Rand échangea un coup d’œil avec Egwene, puis reposa la même question qu’elle. Moiraine soupira avant de répondre :
« Cela ne me plaît pas, mais il faut ce qu’il faut. Cette chose ne sera pas partout au-dessus du sol. D’autres rues seront dégagées. Vous voyez cette étoile ? » Elle se tourna sur sa selle pour désigner du doigt une étoile rouge, bas dans le ciel à l’est. « Guidez-vous sur cette étoile, elle vous amènera à la rivière. Quoi qu’il arrive, dirigez-vous vers la rivière. Allez aussi vite que vous pourrez mais, surtout, ne faites pas de bruit. Il y a encore des Trollocs, rappelez-vous. Et quatre Demi-Hommes.
— Mais comment allons-nous vous retrouver ? protesta Egwene.
— Je m’en charge, répliqua Moiraine. Soyez-en sûrs, je saurai vous retrouver. Partez, maintenant. Cette chose n’a aucune intelligence, mais elle sent la nourriture. » En effet, des cordons gris argent s’étaient élevés du corps plus grand. Ils erraient, ondulaient, comme les tentacules d’un cent-bras sur le fond d’une mare du Bois Humide.
Quand Rand releva les yeux du tronc épais de brume opaque, le Lige et l’Aes Sedai étaient partis. Il s’humecta les lèvres et son regard croisa celui de ses compagnons. Ils étaient aussi nerveux que lui. Et même pire ; chacun semblait attendre que quelqu’un d’autre se mette en route le premier. La nuit et les ruines les entouraient. Les Évanescents étaient là, quelque part, avec les Trollocs, peut-être tourné le coin. Les tentacules de brouillard se rapprochaient, maintenant à mi-chemin d’eux, et ne vacillaient plus. Ils avaient choisi leur proie. Soudain, Moiraine lui manqua beaucoup.
Chacun hésitait encore, se demandant où passer. Il fit tourner Nuage et le gris prit le demi-trot, tirant sur les rênes pour aller plus vite. Comme si se mettre en marche le premier l’avait consacré chef, tous suivirent.
Une fois Moiraine partie, il n’y avait personne pour les protéger au cas où Mordeth apparaîtrait. Et les Trollocs. Et… Rand se força à cesser de réfléchir, il irait vers l’étoile rouge. Il n’avait qu’à s’en tenir à cette pensée.
Par trois fois, ils durent rebrousser chemin après s’être engagés dans une rue barrée d’un côté à l’autre par une colline de pierres et de briques que les chevaux n’auraient jamais pu franchir. Rand entendait la respiration des autres, courte et saccadée, juste en deçà de la panique. Il serra les dents pour maîtriser son propre souffle précipité. Il faut au moins t’arranger pour qu’ils croient que tu n’as pas peur. Tu t’en tires bien, idiot ! Tu sortiras tout le monde de là en bon état.
Ils arrivèrent à un autre coin de rue. Un mur de brouillard baignait le pavé défoncé d’une lumière aussi vive que la pleine lune. Des banderoles grosses comme leurs chevaux s’en détachèrent et vinrent à leur rencontre. Personne n’attendit. Exécutant une volte-face, ils s’enfuirent au galop en groupe serré, sans se soucier du vacarme de claquements de sabots qui en résulta.
Deux Trollocs s’avancèrent dans la rue en face d’eux, à dix empans à peine.
Pendant un instant, humains et Trollocs se regardèrent fixement, plus surpris les uns que les autres. Deux nouveaux Trollocs apparurent, puis deux et deux encore, se heurtant aux premiers, se fondant en une masse stupéfaite à la vue des humains. Un instant seulement, ils testèrent figés. Des cris gutturaux se répercutèrent entre les immeubles et les Trollocs bondirent en avant. Les humains se dispersèrent comme une volée de cailles.
Le gris de Rand atteignit le galop en trois enjambées. « Par ici ! » cria Rand, mais il entendit le même cri jaillir de cinq gosiers. Un regard hâtif en arrière lui montra ses compagnons en train de disparaître dans autant de directions. Des Trollocs les pourchassaient tous.
Trois Trollocs étaient sur ses talons, leurs perches s’agitant en l’air. Il eut la chair de poule en se rendant compte qu’ils se maintenaient à la même allure que Nuage. Il se baissa sur son encolure et poussa le gris en avant, poursuivi par des clameurs nourries.
