Il n’avait aucune idée de ce qui l’avait tiré de son rêve désagréable. Il était redevenu petit garçon, il portait l’épée de Tam et, un berceau attaché sur le dos, il courait par des rues désertes, poursuivi par Mordeth qui criait qu’il ne voulait que sa main. Et il y avait un vieillard qui les observait et gloussait d’un rire de fou pendant tout ce temps.
Il rassembla ses couvertures et se recoucha, en regardant le plafond. Il désirait vraiment dormir, même s’il devait avoir d’autres rêves de ce genre, mais il n’arrivait pas à fermer l’œil.
Soudain, le Lige entra dans la salle, sortant vivement sans bruit de l’obscurité. Moiraine s’éveilla et s’assit comme s’il avait sonné une cloche. Lan ouvrit la main ; trois petits objets tombèrent sur le carrelage devant elle avec un cliquetis métallique. Trois insignes rouge sang en forme de crânes à cornes.
« Il y a des Trollocs à l’intérieur des remparts, annonça Lan. Ils seront ici dans un peu moins d’une heure. Et les Dha’vols sont les pires. » Il commença à réveiller les autres.
Moiraine s’affaira sereinement à plier ses couvertures. « Combien sont-ils ? Savent-ils que nous sommes ici ? » Elle parlait comme s’il n’y avait aucune urgence.
« Je ne crois pas, répliqua Lan. Ils sont plus de cent, assez effrayés pour tuer tout ce qui bouge, y compris pour s’entre-tuer. Les Demi-Hommes vont devoir les conduire – quatre seulement pour un Poing – et même les Myrddraals ne paraissent rien vouloir de plus que traverser la ville et en sortir aussi vite que possible. Ils ne dévieront pas de leur route pour faire des recherches et ils sont si négligents que s’ils ne se dirigent pas pratiquement droit sur nous, je dirais que nous n’avons pas grand-chose à craindre. » Il hésita. « Qu’y a-t-il d’autre ?
— Seulement ceci, dit lentement Lan. Les Myrddraals ont forcé les Trollocs à entrer dans la ville. Qu’est-ce qui a forcé les Myrddraals ? »
Tous avaient écouté en silence. Maintenant, Thom jurait tout bas et Egwene laissa échapper une question. « Le Ténébreux ?
— Ne sois pas sotte, ma petite, dit Nynaeve sèchement. Le Ténébreux est détenu dans le Shayol Ghul par le Créateur.
— Pour le moment, du moins, acquiesça Moiraine. Non, le Père des Mensonges n’est pas là au-dehors, mais nous devons partir de toute façon. »
Nynaeve la regarda d’un œil soupçonneux, « Partir en renonçant à la protection des gardes et traverser Shadar Logoth de nuit ?
— Ou rester ici et affronter les Trollocs, répliqua Moiraine. Les tenir à distance ici exigerait le recours au Pouvoir Unique. Cela détruirait les gardes et attirerait précisément ce dont les gardes sont censées protéger. En outre, autant allumer un feu comme signal en haut d’une de ces tours pour alerter tous les Demi-Hommes à dix lieues à la ronde. Partir n’est pas ce que je choisirais, mais nous sommes le lièvre et ce sont les chiens qui mènent la chasse.
— Mais s’il y en a d’autres à l’extérieur des remparts ? demanda Mat. Qu’allons-nous faire ?
— Nous suivrons mon plan initial », dit Moiraine. Lan la regarda. Elle leva la main et ajouta : « que j’étais trop lasse pour exécuter avant. Mais je suis reposée à présent, grâce à la Sagesse. Nous nous dirigerons vers la rivière. Là, nos arrières protégés par l’eau, je susciterai une protection mineure qui retiendra les Trollocs et les Demi-Hommes le temps pour nous de construire des radeaux et de traverser. Ou mieux encore, nous arrêterons un bateau marchand venant de la Saldea. »
Les Champs-d’Emondiens avaient l’air interdit. Lan le remarqua.
« Les Trollocs et les Myrddraals détestent l’eau profonde. Les Trollocs en sont terrifiés. Aucun ne sait nager. Un Demi-Homme n’entrera pas dans l’eau plus haut que la taille, surtout si c’est de l’eau courante. Les Trollocs ne s’y risquent pas s’il y a un moyen de l’éviter.
