Perrin leva les bras au ciel. « Ne parle pas du Berger de la Nuit. Tu veux bien ?
— Qu’est-ce que vous en dites ? reprit Mat en riant. Allons-y.
— On devrait demander à Moiraine », objecta Perrin et, à son tour, Mat leva les bras au ciel.
« Demander à Moiraine ? Tu crois qu’elle va nous laisser partir hors de sa vue ? Et à Nynaeve, alors ? Sang et cendres, Perrin, pourquoi ne pas demander à Maîtresse Luhhan pendant que tu y es ? »
Perrin acquiesça d’un signe de tête à regret et Mat se tourna vers Rand avec un large sourire. « Et toi ? Une vraie ville ? Avec des palais ! » Il eut un rire malicieux. « Et pas de Blancs Manteaux pour nous regarder de travers. »
Rand lui décocha un coup d’œil mauvais, mais n’hésita qu’un instant. Ces palais étaient comme un conte de ménestrel. « D’accord. »
Marchant doucement pour ne pas être entendus de la salle du devant, ils sortirent dans la ruelle et la suivirent depuis la façade du bâtiment jusqu’à une rue située de l’autre côté et, quand ils furent à un pâté de maisons de ce bâtiment en pierre blanche, Mat se mit soudain à exécuter une danse échevelée.
« Libre ! » Il rit. « Libre ! » Il ralentit ses cabrioles jusqu’à ne plus tourner qu’en cercle, fixant tout des yeux et riant toujours. Les ombres de l’après-midi étaient longues et dentelées, et le soleil couchant dorait la cité en ruine. « Avez-vous jamais rêvé d’un endroit pareil ? Hein ? »
Perrin rit aussi, mais Rand haussa les épaules, mal à l’aise. Cette ville ne ressemblait pas à la ville de son premier rêve, mais tout de même… « Si nous devons voir quelque chose, dit-il, nous ferions mieux d’y aller. Il ne reste plus beaucoup de jour. »
Mat voulait tout voir, semblait-il, et il tirait les autres en avant par son enthousiasme. Ils grimpèrent sur des fontaines poussiéreuses au bassin assez large pour contenir la population du Champ d’Emond et entrèrent visiter des constructions choisies au hasard, mais toujours les plus grandes qu’ils rencontraient. Ils comprirent ce qu’étaient certaines, d’autres non. Un palais était manifestement un palais, mais qu’était cet énorme bâtiment qui, à l’extérieur, avait un dôme arrondi aussi gros qu’une colline et, à l’intérieur, une seule salle gigantesque ? Et cette place cernée de murs, à ciel ouvert, et assez grande pour accueillir en entier le Champ d’Emond, avec à sa périphérie des rangées innombrables de bancs de pierre ?
Mat s’impatienta comme ils ne découvraient que de la poussière, de la pierraille ou des pans de mur décolorés qui s’effondraient dès qu’on y touchait. Une fois, il y avait des chaises de bois empilées contre un mur ; elles tombèrent toutes en morceaux quand Perrin essaya d’en soulever une.
Les palais avec leurs immenses salles vides, dont certaines auraient pu loger l’Auberge de la Source du Vin, avec de la place en supplément de chaque côté et par-dessus, rappelaient trop à Rand les gens qui les avaient jadis peuplés. Il pensait que les habitants des Deux Rivières au grand complet auraient pu se tenir sous ce dôme arrondi et quant à la place aux bancs de pierre… Il pouvait presque imaginer les gens dans l’ombre en train d’observer d’un air désapprobateur les trois intrus qui venaient déranger leur repos.
Finalement, même Mat se lassa, en dépit du grandiose des monuments, et se rappela qu’il n’avait eu qu’une heure de sommeil la nuit d’avant. Tous se mirent à s’en souvenir. Bâillant, ils s’assirent sur les marches d’un haut bâtiment dont la façade comportait de multiples rangées de grandes colonnes en pierre et discutèrent pour décider quoi faire ensuite.
« Rentrer, dit Rand, et dormir un peu. » Il plaqua le dos de sa main contre sa bouche. Quand il put parler de nouveau, il déclara : « Dormir, c’est tout ce que je souhaite.
— Tu peux dormir n’importe quand, dit Mat avec décision. Regarde où nous sommes. Une cité en ruine. Un trésor.
