Perrin lança son cheval au galop en criant : « Arrive ! » Egwene obéit, tous les deux pressant leurs montures du talon, sans se soucier du bruit, sans se soucier des branches qui les fouaillaient.
Pendant leur course à travers les arbres, guidée par l’instinct autant que par le pâle clair de lune, Béla se laissa distancer. Perrin regarda en arrière. Egwene talonna la jument et la cravacha avec les rênes, mais sans résultat. D’après les bruits qu’ils faisaient, les Trollocs se rapprochaient. Perrin ralentit suffisamment pour ne pas laisser Egwene en arrière. »
Dépêche-toi ! » cria-t-il. Il distinguait les Trollocs à présent, d’énormes formes sombres bondissant au milieu des arbres, mugissant et grondant à glacer le sang. Il serra le manche de la hache pendue à sa ceinture jusqu’à en avoir mal aux jointures. « Vite, Egwene ! Dépêche-toi ! »
Soudain son cheval hurla et Perrin vida les étriers tandis que le cheval tombait de dessous lui comme une pierre. Il projeta les bras en avant pour se rattraper et s’enfonça avec force éclaboussures tête la première dans une eau glacée. Il avait franchi le bord d’une berge à pic et plongé dans l’Arinelle.
Le choc de l’eau glaciale lui arracha un hoquet et il avala plus qu’un peu avant de revenir en se débattant à la surface. Il sentit plutôt qu’il n’entendit une autre chute et pensa qu’Egwene devait être tombée aussitôt après lui. Haletant et soufflant, il nagea debout. Se maintenir à flot n’était pas facile ; sa cotte et sa cape étaient déjà trempées et ses bottes s’étaient remplies d’eau. Il chercha du regard Egwene mais ne vit que le scintillement de la lune sur l’eau noire, ridée par le vent.
« Egwene ! Egwene !
Une lance jeta un éclair juste devant ses yeux et lui aspergea d’eau la figure. D’autres entrèrent dans l’eau dans un rejaillissement de gouttelettes autour de lui. Des voix gutturales se haussèrent dans une discussion sur la berge et les lances trolloques s’arrêtèrent de pleuvoir, mais il cessa d’appeler pour le moment.
Le courant l’emportait en aval, pourtant les cris et les grondements étouffés le suivaient le long de la berge, restant à sa hauteur. Il défît son manteau et laissa la rivière l’emporter. Un peu moins de poids pour l’entraîner au fond. Il n’y avait pas de Trollocs là. Il eut un espoir.
Il nagea à la façon dont on le faisait là-bas chez lui, dans les mares du Bois Humide, brassant des deux mains, donnant des coups des deux pieds, tenant la tête hors de l’eau. Tout au moins, il s’y efforça ; ce n’était pas facile. Même sans le manteau, sa cotte et ses bottes semblaient peser chacune autant que lui-même. Et la hache tirait sur sa taille, menaçant de le faire basculer si même elle ne l’entraînait pas au fond. Il pensa à laisser la rivière s’en emparer aussi ; il y pensa plus d’une fois. Ce serait facile, beaucoup plus facile que de se débarrasser à grand-peine de ses bottes, par exemple. Mais chaque fois qu’il y pensait, il s’imaginait rampant pour sortir sur la berge opposée et trouvant des Trollocs qui l’attendaient. La hache ne lui servirait pas à grand-chose contre une demi-douzaine de Trollocs – ou peut-être même contre un seul – mais cela valait mieux que ses mains nues.
Après un moment, il ne fut même plus sûr de pouvoir lever la hache s’il y avait là des Trollocs. Ses bras et ses jambes étaient devenus de plomb ; c’était un effort de les mouvoir, et sa figure ne sortait plus tellement de la rivière à chaque brasse. Il toussa, à cause de l’eau qui lui remontait dans le nez. Une journée à la forge n’est rien à côté de ça, pensa-t-il avec lassitude, au même instant que son pied heurtait quelque chose. Ce ne fut pas avant d’avoir donné un autre coup de pied qu’il comprit ce que c’était. Le fond. Il était au bord. Il avait traversé la rivière.
Respirant l’air par la bouche, il se mit debout, se débattant dans l’eau quand ses jambes faillirent se dérober. Il dégagea maladroitement sa hache de la boucle tandis qu’il barbotait pour gagner la berge, frissonnant dans le vent. Il ne vit pas de Trollocs. Il ne vit pas Egwene non plus. Juste quelques arbres, épars le long de la berge, et un ruban de lune sur l’eau.