La rue devenait plus étroite devant lui, des bâtiments au sommet brisé penchaient comme des ivrognes. Lentement, les fenêtres vides s’emplirent d’une lueur argentée, une bosse de brume en sortit. Mashadar.
Rand risqua un coup d’œil en arrière. Les Trollocs couraient toujours à moins de cinquante pas ; la clarté diffuse répandue par le brouillard était suffisante pour les distinguer. Un Évanescent chevauchait derrière les Trollocs à présent et ils paraissaient fuir le Demi-Homme autant que donner la chasse à Rand. Devant ce dernier, une demi-douzaine, non une douzaine de vrilles grises flottaient hors des fenêtres, tâtaient l’air. Nuage encensa et poussa un cri, mais Rand enfonça brutalement ses talons dans les flancs de son cheval qui se jeta en avant éperdument.
Les vrilles se raidirent quand Rand galopa entre elles, il se tassa sur l’encolure de Nuage et se refusa à les regarder. Au-delà, la voie était libre. Si l’une d’elles me touche… Ô Lumière ! Il talonna plus farouchement Nuage, et le cheval bondit en avant dans les ombres bienvenues. Nuage toujours lancé au galop, Rand regarda en arrière dès que la lueur de Mashadar commença à décroître.
Les tentacules gris mouvants de Mashadar bouchaient la moitié de la rue et les Trollocs hésitaient, mais l’Évanescent saisit un fouet à l’arçon de sa selle et le fit claquer au-dessus de la tête des Trollocs avec un bruit de foudre, dispersant des étincelles en l’air. Se ramassant sur eux-mêmes, les Trollocs se précipitèrent en vacillant derrière Rand. Le Demi-Homme hésita, son capuchon noir évaluant les bras étendus de Mashadar, avant de piquer des deux, lui aussi.
Les tentacules de brouillard qui s’épaississaient se balancèrent, incertains, pendant un instant, puis frappèrent comme des vipères. Deux au moins s’attachèrent à chaque Trolloc, les baignant dans une lumière grise ; des têtes à mufle se rejetèrent en arrière pour hurler, mais le brouillard couvrit de ses rouleaux les bouches ouvertes, les remplit, dévorant les cris. Quatre tentacules épais comme des jambes s’enroulèrent autour de l’Évanescent, et le Demi-Homme et son cheval se tordirent comme s’ils exécutaient une figure de danse, puis le capuchon retomba, découvrant cette face blême sans yeux. L’Évanescent hurla.
Aucun son de ce hurlement ne s’entendit, non plus que de ceux des Trollocs, mais quelque chose en parvint, un bourdonnement perçant, à la limite de l’audible, comme si s’étaient réunis les frelons du monde entier, vrillant un trou dans les oreilles de Rand avec toute la peur qui peut exister. Nuage se convulsa, comme si lui aussi avait entendu, et galopa plus vite que jamais. Rand se cramponna, haletant, la gorge sèche comme du sable.
Après un moment, il se rendit compte qu’il n’entendait plus le cri silencieux de l’Évanescent agonisant et, soudain, le bruit de son galop parut aussi fort que ces hurlements. Il tira vivement sur les rênes, s’arrêtant à côté d’un mur en dents de scie juste au croisement de deux rues. Un monument sans nom se dressait devant lui dans le noir.
Affaissé sur sa selle, il écouta, mais il n’y avait rien à entendre, sauf le sang qui battait dans ses oreilles. Une sueur froide perlait sur son visage et il frissonna quand le vent fouetta son manteau.
Il finit par se redresser. Des étoiles parsemaient le ciel, là où les nuages ne les cachaient pas, mais l’étoile rouge, basse à l’est, était facile à repérer. Est-ce qu’il y en a un de vivant pour la voir ? Étaient-ils libres ou aux mains des Trollocs ? Egwene, que la Lumière m’aveugle, pourquoi ne m’as-tu pas suivi ? S’ils étaient vivants et libres, ils marcheraient vers cette étoile. Sinon… Les ruines étaient vastes ; il pourrait chercher pendant des jours sans découvrir personne, en admettant qu’il parvienne à se garder des Trollocs. Et des Évanescents, de Mordeth et de Mashadar. À contrecœur, il décida de prendre la direction de la rivière.