreignant son sac d’herbes et d’onguents. Egwene marchait sur ses talons. Elles laissèrent leurs montures sur place.