Quand il eut repris son souffle, il les appela de nouveau, à maintes reprises. De faibles cris provenant de l’autre berge lui répondirent. Même à cette distance, il pouvait distinguer les voix rudes des Trollocs. Mais ses amis restèrent muets.
Le vent se leva, ses plaintes noyèrent les voix des Trollocs, et Perrin grelotta. Ce vent n’était pas assez froid pour que l’eau qui trempait ses vêtements gèle, mais on l’aurait bien cru ; il pénétrait jusqu’à l’os comme une lame de glace. Serrer ses bras autour de lui n’était qu’un geste qui n’arrêtait pas le tremblement. Solitaire, il escalada la berge avec lassitude pour trouver un abri contre le vent.
Rand caressa l’encolure de Nuage, chuchotant pour calmer le gris. Le cheval encensa et dansa vivement. Les Trollocs avaient été distancés – ou cela en avait l’air – mais Nuage avait leur odeur dans les naseaux. Mat chevauchait avec une flèche encochée sur l’arc, guettant ce qui pourrait sortir par surprise de la nuit, tandis que Rand et Thom cherchaient à distinguer à travers les branches l’étoile rouge qui était leur guide. La garder en vue avait été assez facile même avec toutes ces ramures au-dessus de leurs têtes pour autant qu’ils se dirigeaient droit vers elle. Mais alors d’autres Trollocs étaient apparus devant eux et ils s’étaient détournés de côté au galop, avec les deux meutes qui leur hurlaient après. Les Trollocs pouvaient aller aussi vite qu’un cheval, mais seulement sur une centaine de pas et, finalement, ils laissèrent derrière eux poursuivants et hurlements. Mais à cause de tous ces tours et détours ils avaient perdu leur étoile-guide.
« Je persiste à dire qu’elle est par là-bas, déclara Mat avec un geste vers la droite. Nous allions au nord à la fin et ça veut dire que l’est est par là.
— La voilà », dit Thom avec brusquerie. Il pointa le doigt au milieu du fouillis de branches vers leur gauche, droit vers l’étoile rouge. Mat marmotta entre ses dents.
Du coin de l’œil, Rand aperçut le mouvement d’un Trolloc qui surgissait silencieusement de derrière un arbre en faisant tournoyer sa perche. Rand donna un coup de talon et le gris bondit en avant, comme deux autres s’élançaient hors de l’ombre à la suite du premier. Un nœud coulant effleura la nuque de Rand, déclenchant un frisson le long de son échine.
Une flèche atteignit dans l’œil une des faces bestiales, puis Mat se rabattit à son côté tandis que leurs chevaux martelaient le sol au milieu des arbres. Ils couraient vers la rivière, il en prit conscience, mais il n’était pas sûr que cela leur servirait à grand-chose. Les Trollocs fonçaient derrière eux, presque assez près pour attraper en tendant le bras le bout de la queue de leurs chevaux qui flottait dans le vent de la course. Qu’ils gagnent un demi-pas, et les perches à nœud coulant pourraient les arracher tous deux de leur selle.
Il se baissa sur l’encolure du cheval gris, pour mettre encore cette distance en plus entre son cou et les nœuds coulants. Mat avait quasiment enfoui son visage dans la crinière de sa monture. Mais Rand se demanda où était Thom. Le ménestrel avait-il décidé qu’il serait mieux tout seul, puisque les trois Trollocs s’étaient tous attachés à suivre les garçons ?
Soudain, le hongre de Thom sortit de la nuit au galop, juste derrière les Trollocs. Ceux-ci eurent seulement le temps de se retourner avec surprise comme les mains du ménestrel se rabattaient en arrière puis en avant. La lune se refléta sur l’acier. Un Trolloc culbuta tête la première, roulant plusieurs fois sur lui-même avant de s’immobiliser en tas, tandis qu’un deuxième tombait à genoux avec un cri, se raclant le dos à deux mains. Le troisième gronda, découvrant la multitude de dents pointues qui remplissaient son mufle mais, quand ses compagnons s’écroulèrent, il disparut à toute allure dans le noir. La main de Thom renouvela son mouvement de fouet et le Trolloc poussa un cri perçant, mais les cris s’évanouirent dans le lointain, car il s’était enfui.