— Alors, une fois la rivière traversée, nous sommes en sécurité », dit Rand, et le Lige acquiesça d’un signe de tête.
« Les Myrddraals verront qu’il est presque aussi difficile d’obliger les Trollocs à construire des radeaux que de les pousser dans Shadar Logoth et, s’ils essaient de leur faire traverser l’Arinelle de cette façon, la moitié s’enfuira et le reste se noiera probablement.
— Allez chercher les chevaux, dit Moiraine. Nous n’avons pas encore passé la rivière. »
20
Poussière dans le vent
Quand ils quittèrent le bâtiment en pierre blanche sur leurs chevaux qui se dérobaient nerveusement, le vent glacé soufflait en rafales, gémissant sur le haut des toits, faisant claquer les manteaux comme des étendards, poussant des nuages minces sur l’étroit croissant de la lune. En leur ordonnant à mi-voix de rester rapprochés, Lan prit la tête pour descendre la rue. Les chevaux dansaient et tiraient sur les rênes, pressés de s’en aller.
Au passage, Rand regardait avec circonspection les bâtiments qui se dessinaient maintenant obscurément dans la nuit, avec leurs fenêtres vides comme des orbites. Des ombres paraissaient bouger. De temps en temps résonnait un bruit sec – le vent faisant tomber de la pierraille. Du moins les yeux sont-ils partis. Son soulagement fut momentané. Pourquoi sont-ils partis ?
Les Champs-d’Emondiens étaient groupés autour de Thom, tous assez près pour se toucher. Egwene voûtait le dos comme si elle essayait d’alléger le poids des sabots de Béla sur les pavés. Rand ne voulait même pas respirer. Le bruit pouvait attirer l’attention.
Tout à coup, il prit conscience qu’un espace les séparait du Lige et de l’Aes Sedai. Les deux n’étaient que des formes indistinctes, à au moins trente pas en avant.
« Nous nous laissons distancer », murmura-t-il, et il éperonna Nuage pour qu’il accélère l’allure. Une mince vrille de brouillard gris argent traversait lentement la rue, très bas devant lui.
« Arrêtez ! » C’était un cri étranglé de Moiraine, brusque et pressant, mais émis pour ne pas porter trop loin.
Incertain, il s’arrêta court. Le fil de brouillard avait franchi complètement la rue à présent, grossissant lentement comme s’il en suintait davantage des bâtiments de chaque côté de la rue. Il était maintenant épais comme un bras d’homme. Nuage hennit et essaya de reculer encore au moment où Egwene, Thom et les autres le rejoignirent. Leurs chevaux aussi encensèrent et se rebiffèrent pour ne pas trop s’approcher.
Lan et Moiraine s’avancèrent lentement vers la masse de brouillard qui atteignait la dimension d’une jambe et s’arrêtèrent de l’autre côté, bien en arrière. L’Aes Sedai étudia cette branche de brume qui les séparait. Rand secoua les épaules comme un soudain accès de crainte lui provoquait une démangeaison entre les omoplates. Une faible lueur accompagnait le brouillard, croissant à mesure que le tentacule brumeux gonflait, mais à peine plus forte que le clair de lune. Les chevaux tressaillaient de malaise, même Aldieb et Mandarb.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Nynaeve.
— Le mal de Shadar Logoth, répondit Moiraine. Mashadar. Il ne voit pas, il ne pense pas, il se meut à travers la ville sans plus de but qu’un ver qui creuse son tunnel dans la terre. S’il vous touche, vous mourez. » Rand et les autres laissèrent reculer de quelques pas leurs chevaux qui dansaient, mais de quelques pas seulement. Rand aurait payé cher pour être libéré de l’Aes Sedai, néanmoins elle offrait autant de sécurité que sa maison, en comparaison de ce qui les entourait.
« Alors comment vous rejoindre ? demanda Egwene. Pouvez-vous le tuer… déblayer un chemin ? »
Moiraine eut un rire bref et amer. « Mashadar est énorme, jeune fille, aussi énorme que Shadar Logoth même. La Tour Blanche entière ne réussirait pas à le tuer. Si je lui causais assez de dommage pour vous laisser passer, utiliser ce qui est nécessaire du Pouvoir Unique attirerait les Demi-Hommes comme un appel de clairon. Et Mashadar se précipiterait pour réparer le dommage que j’aurais occasionné, se précipiterait et peut-être nous prendrait dans ses rets. »