— Oui, oui », répliqua Mordeth. Il ne semblait nullement gêné par l’obscurité. « Il y a de la lumière en bas. Venez. »
Effectivement, l’escalier en colimaçon céda brusquement la place à un corridor faiblement éclairé par des torches fumeuses disposées de loin en loin dans des appliques de fer sur les murs. Les flammes et les ombres clignotantes permirent alors à Rand de bien voir pour la première fois Mordeth qui se hâtait sans s’arrêter, en leur faisant signe de venir.
Il a quelque chose de bizarre, pensa Rand, mais il n’arrivait pas à repérer exactement quoi. Mordeth était un homme portant beau, légèrement pansu, avec des paupières tombantes qui lui donnaient l’air de se cacher derrière quelque chose pour guetter. Court de taille et entièrement chauve, il marchait comme s’il était plus grand qu’aucun d’entre eux. Ses vêtements ne ressemblaient certes à rien de ce qu’avait vu Rand auparavant. Une culotte noire collante et de courtes bottes molles rouges, le revers retourné jusqu’aux chevilles. Un long gilet rouge abondamment rebrodé d’or et une chemise d’un blanc neigeux à larges manches dont la pointe des manchettes lui pendait presque aux genoux. Certainement pas le genre de vêtements appropriés pour chasser le trésor dans une ville en ruine. Mais ce n’était pas cela non plus qui lui donnait un air étrange.
Le corridor se termina alors dans une salle aux murs carrelés et il oublia toutes les bizarreries que pouvait présenter Mordeth. Son hoquet de surprise fit écho à celui de ses amis. Là aussi, la lumière provenait de quelques torches qui maculaient le plafond de leur fumée et qui donnaient à chacun plus d’une ombre, mais cette lumière était reflétée mille fois par les pierreries et l’or amoncelés sur le sol, des tas de pièces et de joyaux, gobelets, plats et assiettes, épées et dagues dorées incrustées de pierres précieuses, le tout rassemblé pêle-mêle en tas qui leur montaient jusqu’à la taille.
Avec un cri, Mat se rua vers un des tas et tomba à genoux. « Des sacs, dit-il, le souffle court, en plongeant les mains dans l’or. On va avoir besoin de sacs pour transporter tout ça.
— On ne peut pas tout transporter », dit Rand. Il regarda autour de lui avec désarroi ; tout l’or que les marchands apportaient au Champ d’Emond en une année n’aurait pas atteint le millième d’un de ces amas. « Pas maintenant. La nuit est presque tombée. »
Perrin dégagea une hache, rejetant négligemment les chaînes d’or emmêlées autour. Des pierres précieuses étincelaient le long de sa poignée noire et brillante, et un délicat damasquinage d’or couvrait les lames jumelles. « Demain, alors, dit-il en soulevant la hache avec un sourire épanoui. Moiraine et Lan comprendront quand on leur montrera ça.
— Vous n’êtes pas seuls ? » demanda Mordeth. Il les avait laissés passer devant lui quand ils s’étaient précipités dans la salle au trésor, mais maintenant il les avait rejoints. « Qui d’autre est avec vous ? »
Mat, les mains enfoncées dans les richesses devant lui, répondit distraitement : « Moiraine et Lan. Et il y a aussi Nynaeve, Egwene et Thom. C’est un ménestrel. Nous allons à Tar Valon. »
Rand retint son souffle. Puis le silence de Mordeth l’incita à regarder ce dernier.
La rage lui tordait le visage, la peur aussi. Il retroussa les lèvres sur ses dents. « Tar Valon ! » Il secoua les poings dans leur direction. « Tar Valon ! Vous aviez dit que vous alliez à cette… cette… Caemlyn ! Vous m’avez menti !
— Si vous le voulez toujours, dit Perrin, nous reviendrons demain vous aider. » Il remit avec soin la hache sur le tas de coupes à boire et de bijoux incrustés de gemmes. « Si vous y tenez.