— Un trésor ? » Un bâillement faillit décrocher la mâchoire de Perrin. « Il n’y a pas de trésor ici. Il n’y a que de la poussière. »
Rand abrita ses yeux du soleil, une boule rouge planant juste au-dessus des toits. « Il est tard, Mat. Il va bientôt faire noir.
— Il pourrait y avoir un trésor, soutint Mat avec énergie. De toute façon, je veux escalader une de ces tours. Regarde celle-là. Elle est entière. Je parie qu’on peut voir à des lieues, de là-haut. Qu’en dis-tu ?
— Les tours ne sont pas sûres », déclara une voix d’homme derrière eux.
Rand se dressa d’un bond et se retourna vivement, la main serrée sur la garde de son épée ; les autres furent tout aussi prompts.
Un homme se tenait dans l’ombre des colonnes, en haut du perron. Il fit un demi-pas en avant, leva la main pour s’abriter les yeux et recula de nouveau. « Pardonnez-moi, dit-il d’une voix mielleuse. Il y a longtemps que je suis dans l’ombre à l’intérieur. Mes yeux ne sont pas encore habitués à la lumière.
— Qui êtes-vous ? » Rand trouvait bizarre l’accent de cet homme, même en comparaison de celui de Baerlon ; il prononçait étrangement certains mots, si bien que Rand avait du mal à les comprendre. « Que faites-vous ici ? Nous croyions que la ville était déserte.
— Je suis Mordeth. » Il s’arrêta comme s’il s’attendait à ce qu’on reconnaisse son nom. Aucun d’eux n’en faisant mine, il murmura quelque chose entre ses dents et continua : « Je pourrais vous poser les mêmes questions. Voilà longtemps qu’il n’y a personne à Aridhol. Très, très longtemps. Je n’aurais pas cru trouver trois jeunes gens déambulant dans ses rues.
— Nous sommes en route pour Caemlyn, dit Rand.
Nous nous sommes arrêtés pour nous abriter cette nuit.
— Caemlyn », dit lentement Mordeth en roulant le nom dans sa bouche, puis il secoua la tête. « Un abri pour la nuit, avez-vous dit ? Peut-être voudrez-vous vous joindre à moi.
— Vous n’avez toujours pas dit ce que vous faisiez ici, dit Perrin.
— Et bien, je suis chasseur de trésors, naturellement.
— En avez-vous trouvé ? » demanda Mat, tout excité.
Rand eut l’impression que Mordeth avait souri mais, dans l’ombre, il ne pouvait en être sûr.
« Oui, certes, dit Mordeth. Davantage que je ne m’y attendais. Davantage que je ne puis en emporter. Je ne comptais pas découvrir trois jeunes gens sains et vigoureux. Si vous voulez m’aider à transporter ce que je peux prendre jusqu’à l’endroit où sont mes chevaux, vous aurez chacun une part du reste. Autant que vous serez capable d’en ramasser. Tout ce que je laisserai sera perdu, enlevé par un autre chasseur de trésors, avant que je puisse revenir le chercher.
— Je vous avais bien dit qu’il devait y avoir un trésor dans un endroit pareil », s’exclama Mat. Il escalada le perron comme une flèche. « Nous allons vous aider à le transporter. Vous n’avez qu’à nous y conduire. » Mordeth et lui s’enfoncèrent dans l’ombre parmi les colonnes.
Rand regarda Perrin. « On ne peut pas le laisser. » Perrin jeta un coup d’œil au soleil couchant et hocha la tête.
Ils montèrent prudemment le perron, Perrin faisant jouer sa hache dans la boucle qui la retenait à sa ceinture, Rand crispant la main sur son épée. Mais Mat et Mordeth attendaient entre les colonnes, Mordeth les bras croisés, Mat scrutant avec impatience l’intérieur.
« Venez, dit Mordeth, je vais vous montrer le trésor. » Il se glissa à l’intérieur et Mat suivit. Les autres n’avaient plus qu’à suivre aussi. Le vestibule était obscur mais, presque aussitôt, Mordeth tourna de côté et s’engagea sur des marches étroites qui descendaient en spirale dans une obscurité de plus en plus épaisse au point qu’ils continuèrent à tâtons dans le noir complet. Rand palpait le mur d’une main, ne sachant s’il y aurait une marche sous son pied jusqu’à ce qu’il la trouve. Même Mat commença à se sentir mal à l’aise, à en juger par sa voix quand il dit : « Il fait terriblement noir, ici.