— Non. C’est-à-dire… » Haletant, Mordeth secoua la tête comme s’il n’arrivait pas à se décider. « Prenez ce que vous voulez. Excepté… excepté… »
Soudain Rand comprit ce qui l’avait troublé chez cet homme. Les torches dispersées dans le couloir avaient donné à chacun d’eux un cercle d’ombres, tout comme les torches dans la salle au trésor. Seul… Il en eut un tel choc qu’il le formula à haute voix : « Vous n’avez pas d’ombre. »
Un hanap échappa avec fracas de la main de Mat.
Mordeth acquiesça d’un signe de tête et, pour la première fois, ses paupières charnues s’ouvrirent complètement. Son visage lisse parut tiré et affamé. « Et bien. » Il se tenait plus droit, paraissait plus grand. « C’est décidé. » Brusquement, ce ne fut plus seulement une apparence. Comme un ballon, Mordeth se gonfla, distendu, la tête pressée contre le plafond, les épaules repoussant les murs, remplissant l’extrémité de la pièce, coupant la voie de la retraite. Les joues creuses, les dents découvertes en un rictus, il allongea des mains assez larges pour qu’y disparaisse une tête d’homme.
Poussant un cri, Rand sauta en arrière. Ses pieds se prirent dans une chaîne d’or et il s’aplatit sur le sol, le souffle coupé. Cherchant avec peine à reprendre sa respiration, il luttait en même temps pour dégager son épée, se débattant contre son manteau qui s’était enroulé autour de la garde. Les cris de ses amis emplissaient la salle, ainsi que le fracas des plats et des gobelets d’or tombant par terre. Soudain, un hurlement d’angoisse vibra dans les oreilles de Rand.
Sanglotant presque, il parvint enfin à respirer, juste comme il tirait son épée du fourreau. Avec prudence, il se releva, se demandant lequel de ses compagnons avait poussé ce hurlement. Perrin le regardait avec des yeux dilatés depuis l’autre extrémité de la salle, accroupi et brandissant sa hache en arrière comme s’il allait abattre un arbre. Mat risqua un coup d’œil de derrière un amas de trésors, étreignant une dague arrachée au butin.
Quelque chose bougea dans la partie la plus dense de l’obscurité laissée par les torches, et ils sursautèrent tous. C’était Mordeth, les genoux repliés contre la poitrine et tapi autant qu’il le pouvait dans le coin le plus éloigné.
« Il nous a joué un tour, dit Mat d’une voix haletante. C’était une espèce d’illusion. »
Mordeth rejeta la tête en arrière et gémit ; de la poussière glissa par terre tandis que les murs tremblaient. « Vous êtes tous morts ! cria-t-il. Tous morts ! » Et il bondit, plongeant à travers la salle.
Rand laissa tomber sa mâchoire inférieure et faillit aussi laisser choir son épée. Tout en bondissant en l’air, Mordeth s’étira et s’amenuisa à la façon d’un tourbillon de fumée. Fin comme un doigt, il atteignit une fente dans le carrelage du mur et disparut dedans. Un dernier cri persista dans la salle quand il eut disparu, s’éteignant lentement après son départ.
« Vous êtes tous morts ! »
« Sortons d’ici », dit Perrin faiblement, assurant sa prise sur sa hache en essayant de faire face à toutes les directions à la fois. Des ornements en or et des pierres précieuses s’éparpillaient sous ses pieds sans qu’il y prête attention.
— Mais le trésor, protesta Mat. On ne peut pas le laisser maintenant.
— Je ne veux rien de tout ça », dit Perrin en se tournant de côté et d’autre. Il éleva la voix pour crier en direction des murs : « C’est votre trésor, vous entendez ? Nous n’y touchons pas ! »
Rand jeta un regard de colère à Mat. « Est-ce que tu veux qu’il nous coure après ? Ou vas-tu attendre ici en te remplissant les poches qu’il revienne avec dix autres comme lui ? »
Mat n’eut qu’un geste vers tout cet or et ces bijoux. Avant qu’il ait eu le temps de dire quoi que ce soit, Rand lui empoigna un bras et Perrin s’empara de l’autre. Ils l’entraînèrent de force hors de la salle, Mat se débattant et protestant à cause du trésor.